Entête Si Chalabre m'était conté

LES ELECTIONS LEGISLATIVES PARTIELLES

BONNAIL-VEDRINES A LIMOUX DU 17 MARS 1912

Jean Bonnail était le patron de l'usine textile du village à Sainte Colombe sur l'Hers. Il y était aussi Maire et Conseiller Général de Chalabre. Mlle Maubec, à Sainte-Colombe, qui avait 25 ans lorsqu’est mort Jean BONNAIL, son grand père, a donné sur ce monsieur des renseignements intéressants, et a évoqué, non sans émotion, de nombreux souvenirs.
La principale source, sur ce sujet néanmoins, est la maîtrise d'histoire qu'a présentée à la Faculté de Nanterre l'arrière petit-fils de Bonnail, Jacques Chouvy, grâce à des documents et souvenirs familiaux, à des coupures de presse de l'époque.
Ces élections ont passionné les populations du Limouxin, surtout à Quillan, Espéraza, Limoux et Chalabre. Elles ont secoué l'arrondissement et fait trembler son Sous-préfet. Elles ont été suivies avec beaucoup d'intérêt par le département de l'Aude et par le pays tout entier. Les hommes de loi, les médecins, les manufacturiers, les marchands et les bourgeois tiennent en main les leviers de commande du pays. Ils possèdent le sol, détiennent les principales mairies, sont les plus nombreux au Conseil Général et au Conseil d'Arrondissement. La classe ouvrière prend conscience de sa force. Les radicaux, qui forment le parti le plus puissant, se réclament des grands principes républicains et se considèrent comme les seuls soutiens authentiques de la République. Leur chef est Dujardin - Beaumetz.

portrait

Dujardin - Beaumetz, né à Paris en 1852, marqua tout jeune une vocation d'artiste et entra à l'école des Beaux-arts. En 1881, il entra en contact avec un peintre limouxin Petiet. À sa mort, il épousa sa fille et se fixa définitivement à La Bezole où Petiet, son beau-père, possédait un domaine avec un château. Beaumetz est élu et réélu député. En 1905, il devient Sous-secrétaire d'Etat aux Beaux-arts et jouit d'une grande popularité dans sa circonscription. Cette popularité sera entachée par la crise viticole et les évènements dramatiques de 1907, ainsi que par les grèves et les échauffourées qui ont eu lieu en 1909 à Espéraza.
Le journal le plus influent, La Dépêche, est favorable à Beaumetz et lui apporte son soutien sans restriction. Aux élections législatives de 1910, Beaumetz l'emporte avec 9000 voix, alors que ses concurrents, Bézard et Valmigère, n'obtiennent respectivement que 3 500 et 3 000 voix.
Le 21 août 1911 survient un évènement qui va défrayer la chronique, alimenter la verve des chansonniers, secouer le pays, et traumatiser le Sous-secrétaire d'Etat aux Beaux-arts. Le trésor du Louvre, le chef- d'œuvre du patrimoine artistique français, la Joconde, a disparu. Malgré toutes les recherches, la belle florentine au sourire énigmatique reste introuvable. Interpellé à Chambre, Beaumetz perd son porte feuille. Comme il vient d'être désigné par la population carcassonnaise sénateur pour aller siéger au Palais du Luxembourg, il doit être remplacé comme député, et des élections partielles sont prévues à cet effet pour le 17 mars 1912. Sollicité par Beaumetz, Jean Bonnail, homme tranquille et réservé, a fini malgré lui par accepter d'être le candidat. Il a l'appui du Sous-préfet. Il accepte presque à contre cœur. Mais, son succès, pense-t-il, doit être facilement assuré. En effet: le dimanche 10 mars, Bonnail a presque terminé ses visites de campagne et personne ne s'est levé pour lui barrer la route. C'est alors que retentit un coup de tonnerre !
Ce dimanche 10 mars, a lieu à Quillan un meeting d'aviation avec le concours du plus glorieux et du plus populaire des pilotes français, le récent vainqueur de la course Paris - Madrid, Jules Védrines.
A Quillan, les trains ont déversé une foule nombreuse sur la ville. Le matin, au théâtre, l'homme du jour, Védrines, fait une conférence sur l'aviation. C'est ensuite le banquet, puis enfin la séance sportive. Le public a escaladé les collines pour mieux voir. Spectacle impressionnant !!!!! L’aéroplane roule, s'élève, survole les monts, et après quelques virages revient à son point de départ. Malheureusement, en raison de l'exiguïté du terrain, Védrines heurte une palissade, brise l'hélice, fausse le fuselage. Déception: un 2ème vol ne peut avoir lieu. Védrines dispose d'une semaine pour retourner l'électorat.

Tout a commencé à Chalabre

La période était chaude dans le village.
Deux clans politiques s’opposaient ! « Les culs rouges », dont leur siège était au café de la paix, se manifestaient bruyamment et régulièrement. Le Maire Rascol, chef des « culs blancs », avait interdit les pétards. Mais, il avait autorisé la clique blanche à répéter tous les jours après 20 heures dans la rue du presbytère.
Pour asseoir son siège, le maire et son équipe décidèrent de faire de la pub. Ils firent venir un avion et son pilote à Chalabre.
Un grand coup, car les villageois n’avaient jamais vu l’oiseau voler.
Le jeudi 15 février 1912, Brindejonc des Moulinais s'est posé à Chalabre, à coté de la ferme Saint Martin, (devant Saint Antoine qui n’était alors qu’une tuilerie), où il donna un aperçu de son savoir-faire. "Le Télégramme" du 20 février 1912 écrit: "Seuls peuvent comprendre l'explosion d'allégresse de la foule ceux qui ont vu de pareils spectacles. Il faut avoir vécu ces minutes impressionnantes pour en éprouver l'imposante grandeur".
La démonstration fit des émules : le Comte Jean Amaury Hyacinthe Mauléon Narbonne de Nébias, né à Chalabre le 5 mars 1890.

portrait

Brindejonc descend la vallée de l'Aude, survolant Quillan, Espéraza, Couiza, et Limoux. L’Echo de l'Aude, le 25 février 1912, écrit: "Tout Limoux est sorti; sur les terrasses, sur les toits, sur les ponts. Toutes les têtes en l'air admirent l'oiseau tapageur".

Qui était Brindejonc des Moulinais

Issu d’une famille de marin, originaire de Nantes, en 1910, le bachelier obtint la licence de mathématiques spéciales à l’université de Rennes. L’année d’avant, pendant les vacances, il assista au vol de Roland Garros, sur une Demoiselle, pensant trouver là une vocation.
En décembre, la famille lui consentit un prêt de 4.000 francs, pour acquérir à Issy les Moulineaux l’appareil Demoiselle d’Alberto Santos Dumont. Il s’inscrivit à l’école de pilotage de Pau. Et, le 18 janvier 1911, il faisait son premier vol. Il obtint son brevet le 23 mars 1911 (n°448). En juin, il participa à Abbeville à son premier meeting, sur un monoplan Blériot. De retour à Paris, il rencontra Gabriel Voisin qui lui prodigua des conseils, et remplaça donc son appareil par un Borel, afin de gagner sa vie et de rembourser le prêt familial. Il participa à des exhibitions comme à Pau, Toulouse, Carcassonne, Perpignan et Foix. Puis, il revint en juillet à Paris, où l’entreprise Morane l’engagea comme pilote.
Le jeudi 15 février 1912, il se donna en spectacle à Chalabre. En avril il était à Juvisy sur Orge, et le 17 juin au circuit d’Anjou malgré l’opposition de son patron le constructeur Léon Morane. Il se classa 3ème, remporté par Roland Garros. Brindejonc devint célèbre dans toute la France.
L’année 1913 fut la plus glorieuse avec des accueils des plus triomphaux. Les journaux du monde entier saluèrent l’audace de ce jeune Breton.
En 1913, il fut fait chevalier dans l’ordre de la légion d’honneur à l’âge de 23 ans, faisant de lui le plus jeune légionnaire de France (Légion d’Honneur).
Appelé pour accomplir son service militaire le 10 / 10 / 1913 au 1er groupe aéronautique à Versailles, puis affecté au 2ème groupe d’aviation à Lyon, il fut autorisé à participer à quelques courses civiles.
Il était caporal aviateur dans l’escadrille DO 22, lorsque la guerre éclata en août 1914. Il rejoignit son escadrille à Stenay, dans la Meuse. Il vola sur un Dorand. Le 11août, en mission, il rapporta l’avancée de l’ennemi, laissant derrière lui des villages en feu. Il fut cité à l’ordre de l’armée, le 27 août 1914. Le 2 septembre, il rendit compte au général Foch de la marche allemande sur Reims. Le 3 septembre, il est nommé sergent. Il observe pour le général Foch. Le 9 septembre, pendant la bataille de la marne, il signala un trou dans le système des armées allemandes aux abords du camp de Mailly. Il fut cité à l’ordre de l’armée le 25 septembre 1914.
Le renseignement pris, il permit la contre-offensive française. Il est alors nommé sous-lieutenant le 25 décembre 1914. Après la bataille de la Champagne, sa santé s’aggrava. L’appendice le faisait souffrir depuis 4 ans, et s’adjoint une crise d’entérite qui l’anéantit le 15 juin 1915. Il reçut la Croix de guerre le 2 juin 1915. Mis en repos en Bretagne, puis affecté à l’arrière comme chef pilote Morane-Saulnier au Bourget, il fut nommé Lieutenant le 26 décembre 1915. Le 30 mai 1916, malgré sa mauvaise santé, il rejoignit le front et l’escadrille 23. Ses missions étaient de chasses, mais surtout spéciales.

carte postale aviateur

Son avion fut abattu par erreur l’après midi su 18 août 1916 à Vadelaincourt près de Verdun. Cité à l’ordre de l’armée, à titre posthume, il fut inhumé dans un premier temps à Souilly (Meuse), puis le 6 juillet 1922 chez lui à Pleurtuit. Le lieutenant était célibataire.

A Chalabre

Le comte Jean Amaury Hyacinthe de Mauléon Narbonne Nébias décida à partir de ce jour de « voler de ses propres ailes ». Il s’engagea dans la vie sociale de la ville, et fonda la première association du village.

Le bataillon du Kercorb

Le 17 mai 1913, il est créé à Chalabre la société « le bataillon du Kercorb », dont le siège est cours Daguesseau, (actuellement place François Mitterrand), ayant pour but de développer les forces physiques et morales par l’emploi rationnel du tir, de la gymnastique et des sports.
Les statuts de l’association sont transmis en double exemplaire, le 17 mai 1913, à monsieur le sous-préfet, qui fera circuler à monsieur le préfet le 27 mai 1913.
La parution dans le journal officiel sera effectuée le 24 juin 1913.
Composition du bureau :

Président :
Jean Amaury Hyacinthe de Mauléon Narbonne Nébias.
Propriétaire né à Chalabre le 5 mars 1890.
Vice président :
Henri Mèche commerçant.
Secrétaire :
Julien Cosma instituteur.
Trésorier :
Joseph Rouzeaud charpentier.
Membre conseiller :
Louis Garrouste industriel.
Laurent Cayrol commerçant.

Archives départementales de l’Aude 4 MD 289/319

L’association a eu comme activité principale la préparation militaire et le maniement des armes, avec des battons en guise de fusils. Pour cause de guerre, cette association n’a pas eu le loisir de s’exprimer. Elle périclite d’elle-même, du fait que les jeunes incorporés sont représentés par beaucoup de morts.
Le président Jean Amaury Hyacinthe partira faire son service militaire dans l’aviation. Le caporal, qu’il était devenu, sera « descendu » au cour d’une mission, un raid à Carlsruche le 22 juin 1916, deux mois avant son idole Brindejonc. Il rejoindra sa terre et le caveau familial.

Revenons à Védrines

Védrines

Il était venu à l’origine faire une démonstration, mais surtout soutenir les socialistes.
Des suites de cette démonstration, dans l’euphorie, Védrines se porta candidat. Il a relié Paris à Poitiers en 3 heures. Il a remporté la course Paris Madrid et l'année 1912 s'annonce féconde car il a déjà fait tomber d'autres records. On chante (sur l'air de "La Valse brune") :
" Ah! Ço qué brounzino,
Es lé moutur dé Bédrino
Qu'à chabal sur sa machino
Filo coumo ùn rat.
Pareil à l'esclaïré
Aqui es à soun affaïré
Sémblo qué nado dins l'aïré
Coumo ùn passérat."

Les chants sur des airs connus vont bon train. Dans leurs couplets et refrains, Beaumetz et Bonnail sont désignés sous le nom de " Joconds" : Jocond 1er et Jocond Il.
Le lundi 11 mars, Védrines fait une causerie à Limoux et son discours est haché d'applaudissements. Pendant les 2 jours qui suivent, c'est en auto qu'il fait la visite des communes. Le voici à Chalabre, dans le fief de Bonnail : la réception s’avère peu aimable. Le jeudi 14, un aéroplane survole Limoux, boucle le clocher de St Martin, laisse choir des papillons dans la cour de la Sous-préfecture et se pose aux portes de la ville. La foule accourt et applaudit. Védrines, au cours de la journée, va survoler des villages. L’ambiance est créée et l'avion s'avère un remarquable instrument de propagande. Dans les villes, les radicaux et leur candidat ont disparu.
Védrines atterrit même à Ste Colombe sur l'Hers, proche de l'usine Bonnail, et la population se précipite. Le soir du 14, à St Hilaire, il invite Bonnail à une réunion publique et contradictoire pour le lendemain à Limoux. On est inquiet à la Sous- préfecture. Le vendredi à 14 h, la place de la République, à Limoux, est noire de monde. Au-dessus, un avion tourne. Védrines arrive en auto, monte sur sa voiture et prend le premier la parole. Il parle de la Patrie et de l'Aviation, fait huer les radicaux et le Sous-préfet.
Bonnail se lève, timide et ému. Il clame sa sincérité, affirme son honnêteté, se dit républicain. Mais, la suite est inaudible, car elle se perd dans un brouhaha désapprobateur. Porté par la foule, Védrines reprend la parole. Les bravos crépitent et l'excitation est à son comble. Au-dessus de la ville, un avion passe. Nous voici au samedi 16, la veille du scrutin. Védrines donne des réunions dans la vallée de l'Aude où l'exaltation dépasse celle de la Sous-préfecture. Bonnail court de village en village pour tenter de ranimer ses fidèles. La Sous-préfecture appelle 20 gendarmes.
Enfin l'aube se lève sur le 17 mars. En cours de journée, Védrines parcourt les rues, suivi de ses admirateurs. Les radicaux restent chez eux. A l'heure du dépouillement, une foule ardente et enthousiaste occupe la Place de la République et les abords de la Sous-préfecture. Les candidats et Dujardin - Beaumetz sont dans le bureau du Sous Préfet. Les résultats, une fois connus, sont communiqués au public au fur et à mesure qu'arrivent les télégrammes. Dans les bourgs importants, Védrines arrive en tête. Mais, les résultats des villages sont loin de lui être aussi favorables. Dès 20 h 30, Bonnail prend l'avantage. Et, à 23 heures, il n'y a plus de doute; il l'emporte. Au dehors, on crie que les résultats sont falsifiés. Védrines assure qu'il fera recommencer l'élection. Le café de la Concorde, le siège des radicaux, est lapidé. Un kiosque de La Dépêche est renversé. Une statue de bronze "Tendresse humaine", inaugurée par Beaumetz quelques mois plus tôt, est renversée, traînée jusqu'au pont de fer et lancée dans l’Aude. La Sous- préfecture est assiégée. Le lendemain, des listes de protestation, en faveur de Védrines à Limoux, se couvrent de signatures. A Quillan, un arc de triomphe déclare : Bienvenue à Védrines, notre député. Des conférences, données par Védrines, à Toulouse et à Paris, ont un grand succès. Néanmoins, la Chambre des Députés validera l'élection de Bonnail dont voici les résultats parus au J.O. du 29 mars 1912 :
-Bonnail : 7691 voix
-Védrines: 7002 voix
Les élections départementales du 3 août 1913 et les élections législatives du 26 avril 1914 ne seront pas davantage favorables à Védrines. Rappelons que Dujardin -Beaumetz est mort à la Bezole le 27 septembre 1913 à l'âge de 61 ans. 3 mois après, la Joconde retrouvée à Florence arrivait sous bonne escorte en gare de Lyon et reprenait sa place au salon carré du Louvre.
Védrines frôla la victoire. Si la population des villes lui fut acquise, celle des campagnes resta fidèle à "l'enfant du pays" qu'était Jean Bonnail.
Il bat le record de vitesse, 145,161 km/h, le 13 janvier 1912 sur un Deperdussin.
Il gagnera la course James Gordon Bennett, le 9 septembre 1912, toujours sur un Deperdussin.

souvenir des fêtes de l'aviation

Il signe la première liaison aérienne France - Egypte sur un Blériot.
C’est le premier à se poser à Beyrouth.
Pendant la guerre, avec son avion où une tête de vache était peinte, il se spécialisa dans les missions difficiles, comme déposer ou aller chercher des espions derrière les lignes ennemies.
Il fut décoré pour toutes ses missions impossibles et son rôle d’instructeur.
Le 19 janvier 1919, il se posa, malgré l’interdiction de la préfecture de police de Paris, sur le toit des galeries Lafayette à bord d’un Gaudron GIII. Il empocha les 25 000 francs de prime, faisant de lui le premier délinquant de l’aviation.
Jules Védrines mourut accidentellement le 21 avril 1919. Il avait quitté Villacoublay avec son mécanicien à bord d'un biplan, le Gaudron GIII, rempli de 1 600 litres d’essence, emportant à Rome le premier courrier transporté par air. Son avion s'écrase à Saint Rambert d'Albon, près de Valence, dans la Drôme, par suite d'une panne des moteurs. Le pilote et son mécanicien furent tués.
Il est enterré au cimetière parisien de Pantin, après des funérailles grandioses.
Son fils Henri deviendra député de l’Allier.
Le texte qui suit est de monsieur Atax de Limoux, qui commença à écrire en janvier 1913 dans le feu de l’action des élections de Védrines. Il fut imprimé à la fin de l’année 1913.

PREFACE

Depuis vingt-cinq ans et plus, Beaumetz se croyait le seigneur et maître de l'arrondissement de Limoux.
Né à Paris, en décembre 1852, nous affirment ses biographes, Beaumetz, s'il n'assista pas à la charge des cuirassiers de Reichshoffen, connut, malgré son jeune âge, seize ans à peine, les douleurs de la guerre étrangère et celles plus vives de la guerre civile.
Porté vers le beau, il s'adonna à la peinture, eut le bonheur de rencontrer une véritable artiste qui devint son épouse. Son étoile commença de briller. Il venait de s'allier à l'une des familles les plus en vue du Limouxin, il pouvait aspirer des lors à devenir un personnage.
En 1887, le scrutin de liste avait contribué à l'échec de M. Oscar Rougé, député de l'arrondissement de Limoux. Oscar Rougé devait hisser dans la politique Beaumetz.
En 1887, le canton de Limoux, appelé à nommer un conseiller général, désigna, comme candidat, Beaumetz qui fut élu à une grande majorité, disent les chroniqueurs de l'époque.
En 1889, la Chambre ayant rétabli à nouveau le scrutin d'arrondissement, Beaumetz brigua le siège de député, lutta contre M. Fondi de Niort et son bienfaiteur, son parrain politique, M. Oscar Rougé. Il fut élu au premier tour, grâce, dit-on, à la complaisance de certains maires.
En 1893, il sollicita le renouvellement de son mandat, faillit échouer devant la candidature Rouquette qui, après une campagne, de quelques jours, obtint un nombre respectable de voix.
En 1897, Beaumetz lutta contre M. Ferroul de Montgaillard. Il fut élu. Il en fut de même, en 1902, époque à laquelle le docteur Lafont fut son concurrent, en 1906 où il n’eut pas de concurrent, et enfin en 1910 où il triompha des deux candidats Bézard et Valmigère.
En 1912, au mois de janvier, Beaumetz fut, par le suffrage restreint, nommé sénateur de l'Aude, élection qui lui a valu l'impopularité dont nous allons nous occuper.
Pendant sept ans et grâce à la souplesse de ses convictions politiques, Beaumetz fut surintendant aux Beaux-arts. Cette charge ne lui valut que des déboires, et la disparition du Louvre de la toile de Léonard Vinci fit s'exhaler contre lui une plainte nationale que la comédie des recherches tourna en une éclatante risée.
De 1887 à 1912, Beaumetz, passant par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel politique, devint de clérical un farouche anticlérical.
L'on dit que dans ses nombreux discours, il n'entretint ses auditeurs que du spectre clérical et de la Réaction.
Nous venons de faire un tableau très rapide de l'homme politique qui doit servir de héros aux événements qui vont suivre et qui feront l'objet de la revue de l'année 1912.
Nos lecteurs, qui ont vécu ces événements, nous excuseront si, par, un oubli regrettable, quelques faits ne sont pas fidèlement rapportés, nous allons essayer de faire pour le mieux.

CHAPITRE. PREMIER

Les élections sénatoriales

La Constitution veut que les membres du Sénat soient renouvelables par tiers chaque trois ans.
Le département de l'Aude était donc appelé, en janvier 1912, à nommer trois sénateurs en remplacement de MM. Mir, Gauthier et Barbaza, sortants.
Seuls, MM. Mir et Gauthier sollicitaient le renouvellement de leur mandat. M. Barbaza, sénateur depuis 1904, ne se représentait pas pour raison de santé.
L'élection de 1904 offre un détail qui vaut pour nous d'être noté.
Elle eut lieu le 27 mars.
Trois candidats étaient en présence :
M. Nicoleau, maire de Quillan, conseiller général, présenté par l'arrondissement de Limoux.
M. Marty, ancien ministre, ancien député, présenté par l'arrondissement de Carcassonne.
M. Barbaza, maire de Capendu., conseiller général, présenté aussi par l'arrondissement de Carcassonne.
Si M. Nicoleau fut candidat au Sénat, ce ne fut que pour être agréable au député Beaumetz, qui, à maintes reprises, le sollicita d'accepter la candidature. Hélas ! Nicoleau devait bientôt se rendre compte que l'on n'est trahi que par les siens.
Alors que Beaumetz préconisait la candidature Nicoleau, qu'il parcourait en tout sens le département, des émissaires spéciaux et des lieutenants de ce député fantoche recommandaient aux électeurs sénatoriaux de voter pour Barbaza.
On vit alors Nicoleau se désister après le ballottage du premier tour, tandis que Marty maintenait sa candidature malgré et contre tout.
Mais c'est trop parler des élections du 27 mars 1904; occupons-nous de celles de 1912.
En faisant sa tournée électorale en 1910, Beaumetz s'était livré à certains écarts de langage, qui faillirent lui coûter cher. C'est ainsi qu'à Malviès, il se permit de dire que, malgré la volonté populaire, il serait député parce que tel était son bon plaisir. Il dut au maire de l'endroit de ne pas avoir été houspillé d'importance, et à une porte dérobée de n'avoir pas essuyé les quolibets de la foule et peut-être aussi des représailles.
Beaumetz, qui, en 1906, nous avait envoyé un larbin du sous-secrétariat des Beaux-arts, faire la campagne électorale, alors que, prudemment, il était resté à Paris, Beaumetz put se rendre compte, en 1910, que l'on ne se moque pas impunément du Corps électoral.
Il fut élu. Comment??? Fargues, parlant en 1897 des élections de 1889, écrivait: « Nous pouvons certifier que l'élu du peuple, en septembre 1889; était Fondi de Niort » ; nous pourrions nous de- demander quel fut celui de 1910.
Mais à peine investi du mandat de député, Beaumetz, voyant son impopularité, essaya de trouver au Luxembourg le fauteuil qu'il espérait conserver neuf ans.
En 1911, il commença officieusement sa campagne. Comme sous-secrétaire d'Etat aux Beaux-arts, il prétendait avoir le monopole de distribuer la manne gouvernementale. Ce qui est une obligation devenait une de ses gracieusetés, et un journal à sa dévotion publiait périodiquement une note, de laque1le il résultait que vu les démarches du sympathique sous-secrétaire d’Etat aux Beaux-arts, grâce à l'intervention de Beaumetz, te1le commune ou te1le autre recevait une subvention de quelques milliers de francs pour amener l'eau potable dans la commune, pour le captage des eaux, pour la construction d'un groupe scolaire. Et le bon public, très crédule, se laissait prendre à ces histoires.
Mais tout en briguant un siège de sénateur, Beaumetz songeait à son successeur au Palais-Bourbon. Il l'avait trouvé en la personne d'un riche propriétaire de Cépie.
Dès le mois de novembre, abandonnant ses co1lègues du Ministère. , Beaumetz vint habiter le château de la Bezole, petite commune perdue dans les bois. Secondé par Cornu, préfet de l'Aude, il fut au courant des opinions des divers électeurs sénatoriaux et immédiatement entra en campagne. Le futur candidat à la députation pour notre arrondissement, propriétaire à Cépie, avait mis sa quarantaine de chevaux à la disposition du ministre et le trimba1lait journellement dans les plaines du Narbonnais ou dans les chemins escarpés du Pays de Sault.
Dans le Narbonnais, on voyait les délégués. Dans le Pays de Sault, dans le Qui1lanais, du côté de Saint-Hilaire, ou dans les cantons de Chalabre et d'Alaigne, Beaumetz présentait son successeur.
Et c'est ainsi que le trio Beaumetz, Gauthier, Sauzède firent en deux mois le tour du département de l'Aude et visitèrent quatre cent quarante communes, la Bezole y compris.
Les élections sénatoriales furent ce que tout le monde attendait. Le corps électorat désigna comme sénateurs MM. Mir, Gauthier et Beaumetz. Le pauvre Sauzède fut sacrifié, même par ses amis.
Nul n'ignore comment l'on procède aux élections sénatoriales, les sollicitations auxquelles sont en butte les malheureux délégués, le recensement des votes et la proclamation du scrutin. Mais, beaucoup ne se rendent pas compte de la soirée qui précède le scrutin, désignée sous le nom de « La Veillée d'Armes ».
Nous devons reconnaître, en effet, que cette « Veillée d'Armes » est pleine de surprises. Les candidats ont chacun une permanence. Par hasard, elle est installée dans un café. Inutile de dire que les consommations ne sont pas tarifées.
Mais, si certains consomment, les rabatteurs ne perdent pas leur temps. Chaque train signalé les attire sur le quai de la gare, où ils prennent au collet les délégués, et c'est gardés à vue que ces malheureux doivent attendre au lendemain l'ouverture du scrutin.
Les bons et les purs, eux, ont carte blanche. Ils peuvent se promener en liberté, les douteux sont prisonniers.
C'est avec de pareilles mœurs électorales que le nom de Beaumetz sortit victorieux de l'urne. Le triomphe ne déchaîna pas pourtant l'enthousiasme auquel on s'attendait.
L'élu regagna Limoux avec ses amis, et eut la réception plutôt froide, malgré l'aubade de la musique municipale et l'entrain factice de quelques braillards soudoyés.

Chapitre II

Congrès en Herbe.

Mais, si Beaumetz venait de démissionner de Sous-ministre, il tenait, quoique sénateur, à conserver encore son titre de député.
Au lendemain de la validation des élections sénatoriales de l'Aude, nous nous attendions à voir le député de Limoux donner sa démission. Il paraît que les dispositions n'avaient pas été encore prises pour nous imposer son successeur.
Celui qui devait recueillir la succession de Beaumetz, qui avait été présenté à tous les maires de l'arrondissement, fut, au dernier moment, jugé trop jeune. Nicoleau n'était plus qualifié républicain, il avait failli, aux élections sénatoriales, faire échouer Beaumetz. Crambes n'était pas assez connu et courait à un échec certain. Bonnail ne voulait à aucun prix devenir le député de Limoux, Que faire ?
Nos dirigeants d'alors ne furent pas embarrassés pour si peu.
Entre amis, il fut décidé que l'on réunirait en Congrès ce que, par antonomase, on appelle « le parti ». Tout ce qui est radical-socialiste devait y être convoqué, mais sous l'aimable prétexte d'éviter des intrusions ne pouvaient y être admis que les porteurs de cartes personnelles. Cette assemblée de valets devait désigner le candidat.
La prédominance du seigneur de la Bezole imposait à tous une veulerie obligatoire qui ne tolérait point de discussion et forçait d'avance l'assentiment de tous sur le sujet proposé.
La démission de Beaumetz n'était pas encore connue. Mais, grâce à l'obligeance de Constans-Pouzols, alors maire, les convocations furent lancées. Et Limoux vit, un beau dimanche de février, arriver du canton ou des cantons voisins, de rares maires, des délégués, peut-être des fichards qui se rendaient à l'invite sénatoriale.
Le peuple souverain ou prétendu tel par de beaux phraseurs aurait dû se révolter. Il aurait dû crier à ces domestiques de la sous-préfecture son mépris. Il aurait dû puiser dans la Révolution de 1848 l'énergie nécessaire pour démasquer les arrivistes qui ne s'occupent de lui que pour mieux le pressurer et le rendre à merci. Il ne le fit pas.
Comme trop profane, il ne nous fut pas possible d'assister à la réunion. L'on dit, il se produit tant de fuites, qu'elle fut mouvementée et que Beaumetz qui la présidait ne sut que répondre aux demandes qui lui furent adressées par certains maires qui, ce jour-là, osèrent affirmer leur indépendance. Quelques-uns s'étonnèrent que l'ami Paulin ne fût pas convoqué. D'autres demandèrent que la candidature multiple fût admise au premier tour.
Beaumetz, singeant Louis XIV, moins insolent qu'à Malviès, mais tout autant autoritaire, imposait sa volonté, mettant en avant le péril que courait la politique des profitards.
Et cinquante maires ou délégués imposèrent à un arrondissement de cent cinquante communes, soit à 20 000 électeurs, un homme qui était un inconnu pour la plupart, mais qui était le jouet dont le sénateur de l'Aude avait besoin à Paris.
Bonnail fut donc désigné pour affronter la lutte.
Il se courba bénévolement aux exigences du maître. Entre-temps, dans les coulisses de la sous-préfecture, on avouait ne plus avoir besoin ni d'essence gratuite, ni d'auto au même compte, et celui qui avait été présenté comme le successeur de Beaumetz avait été évincé.
Dans les salons gouvernementaux, l’ami Gabriel avait été persuadé que sa candidature était encore imprudente.
Dès que les résultats du Congrès furent connus, le nom de Bonnail devint antipathique. Le peuple manifesta hautement contre le dédain que l'on avait fait de sa souveraineté. Et, la consultation électorale réservait, à ce candidat qui affrontait la lutte sans concurrent, un de ces échecs piteux qui se traduisent par un ballottage, ballottage provoqué par la grève des électeurs.
Mais, pour qui connaît la cuisine politique, le moindre doute ne pouvait subsister. Beaumetz voulait Bonnail, la sous-préfecture devait l'imposer. Nous le verrons par la suite.
Quoi qu'il en soit, et suivant notre ordre d'idées, il faut reconnaître que le Congrès des maires, ou soi-disant tel, commença de montrer au seigneur Beaumetz que son prestige faiblissait, que sa puissance était méconnue et que bientôt, simple citoyen, il aurait à compter avec ce peuple dont il avait méconnu les droits.

CHAPITRE IV

Les Déboires de Bonnail.

Il fallait commencer la campagne électorale. Beaumetz était tranquille. Personne ne songeait à contrecarrer sa volonté, et puis, si, par impossible, un candidat venait combattre Bonnail, n'avait on pas l'épouvantail et l'amorce de la candidature officielle ?
Nous savons bien que les ministres en fonction, à la veille des élections générales, recommandent à 1eurs préfets ou sous-préfets d'observer la plus grande neutralité, ceci pour la galerie. Mais, préfets et sous-préfets font habituellement tout le contraire, et les malheureux candidats qui ne fréquentent ni les préfectures ni les sous-préfectures sont impitoyablement battus. Il est quelquefois difficile de faire disparaître une majorité. Mais, la brutalité des chiffres étant reconnue, l'on se rattrape sur les erreurs de transmission de télégrammes officiels. On se trompe en additionnant, ou on attribue à un autre sur les procès-verbaux signés en blanc les voix obtenues par un candidat.
Bonnail donc songea à parcourir l'arrondissement. Remorqué par Beaumetz, il était présenté aux maires, aux conseillers généraux et d'arrondissement, voire même aux conseillers municipaux. Suivant les communes, les personnes sollicitées manifestaient une certaine surprise de voir surgir un autre candidat que celui qui avait été recommandé trois mois avant. La politique d'État n'est pas à la portée de tous, et on faisait comprendre aux réfractaires que cette substitution de personne s'imposait si l'on tenait à la bonne marche des affaires politiques.
Tous les maires, les personnalités politiques ne paraissaient pas se rendre à ce boniment, la crainte de l'électeur étant pour les écharpés ou ceux qui désirent ceindre l'écharpe le commencement de la sagesse. On faisait prévoir à ceux qui essayaient de regimber et de manifester quelque indépendance, qu'au renouvellement de Mai s'ils étaient abandonnés à leur malheureux sort ils risquaient fort de perdre cette écharpe à laquelle ils paraissaient tant tenir.
Cette menace avait le don d'en amener certains à résipiscence. D’autres, au contraire, forts des principes préconisés par les Droit de l'Homme et du Citoyen, persistaient dans leur révolte, et la campagne électorale n'avait pas rendu tout ce que l'on attendait, quand l'on songea à Limoux.
Beaumetz n'y avait jamais obtenu la majorité. Bonnail, sans concurrent, serait-il plus heureux ?
Et les partisans de Bonnail, fort peu nombreux dans la ville, décidèrent d'organiser une grande réunion publique, au cours de laquelle les leaders du parti, Beaumetz en tête, développeraient le programme du candidat issu du soi-disant Congrès, sûrs d'avance que les électeurs forts de leurs droits ne déserteraient pas les urnes. Quand nous apprîmes l'arrivée de Védrines dans le département de l'Aude.

Chapitre V

L’arrivée d’un aviateur

Depuis quelque temps, un journal régional avait accaparé un aviateur et se servait de son nom pour se faire un peu de réclame.
Il ne se passait pas de semaine sans que cette feuille nous annonçât des vols de Pau à Toulouse, de Toulouse à Montauban, Castelnaudary, Carcassonne, Narbonne. Cet aviateur, qui commençait à devenir populaire, c'était Jules Védrines.
La Dépêche en avait fait son héros. Ses pontifes lui avaient suggéré de devenir conférencier en matière d'aviation.
Avec l'appui du Journal de la rue Bayard, l'on est sûr de devenir, dans la région du Languedoc et notamment dans le département de l'Aude, une personnalité. On peut briguer les fonctions électives qui vous plaisent.
Védrines, peu au courant de la politique, mais épris d'un sport nouveau, s'occupait très peu de la réclame qui pouvait être faite autour de son nom. Il voulait conquérir l'espace, mater les éléments, se servir de son aéro pour perforer les nues et rendre visite aux habitants de la planète Mars.
Védrines naquit, dit-on, à Saint-Denis, il y a un peu plus de trente ans. Il fut, dès le début, un modeste ouvrier chez qui germa, comme chez ses semblables, l'idée de l'indépendance, puisée dans les théories socialistes.
L'aviation venait de voir le jour. Il s'anima aux récits que faisaient les journaux sur les exploits des Wright, Paulhan, Blériot, et se reconnut la force nécessaire pour se classer parmi les audacieux de la conquête des airs. Il nous raconte ses débuts comme suit : « J'entre, raconte t-il, chez Blériot. Je voulais prendre tout de suite mes premières leçons. Les élèves pilotes trouvaient toujours des prétextes pour ne pas sortir. Ils disaient: Il y a trop de vent..., on ne vole pas aujourd’hui. Moi, je ne demandais rien à personne; je m'enfermais dans un hangar où il y avait un appareil. Comme je n'avais pas la permission de voler, je montais dans l'appareil, tout seul, comme un idiot, si vous voulez, et je me disais: Voilà! Mon vieux Védrines, si tu fichais un coup de volant, où irais-tu ?
Je résolus donc de passer mon brevet. J'allai trouver le chef pilote et je lui expliquai mon cas. Il fut surpris de mes connaissances. Vous avez déjà pris, me dit-il, au moins dix leçons I Je vais vous faire passer tout de suite !
Parbleu ! Des leçons, j'en avais déjà pris neuf tout seul, enfermé dans le hangar avec 1'appareil.
Védrines devint bientôt un fervent de l'aviation, et ses connaissances techniques lui permirent de triompher des épreuves du début,
Nous nous rappe1ons tous son premier voyage à Carcassonne, son atterrissage sur le Champ de Mars. Nous n'espérions pas, ce jour-là, que dans l'avenir nous aurions à nous occuper de l'aviateur devenu candidat à la députation, rêvant de remplacer, au Palais-Bourbon, le châtelain de la Bèzo1e, émigré au Luxembourg.
Après 1es prouesses de Védrines, les nombreux curieux, qui étaient allés à Carcassonne l'acclamer, ne tarissaient pas d'é1oges sur les vols prodigieux dont ils avaient été les témoins. A Limoux, comme à Quillan, Espéraza, Belcaire, Chalabre, tous les centres voulaient avoir un aviateur. Chaque ville ou village voulait une séance d'aviation.
A Limoux, au lendemain de la journée de Carcassonne, un Comité se formait. Mais, Limoux veut faire les choses en grand.
Védrines n'a pas encore la renommée voulue. Ma1gré la Dépêche, il faut à Limoux les rois des airs et l'on se souvient que Pau1han, s'il est né à Pézenas, n'en est pas moins un enfant adoptif de la ville. Le Comité décide de négocier avec Pau1han pour une séance d'aviation.
Mais, une séance d'aviation comporte ou comportait, à l'époque, des frais énormes. Si l'on paye l'aviateur un prix excessif, les dépenses supplémentaires sont plus élevées encore. Paulhan pressenti demande un prix peu en rapport avec les ressources du Comité, et pose des conditions inacceptables. Le transport de l'aéroplane coûte trop cher et le Comité se voit dans la triste obligation de se dissoudre et de renvoyer à des temps meilleurs là réalisation du projet.
Si Limoux abandonne son rêve, à côté on ne l'entend pas ainsi. Quillan veut sa journée d'aviation, il l'aura.
Lafargue a bien fait un simulacre de vol. Ses pannes successives, ses atterrissages forcés n'ont pas plu à la population, et un industriel, M. Huillet, prend en main la direction des fêtes.
Les aviateurs sont peu nombreux. Védrines, depuis bientôt un an, a commencé à acquérir une popularité qui s'attache de plus en plus à son nom, et M. Huillet songe à l'idole de la Dépêche. L'aviateur pressenti accepte. Il sera à Quillan, si rien ne l'empêche, le 10 mars.
Ses dispositions sont prises. Il a trouvé son champ d'atterrissage, son appareil est expédié de Pau sur Quillan.
Mais, si Quillan peut voir voler l'homme oiseau, les Limouxins seront-ils privés de ce plaisir? Et Limoux reprend son premier projet. Le Comité ne pouvant avoir Paulhan profitera du passage de Védrines pour faire voir à la population, en même temps qu'un aéroplane, un aviateur.

Chapitre VI

Une journée d’aviation en perspective.

Immédiatement, le Comité se met à l'œuvre, et fait une démarche auprès de Védrines pour connaître ses prétentions. Védrines va au-devant des desiderata de la population limouxine. C'est lui qui s'engage à nous donner notre journée. De conditions, il n'en pose pas. Et le 7 mars, nous apprenons par Védrines, téléphonant lui-même de Narbonne, et par l'honorable M. Motte, du Conseil financier de Carcassonne, que le 11 mars, Védrines évoluera sur la ville de Limoux.
A cette nouvelle qui remplit de joie la population limouxine, le Conseil municipal se réunit extraordinairement en séance officieuse. Nos édiles votèrent à l'aviateur une subvention de 400 francs, et décidèrent de se mettre à sa disposition pour le choix d'un terrain qui permit l'atterrissage.
Le vendredi, en automobile, on cherche un terrain propice. En attendant le plaisir d'entendre le ronflement du moteur de l'aéro, on est bercé par celui de l'auto. D'un commun accord, il est décidé qu'un terrain en friche, aux portes de Limoux, sis route de Carcassonne, lieu dit Flassian, propriété de M, Mayreville, sera utilisé comme champ d'aviation. Le propriétaire ne veut pas d'indemnité. Le service d'ordre sera assuré par les gendarmes, en accord avec la police municipale, et les journalistes sont autorisés à annoncer la fête maintenue au 11 mars.
Nous allons voir qu'il n'était pas utile de faire une grande réclame, et que l'accident survenu à l'aéroplane de Védrines nous obligea d'attendre au mercredi 13 mars le plaisir de voir évoluer celui que, par la suite, nous nommerons le libérateur de l'arrondissement de Limoux.

Chapitre VII

Védrines vole à Quillan. Sa chute.

Le 10 mars, la population de Quillan était en liesse. Son rêve allait se réaliser, elle verrait évoluer un aéroplane.
Dès le matin, le soleil, qui n'avait pas voulu bouder à la fête, éclairait de ses rayons l'aéroplane que Védrines et son chef mécanicien montaient sur le champ, mis à leur disposition, Les curieux étaient nombreux. Et, tandis que les salves d'artillerie étaient tirées du vieux château, la Lyre, l'Union Chorale faisaient entendre les meilleurs morceaux de leur répertoire. M. Huillet tout réjoui se pressait au côté de Védrines, et bientôt l'aviateur se rendait à la mairie, où le Comité et la municipalité allaient le recevoir officiellement.
C'est au milieu d'une haie de curieux, qui applaudissaient sur son passage, que Védrines put arriver à l'Hôtel de Ville.
La Lyre attaque les premières notes de la Marseillaise, les vivats de la foule couvrent les bruits des cuivres. Deux demoiselles offrent à l'aviateur deux belles gerbes de fleurs et débitent un charmant compliment, qui reflète les souhaits de bienvenue présentés par la population.
Védrines est ému. Il ne s'attendait nullement à une pareille réception. Il embrasse les jeunes filles, remercie le Comité et le Conseil municipal, et, sur l'invitation qui lui est faite, se rend au Grand Hôtel Verdier où a lieu le banquet.
Mais, le temps passe. La musique, si elle adoucit les mœurs, ne parvient pas à intéresser les nombreux curieux qui se pressent sur le champ d’aviation. C'est Védrines que l'on veut, ce sont les vols promis que l'on attend.
Bientôt, le moteur de l'automobile de Védrines se fait entendre. Après un rapide coup d'œil sur le monoplan, Védrines saute sur son siège, et le fameux mot: « lâchez tout! » est à peine prononcé. Dans un élan de quelques mètres, l'oiseau prend son essor et s'élève dans les airs.
La foule applaudit à cette prouesse. L’aéroplane devient un point minuscule dans l'espace. Mais, Védrines a à lutter contre un vent violent, rendu terrible par les courants contraires. Ce passage lui rappelle la terrible lutte qu'il eut jadis à soutenir en franchissant le col de Naurouze, et les souffrances qu'il endura en se rendant à Carcassonne.
L'altitude, dit-on, permet aux aviateurs de braver les courants qui pourraient amener un capotage de l'appareil. Védrines sut mettre à profit cette leçon primaire pour lui, et son premier vol se termina d'une manière telle, que le public, émerveillé au moment de son atterrissage, ne lui marchanda pas ses applaudissements.
Le second vol, hélas ! Ne devait pas être de même. Et, au moment de l'atterrissage, Védrines brisa l'hélice de son appareil qui, de ce fait, fut condamné à l'immobilité. Cette fâcheuse circonstance empêchait ou plutôt retardait la séance d'aviation promise à la ville de Limoux pour le lendemain.
Il était environ cinq heures du soir quand se produisit l'accident. Védrines en fut marri. Mais, quittant le champ d'aviation, il se rendit chez M. le Maire de Quillan, M. Nicoleau.
L'on dit que, devant l'enthousiasme du public, Védrines songea à la consultation électorale du 17 mars.
La France, et nous nous adressons aux patriotes, venait de reconnaître l'utilité de créer une cinquième arme. Le Parlement aurait à s'occuper de la création d'une flotte aérienne. Pourquoi Védrines ne serait-il pas au Palais-Bourbon au moment de la discussion du projet de loi ?
L'arrondissement de Limoux devait, élire un député. Ne pourrait-il pas remplacer Beaumetz?
Certes, la politique n'était pas le fort de Védrines. Il était entré dans la Société en ayant des idées peut-être trop avancées. Mais, devant la défense nationale, il faisait abandon de ses opinions, son patriotisme réveillé l'invitait à solliciter un mandat qui se résumait en deux mots: Pour la Patrie, pour la France.
Védrines, dit-on, a un caractère. Il a décidé d'être candidat, il le sera. Et, reprenant son auto, Védrines quitte Quillan pour venir à Limoux faire la déclaration prescrite par la loi à tout candidat qui brigue le mandat de député.
Nous ne dirons pas que l'annonce de la candidature Védrines réjouit les officiels. Ils ne devaient pas tarder à faire connaître leurs sentiments.

souvenir du passage de Védrines

CHAPITRE VIII

Une Candidature malencontreuse.

Un proverbe dit: « Il est difficile de contenter tout le monde et son père. » Dès qu'il en fut question, la candidature Védrines fut prise comme une fumisterie, un canard réservé à la dernière heure de la période électorale.
Mais, Védrines avait quitté Quillan. Il s'était rendu à Limoux, et tandis que son auto stoppait devant la porte du Grand Café, il était, lui, à la recherche du maire de Limoux, Constans-Pouzols.
L'entrevue eut lieu dans une salle du Café Rancoule. Constans Pouzols, n'en croyait ni ses yeux ni ses oreilles, quand l'aviateur lui eut exprimé, en même temps que son désir d'être candidat, celui plus délicat de connaître son opinion sur sa candidature.
Durant les nombreuses années qu'il a passées à l'Hôtel de Ville comme maire, Constans-Pouzols n'a jamais voulu prendre une responsabilité. C'étaient ses adjoints, les conseillers municipaux qui étaient les auteurs des passe-droits qui lui étaient signalés. Son air boniface, sa vieillesse, s'ils ne lui attiraient pas des sympathies, obligeaient les réclamants à des ménagements, à éviter surtout des écarts de langage.
Tour à tour, suivant les nécessités de sa propre cause, il s'était fait l'ami ou l'ennemi de Beaumetz. Des affaires personnelles l'avaient enfin condamné à une fixité de sympathies, qui tenait de la reconnaissance.
Ce caractère changeant, comme le disait feu Auguste Tailhan, ne convenait pas aux électeurs. Et, à la veille des consultations électorales, le panégyrique de Constans-Pouzols était prononcé dans les clubs ou les cafés. Le lendemain, l'écrasement présumé se changeait en une éclatante victoire.
Mais, tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se casse.
Constans-Pouzols, entendant les déclarations de Védrines, fut fort perplexe. Il essaya, dit-on, de dissuader le candidat malencontreux qui venait se dresser contre Bonnail, et lui conseilla de ne pas s'occuper de politique et de continuer de se consacrer au noble sport de l'aviation.
Vrai Parisien, Védrines ne voulut rien savoir, et, voyant qu'il n'avait pas à compter sur le concours du maire de Limoux, chercha des amis parmi les électeurs influents.
Peut-on garder un secret à Limoux? Védrines n'avait pas encore terminé son entretien avec le maire, que déjà la population était au courant de ses projets. La foule s'était massée immédiatement aux abords du Grand Café. Tout le monde voulait voir le nouveau candidat.
Il faut reconnaître que l'enthousiasme n'était pas grand. Mais, fort heureusement, à l'Hôtel de Ville, nos édiles veillaient. Ils se chargeaient de prendre les mesures nécessaires pour amener la popularité d'abord, les électeurs ensuite à se rallier en grand nombre à la candidature Védrines.
Pour arriver à ce résultat, ils ne reculèrent devant aucune saleté.

CHAPITRE IX

Les Saletés d'un Conseil municipal.

La candidature Védrines était posée. Nous venons de le voir, un journal régional nous l'annonçait le lendemain en première page, tout en nous informant de l'accident survenu à l'aéroplane de Védrines, ce qui obligeait ce dernier à retarder la séance d'aviation promise pour le lundi.
Védrines voulait cependant se conformer à la loi et faire à la sous- préfecture la déclaration de sa candidature. Nous verrons par la suite que le sous-préfet de Limoux ne tenait nullement à l'enregistrer.
Védrines qui, jusqu'à ce jour, était l'idole de la Dépêche ne devait pas tarder à voir ce journal combattre avec acharnement sa candidature.
Nous avons dit que le Conseil municipal avait, spontanément, voté une subvention de 400 francs en faveur de l'aviateur Védrines; qu'il avait mis à sa disposition un champ inculte où il pourrait prendre son vol et atterrir.
Dès que la candidature de Védrines fut connue et confirmée, le Conseil municipal, si nous en croyons les bruits mis en circulation, aurait eu l'intention de supprimer la subvention.
Ce bruit, s'il ne fut pas confirmé officiellement,' ne tarda pas à trouver crédit auprès de la population, et M. Mayreville envoya à M Jean Rancoule, limonadier, une lettre recommandée dans laquelle il l'informait qu'il retirait l’autorisation à Védrines d'atterrir sur le champ qu’il avait mis gracieusement à sa disposition quelques jours avant.
Cette lettre produisit l'effet désiré. La population commença à manifester son mécontentement, à tel point que nos conseillers municipaux furent amenés à commettre une nouvelle gaffe.
Alors qu'il était si facile de couper court à tous les bruits, la municipalité fit placarder sur les murs de la ville l'affiche suivante :
« Le Conseil municipal de Limoux n'a jamais eu l'intention de supprimer la subvention accordée à Védrines pour sa journée d'aviation. Elle acclamera l’aviateur, mais non le candidat. »
Cette affiche ne provoqua qu'un haussement d'épaules, tellement se lisait dans ces lignes le subterfuge maladroit d'arrivistes affolés. La municipalité montrait le bout de l'oreille et se faisait accuser d'être de concert avec la sous-préfecture pour organiser les petites tracasseries dont la racaille s'est donné la spécialité. Le refus de M. Mayreville n'avait pas besoin d'autres explications.
Les commentaires allaient leur train. Védrines, immobilisé par le défaut d'hélice, passait son temps à aller voir sous préfet et préfet, et recevait des remontrances de ces représentants du Gouvernement qui n'avaient qu'à enregistrer une déclaration de candidature, en délivrer récépissé et se dispenser de donner des conseils.
Et ce ne fut que le mercredi 13 mars, après avoir reçu de Pau une nouvelle hélice, que Védrines put nous donner la journée d’aviation promise.
Certes, elle attira à Limoux de nombreux étrangers. Mais, si Védrines se consacrait à sa journée, sa candidature avait fait du chemin, et l'arrondissement de Limoux, en entier, savait qu'il lutterait contre Bonnail.

Chapitre X

Védrines, candidat. Ses Vols.

Après avoir parlementé durant deux jours avec préfet et sous- préfet. Védrines put obtenir le récépissé de sa candidature. Immédiatement, des affiches sont apposées sur les murs de la ville, et des équipes spéciales parcourent le canton. Grâce à l'obligeance de leurs propriétaires, des automobiles sont mises à la disposition des afficheurs, à qui il faut le reconnaître, remplirent leur tâche avec zèle.
Tout le monde voulait voir Védrines, chaque village aurait voulu le posséder quelques minutes. Mais, le peu de temps dont il disposait ne lui permettait pas de répondre aux invitations qui lui étaient faites.
A peine descendait-il de son aéroplane, que Védrines montait en automobile et se rendait dans divers cantons où il exposait son programme. Il n'était pas long et ne renfermait pas de promesses vaines. Pour la France, pour l'Aviation, il portait les papillons. Sa profession de foi n'était que le développement de ces deux grandes pensées.
Védrines surtout s'occupait de l'emploi qui serait fait, des millions qu'une souscription nationale recueillerait pour doter l'armée d'une escadrille de l'air et des sommes qui pourraient être demandées au Parlement dans le même but. Il se croyait autorisé à défendre à la tribune de la Chambre les projets du Gouvernement, à donner un avis sur l'aviation et les nombreux services que pourraient rendre les aéroplanes, en temps de guerre.
Védrines, de par la Dépêche, était devenu orateur. Il avait débuté dans cette nouvelle carrière très modestement. Mais, grâce à son énergie, il avait eu vite conquis le sang-froid nécessaire pour parler devant une salle parfois hostile. Et, durant les conférences qu'il donnait sur l'aviation, après avoir parlé de son origine et de ses débuts, Védrines, socialiste patriote, donnait l'espoir à ses auditeurs qu'une flottille aérienne bien constituée permettrait un jour d'arrêter, si elle se produisait, l'invasion de la France.
Les conférences de Védrines furent fort goûtées. Pouvait-il en être moins des discours qu'il donnait dans les réunions publiques, comme candidat ?
Le mercredi 13 mars, vers 10 heures du matin, un ronflement de moteur se fait entendre. La majeure partie de la population qui n'a jamais vu d'aéroplane, autrement qu’en image, est surprise de voir un oiseau si gros, et paraissant si lourd survoler sur la ville. Avec la plus grande rapidité, Védrines boucle à deux reprises différentes le clocher de l'église Saint-Martin, parcourt en tout sens la ville et va atterrir dans un champ, sis au lieu dit « L'Aiguille ».
Tandis que l'aviateur qui, à Carcassonne, avait passé une partie de la nuit à monter l'appareil, rejoint l'Hôtel Moderne pour prendre un peu de repos mérité, la population se rend en masse au champ d'atterrissage contempler l'aéroplane.
Pour éviter des dégâts, l’accès du champ est interdit. Les curieux sont obligés de rester sur la route. Sans crainte d'être démenti, l'on peut évaluer à plus de huit mille les visiteurs qui défilèrent devant le champ d'atterrissage.
Dans la soirée, le temps semble ne pas devoir permettre à l'aviateur de tenter de nouveaux vols. Cependant, Védrines veut voler. Et, vers 3 heures, le ronflement du moteur se fait entendre. La foule applaudit, des vivats retentissent, Védrines est consacré candidat populaire.
Védrines nous avait promis une journée d'aviation, il nous en donna deux, la seconde étant le lendemain 14 mars. Elle fut aussi belle que la première; tout aussi intéressante. Elle attira à Limoux une plus grande affluence d'étrangers, qui purent admirer ses vols planés.
Ce même jour, 14 mars, des affiches, placardées sur les murs de la ville, nous annonçaient pour le lendemain, jour de marché, une réunion publique et contradictoire en plein air. L'endroit choisi était la place de la République.

Chapitre XI

Réunion publique.

De tous les points de l'arrondissement parvenaient les meilleures nouvelles de la candidature Védrines. Les officiels étaient déroutés devant leur impuissance à enrayer le mouvement. Les rapports confidentiels étaient de nature à faire réfléchir les politiciens, qui avaient pris la responsabilité de réunir un semblant de Congrès, et qui avaient violé la liberté du peuple en lui imposant un candidat.
Et ce peuple, dans un mouvement légitime de révolte, émerveillé par les prouesses de Védrines, allait prendre sa revanche en choisissant librement son candidat.
Le 15 mars, nous l'avons dit, était jour de marché à Limoux. C’était aussi la veille des élections, et certains maires avaient besoin de prendre des renseignements à la sous-préfecture. r Le soleil était de la fête, le ciel était pur, une légère brise soufflait, et dès la première heure arrivaient de nombreux étrangers.
La presse parisienne et étrangère, au courant de la candidature Védrines, avait, tel le journal Le Matin, envoyé des rédacteurs spéciaux, comme Excelsior son photographe. Les journaux de Londres et de New-York avaient aussi des représentants.
A 10 heures, l'encombrement de la place est tel que l'on arrive difficilement à se frayer un passage. Les cafés regorgent de monde, et, dans les groupes, l'on s'entretient des chances courues par les candidats.
Les derniers trains du matin nous amènent encore des étrangers. Védrines arrive en automobile. De toutes parts, éclatent des applaudissements, et, à la hâte, il s'enferme dans le Grand Café où la foule le suit. Pour se dérober à la manifestation de sympathie dont il est l'objet, Védrines n'a qu'une ressource celle de gagner l'hôtel par une porte dérobée.
Védrines nous avait promis pour 2 heures une réunion publique et contradictoire, il allait faire ce que depuis longtemps nul n'avait osé. Mais auparavant, il avait tenu à ce que les nombreux étrangers puissent le voir évoluer. Tandis qu'il se rendait au champ d'aviation, les partisans de Bonnail arrivaient à leur permanence.
Il faut croire que la réunion de Védrines avait eu l'heur de leur chatouiller désagréablement le tympan, puisque l'on avait mobilisé les pontifes du parti. Tour à tour défilent, faisant escorte à Bonnail, et à Beaumetz, le maire de Lézignan Castel, de nombreux maires, des conseillers généraux et d'arrondissement, et voire même des cantonniers.
Les officiels s'empressent de s'enfermer dans le Café de la Concorde.
En attendant que Védrines vole, la population et les étrangers qui n'avaient pu trouver à se caser dans les établissements publics se pressaient de plus en plus nombreux sur la place. Bientôt, le ronflement du moteur se fait entendre, et Védrines passe rapidement dans les airs, se faisant remarquer par ses virages audacieux, ce qui achève de lui conquérir ceux qui paraissaient être encore indifférents.
Les applaudissements, qui avaient accueilli le rapide passage de Védrines sur la place de la République, déchaînèrent dans l'âme de celui qui depuis vingt-cinq ans était le maître de l'arrondissement un mouvement de révolte. Aveuglé par la colère, quoique ayant le sourire sur les lèvres, Beaumetz, manquant de dignité, crut devoir narguer la foule qui avait envahi la terrasse du Grand Café.
Persuadé que, grâce à l'organe très fort de Castel, la réunion publique tournerait à l'avantage de son protégé Bonnail, Beaumetz, l'air courroucé, passa à plusieurs reprises devant la terrasse du Café Rancoule, toisant les consommateurs, et ayant l'air de les provoquer.
Les huées de la foule et les sifflets accueillirent l'ex-surintendant des Beaux-arts. Il commençait à entrer dans la voie douloureuse, qui allait l'amener à connaître le revers de la médaille et la fin de sa popularité.
Beaumetz, la mine déconfite, regagna prestement le Café de la Concorde. Il fut verser un pleur dans le gilet de Castel, expectorer sa bile sur les manifestants qui eurent l'insigne honneur d'être traités de réactionnaires.
Deux heures sonnantes, Védrines arrivait en automobile sur la place de la République. Autour de sa voiture se pressent les auditeurs qui l'acclament. Il impose silence à la foule et profite du calme pour exposer les motifs qui l'ont déterminé à poser sa candidature et développe son programme.
Védrines harangua, une heure durant, les électeurs. Sa candidature, il la posait par amour pour la France, pour employer tous ses efforts à l'organisation rapide de la cinquième arme.
Les 15.000 francs d'indemnité que s'étaient octroyés, quelques années auparavant, députés et sénateurs, ne le tentaient nullement. Il offrait même de les abandonner à son concurrent, qu'il s'adjoignait, au lendemain de son élection, comme secrétaire. Ce qu'il n'abandonnait pas, c'était l'intégrité du sol national, la défense de la France, l'espoir par l'aéroplane d'arriver bientôt à la délivrance de l'Alsace-Lorraine.
De nombreux applaudissements soulignèrent la fin du discours de Védrines. Les adversaires essayèrent de siffler. Mais, bientôt la foule les réduisit au silence, en réclamant Bonnail sur l'air des Lampions.
Védrines, debout sur son automobile, reste impassible. Il attend que Bonnail prenne la parole. Le manufacturier de Sainte Colombe sur l'Hers n’a pas l'habitude de pérorer en public. Il n'a jamais parlé que devant des amis, et Bonnail essaie de se faire suppléer par Castel, le maire de Lézignan.
Castel, que diable venait-il faire à Limoux? Lézignan serait-il déclassé de circonscription ?
Castel était venu, parait-il, dire son fait à Védrines, si nous en croyons l'organe de la rue Bayard. Ce qui nous fut permis de constater, c'est qu'il vint chercher à se couvrir de ridicule.
A peine le maire de Lézignan s'est-il hissé sur la chaise qui doit lui servir de tribune, que la foule commence à le conspuer. Citoyens, Camarades, Amis sont autant de mots qui ne peuvent ramener le calme. Les électeurs recommencent à réclamer Bonnail qui, contraint et forcé, visiblement ému, prend la place de Castel.
Le silence se rétablit. Bonnail est invité à développer son programme. Il balbutie quelques paroles, s'embrouille, et finalement, il est obligé, à son tour, de céder la place.
Devant cette désertion, Védrines se fâche. Il pensait d'avoir devant lui des adversaires loyaux. Il est obligé de reconnaître le contraire. Dans un mouvement d'indignation, lui qui connaît les difficultés qui lui ont été suscitées et les calomnies débitées sur son compte, Védrines prend en main des opuscules édités par le Matin, sur la couverture desquels, au milieu des couleurs nationales, se lit: « Tout pour la cinquième arme », et les lance à la face de ces politiciens repus qui n'osent affronter un débat public.
Et sa conférence terminée, se dérobant aux ovations, Védrines se dirige vers le champ où se trouve son aéroplane. Il donne une nouvelle séance d'aviation, à la grande joie de ses amis, tandis que les domestiques salariés de la sous-préfecture se terraient avec sénateur et candidat dans l'hôtel que le Gouvernement met gracieusement à la disposition de ses sous-préfets.
Limoux, l'arrondissement en entier, venait de venger Védrines des saletés dont l'avait gratifié le Conseil municipal de Limoux. Les électeurs se proposaient, deux jours après, d'infliger une rude leçon aux arrivistes qui, dans un moment d'affolement, avaient voulu priver la population d'une journée d'aviation, et du spectacle vraiment grandiose de voir voler un aéroplane.
Et, c'est ainsi qu'après une journée de calme, journée qui permit aux adversaires de Védrines de commettre sous le couvert de l'anonymat une lâcheté, et d'insulter par voie d'affiches avec le visa de Bonnail le populaire aviateur, nous arrivâmes à l'aurore de la grande journée du 17 mars.
Mais, si certains électeurs avaient pu se rendre compte du succès obtenu par Védrines lors de la réunion publique, une feuille régionale n'abandonnait pas la partie. Le lendemain, au grand ahurissement de ses lecteurs qui avaient assisté à la grandiose manifestation du 15, son correspondant limouxin, un étranger à l'arrondissement, un ex ami de Védrines, Cros qui avait sablé le champagne à Castelnaudary avec l'aviateur, annonçait que la réunion publique avait tourné au désavantage du candidat patriote, qu’elle avait été, au contraire, un succès pour Bonnail.
Il parait que ce procédé est de bonne guerre durant la période électorale et qu'il a l'avantage de savoir faire parler les urnes au gré des sous-préfets.

CHAPITRE XII

Le Matin des Elections.

L'aurore commençait à peine à poindre que Védrines et ses amis étaient déjà sur pied.
Il fallait s'occuper des derniers préparatifs. Plusieurs communes, la veille, avaient annoncé que les paquets de bulletins ne leur étaient pas parvenus. Dans d'autres, l'on demandait des renseignements pour la surveillance des urnes. Bulletins et renseignements avaient des chances de ne pas arriver à destination, si des gens dévoués n’allaient pas les porter.
A l'aide d'automobiles, l'arrondissement fut parcouru. Chaque canton fut visité, et les délégués revenaient enchantés de leurs tournées respectives. L'élection de Védrines était assurée à une forte majorité.
Et puisque notre revue est spécialement localisée, nous ne nous occuperons que des faits intéressant Limoux.
Le bureau, à l'heure réglementaire, avait été formé. Rarement, l'on vit un si grand nombre d'électeurs se rendre aux urnes. Mais, rarement, aussi, on n'avait vu pareille animation.
Chacun discutait. Les affiches de la dernière heure ne pullulaient pas et les électeurs étaient heureux de se rendre aux urnes sans contrainte, et de pouvoir jouir une fois de la liberté du vote.
L'on faisait bien courir les bruits les plus divers. Certains parlaient du désistement de Védrines. D’autres, ne le sachant pas à Quillan, osaient avancer que dans la nuit l'aviateur avait regagné Paris. Le ronflement du moteur de l'aéroplane vint mettre un terme à tous ces racontars. Védrines restait candidat. Il venait, monté sur son Deperdussin, de visiter les campagnes. Il allait en automobile voir quelques amis.
La déroule des officiels était à son comble. Le résultat de Limoux ville, à peu près connu, accusait, au moment du vote, une proportion de 60 à 70%. Il convenait de prendre ses dispositions pour le dépouillement.
Le sous-préfet, tenu au courant, se demandait si, le soir venu, alors que le dépouillement serait terminé, il ne faudrait pas proclamer député de Limoux, Jules Védrines. Les amis de Bonnail n'en revenaient pas. Le téléphone, quoique les divers réseaux soient, dans la journée du dimanche, fermés au public, était mis à contribution. Et, Cornu, de sa préfecture, demeurait en communication avec son sous-préfet Piettre, qui se lamentait sur l'échec qu'allait subir le protégé de Beaumetz.
Il fallait un coup de force : le signal de détresse fut donné.
Les maires domestiques devaient remporter la victoire, annihiler la volonté du peuple, sophistiquer l'élection.
Et que l'on ne nous dise pas que nous exagérons à plaisir. Nous verrons, au moment où nous nous occuperons du recensement des votes, comment furent garnis les procès-verbaux.

CHAPITRE XIII

Le Dépouillement.

L'heure légale a sonné. Les bureaux de vote sont fermés, et immédiatement, comme le veut la loi, le Président procède au pointage des bulletins et les dépouilles.
Dans les villes, dans les chefs-lieux de canton où le nombre d'électeurs et de votants est assez important, ces deux opérations demandent un certain temps. Dans les communes de moindre importance, le pointage et le dépouillement se font presque simultanément.
A 9 heures du soir, à part quelques communes qui ne pouvaient rien changer au résultat, la sous-préfecture aurait dû avoir reçu les télégrammes officiels. Le contraire se produisit le 17 mars. Les grands centres, tels que Limoux, Quillan, Chalabre, Couiza, Campagne, Espéraza, Alet, Saint-Hilaire, Alaigne avaient fait connaître le résultat de l’élection. Les petites communes où le dépouillement était terminé depuis de longues heures n'avaient pas donné signe de vie.
Cependant, les dépêches officielles reçues accusaient, en faveur de Védrines, une majorité de dix-huit cents voix. Et, ce beau résultat ne pouvait changer, à moins que les petites communes n'accordent aucune voix à ce candidat. A ce moment, comme par enchantement, la poste fut assaillie de dépêches.
Il faut reconnaître que deux incidents caractéristiques s'étaient produits à 8 heures, puis un peu plus tard.
Contrairement à ce qui se passait aux élections précédentes, le public ne fut pas admis dans la salle de la sous-préfecture. L'accès lui en fut interdit. Et, seuls Védrines, Bonnail, Beaumetz, le correspondant de la Dépêche, son vendeur Chaussat, commissaire de police, et le sous-préfet purent s'enfermer dans le bureau sous-préfectoral.
Védrines, comme on le voit, n'était pas entouré d'amis. La conspiration avait été dressée avec le concours de mouchards recrutés un peu partout.
On la savait inattaquable et on s'y fit sans pudeur.
Le second incident va faire l'objet du chapitre suivant.

Chapitre XIV

Eclipse totale de lumière.

Tandis que le jeune télégraphiste, pour réparer sans doute le temps perdu, venait de minute en minute déposer entre les mains du sous-préfet des petits bleus que des employées zélées avaient traduits avec activité, tandis que des aides nouveaux envahissaient les bureaux pour offrir leur concours, le salon sous-préfectoral allait avoir le bonheur, pour Bonnail, d'être témoin d'une éclipse que les astrologues les plus réputés n'avaient pas prévue.
Que fit-on à la poste? L'on dit qu'un employé écœuré quitta brusquement son appareil, se souvenant qu'il avait prêté serment de remplir ses fonctions avec fidélité, ce qui ferait supposer que 1es aides improvisés faisaient de la mauvaise besogne. D'autres affirment que le personnel fut digne des éloges officiels et que Bonnail lui doit son élection.
N'ayant aucune connaissance des signes conventionnels reproduits sur le papier azuré, nous ne pouvons prétendre que des erreurs bien involontaires se soient produites. Il nous sera permis de croire à la sincérité des télégrammes officiels, traduits comme ils ont été remis.
Mais, si nous ne pouvons imputer une faute à la poste, ne pourrions-nous pas être renseignés sur le défaut de lumière qui se produisit, comme par enchantement, dans les bureaux du sous- préfet?
Une photographie de l'époque nous montre le bureau particulier du sous-préfet. L’extinction de la lumière ne peut s'expliquer que par une brigue des adversaires de Védrines, manœuvre qui devait tourner au désavantage de ce dernier.
Un journal, relatant ce fait, prêtait à un assistant des propos que sûrement il n'a pas tenus:
« Si nous étions éclairés à l'électricité, aurait-il dit, nous pourrions craindre un court circuit Mon vieux Védrines, aurait dit un autre, tu es fait! » Pendant ce temps, la poste continuait de déverser le flot de télégrammes que Beaumetz, cramoisi, parcourait et le gaz restait éteint.
Dès que la lumière fut rétablie sans le concours du Créateur, les secrétaires sous-préfectoraux recommencèrent vivement les additions.
Avec beaucoup d'attention, ils s'aperçurent d'une erreur qui avait été commise; les dix-huit cents voix; de majorité de Védrines s'étaient trouvées réduites, en vingt minutes, à six cents voix de minorité.
La foule, qui se trouvait aux abords de l'Hôtel de la sous-préfecture, commença à murmurer dès qu'elle connut ce nouveau résultat. Mais, elle conservait encore un peu d'espoir, le résultat annoncé n'étant pas encore officiel.
Pour être plus vite renseignés, les nombreux électeurs, qui stationnaient dans la rue du Palais, décidèrent de pénétrer dans la cour de la sous-préfecture. Les gendarmes furent bousculés et le portail céda sous la poussée de la foule.
Les cris les plus divers sont poussés. Le sous-préfet arrive difficilement à pouvoir donner les derniers résultats. Védrines, écœuré des procédés déloyaux dont il a été victime, quitte le bureau de la sous-préfecture.
Pour ses électeurs, Védrines ne devait pas de sitôt abandonner le poste. Le recensement des votes n'était pas terminé. Et, cédant aux sollicitations de ses amis, il revint prendre place aux côtés de Piettre et de Beaumetz.
Cette absence de quelques minutes avait permis aux scribes de la sous-préfecture de terminer les additions. Et, dès son retour, Védrines fut informé officiellement qu'il était battu.

portrait de l'aviateur Védrines

Chapitre XV

La révolution.

Le plus difficile était de faire, devant le peuple assemblé dans la cour, la proclamation du scrutin.
L'attitude de Védrines, faisant mine de quitter la sous-préfecture, avait été remarquée par certains, et les bruits du vol prenaient, de minute en minute, plus de crédit.
Plus de deux mille personnes commencèrent à protester, et ce fut sous les huées de la foule que le sous-préfet, après avoir donné lecture des dernières dépêches, proclama Bonnail élu député de l'arrondissement de Limoux. Hélas! Ce dernier résultat porta au comble l'énervement de la population. Bientôt, l'on ne parla pas moins que d'envahir la sous-préfecture et d'y mettre le feu. Le sous-préfet, mis au courant de ces bruits et se rendant compte de la situation, tente une dernière démarche. Il essaie de calmer les manifestants, mais ceux-ci ne veulent rien entendre. Les cris redoublent; des coups de sifflets stridents se font entendre. Piettre, qui n'est protégé que par quelques gendarmes, a peur de la fureur populaire. Il demande grâce, sinon pour lui, au moins pour sa femme et pour son enfant. Ses supplications hypocrites ne sont pas écoutées.
Védrines, cependant, ne perdait pas son sang-froid. D'un rapide coup d'œil, il envisage la situation. Il se rend compte que ses amis qui, à tort ou à raison, se sont crus volés, vont mettre leurs menaces à exécution, et immédiatement, lui aussi étant père de famille, songe à protéger Mme Piettre et sa fille.
Est-ce le moment de faire un grand discours? Il ne le croit pas.
Cependant, il rassure le sous-préfet. Il promet que la cour de la sous- préfecture sera vidée dans quelques minutes, et il quitte le salon sous-préfectoral pour parler au peuple.
« Mes amis, dit-il, rien n'est perdu; il y a ballottage; la lutte est à continuer, suivez moi sur la place publique où je vais vous donner quelques renseignements complémentaires ». Et la foule docile suit Védrines, tandis que le sous-préfet, profitant de l'accalmie, proclame le résultat du scrutin.
Védrines devait, cependant, chercher une voie détournée pour arriver sur la place. N'y avait-il pas, en face, en débouchant de la rue Saint-Victor, dite rue de la Poste, un Café qui servait de permanence à son adversaire ? N'y avait-il pas lieu de craindre que les cinq à six mille personnes qui lui faisaient escorte, au courant des résultats, ne se livrent, sur le Café, aux pires extravagances ? Et, avec la promptitude qu'on lui connaît, Védrines rebrousse la rue de la Poste et arrive sur la place par la rue du Pont-Neuf.
Très difficilement, il peut se livrer un passage. Apercevant un autobus qui stationnait en face le Grand Café, il se hisse sur la plate-forme et harangue la foule.
Son discours ne fut pas violent. Il engagea ses amis au calme, tout en flétrissant les manœuvres déloyales dont il avait été victime, et ne put s'empêcher de reconnaître que sa non élection n'était pas acquise par suite de la cuisine électorale qui avait été pratiquée. Mais, il avait foi en la justice du Parlement, comme il avait compté, et il comptait sur ses électeurs. Les applaudissements éclatent de toute part. Malheureusement, les partisans de Bonnail ne savent pas conserver le calme qui sied à des victoires à la Pyrrhus. Du Café de la Concorde partent des sifflets, ce bruit n'intimide pas Védrines. Il continue à parler et les applaudissements redoublent.
Védrines termine son discours. Il rejoint ensuite ses amis. Sur la place de la République, la foule devient de plus en plus nombreuse. Les officiels continuent à siffler. Le public se met en devoir de déloger les perturbateurs du Café de la Concorde. En rang serré, il se porte en face le Café et immédiatement des pierres sont lancées contre l'établissement.
Les carreaux du premier étage sont vite cassés. Les glaces du Café vont suivre le même sort, quand la gendarmerie fait son apparition. Au même instant, les volets extérieurs du Café sont fermés et le siège un instant interrompu.
Une clameur retentit sur un autre point de la place. Après le siège du Café de la Concorde, la foule se vengeait sur le kiosque de la Dépêche de la campagne ignoble qu'avait menée ce journal contre Védrines.
Les supports de la véranda sont tordus, et celle-ci est en partie démolie. Le kiosque a failli être démoli et renversé. On va y mettre le feu et déjà la porte a été forcée, quand les gendarmes viennent mettre fin à cette scène.
Les manifestants, pourtant, ne quittent pas la place de la République. Ils reviennent en masse devant le Café de la Concorde et continuent à conspuer Bonnail, Beaumetz et le sous-préfet.
Ces manifestations sont bientôt connues à la sous préfecture. Elles le furent, dit-on, par voie téléphonique. M. le sous-préfet, craignant pour son Hôtel qui n'avait pas été brûlé grâce à l'intervention de Védrines, informe sans retard le préfet Cornu et demande des soldats pour rétablir l'ordre.
Cornu est perplexe. Les dragons et les fantassins, jouissant de la liberté du dimanche, sont en ville; faut-il faire battre la générale ?
Péniblement, avec les permissionnaires de dix heures, l'on forme, au 19ème dragon, deux escadrons. Le préfet informe le sous-préfet de cette mobilisation partielle et les dragons quittent leur caserne pour se rendre à Limoux.
Il est à croire que toutes les nouvelles, pour si confidentielles soient-elles, doivent être connues du public. Les récepteurs n'étaient pas encore accrochés à l'appareil, que la population était au courant de l'arrivée des soldats.
Cette nouvelle, au lieu de calmer les esprits, ne fit que les exciter davantage. Profitant de l'inattention, un groupe de manifestants se rend sur la promenade des Marronniers où se trouvait installé, depuis un an, un bronze pesant environ 800 kilogrammes, œuvre de Vital Cornu, dénommé « Tendresse Humaine ».
Cette statue était, parait-il, un don de Beaumetz. Elle devait disparaître; mais comment faire '?
Quelques personnes se détachent du groupe et cherchent à proximité sur les charrettes abandonnées un câble; peine perdue. Enfin passant devant une écurie entrouverte, l'on aperçoit un câble en fer. Sans réflexion aucune, les manifestants s'en emparent.
Sans être inquiété le moins du monde, un jeune homme, dit-on, grimpe sur le socle, passe au cou de la statue le câble auquel, comme par enchantement, plus de cent personnes se trouvent appendues. Et, après dix minutes d'efforts, « Tendresse Humaine » est détrônée.
La statue ne doit pas demeurer sur la promenade; elle doit disparaître. Mais est, ce facile de faire disparaître un bronze de ce poids ?
Les minutes s'écoulent. Aucune décision ferme n'est prise. Quand tout à coup l'on crie : « À l'eau! À l'eau ! » Ce fut un éclair. Bientôt, les manifestants reprennent le câble, et sur une longueur d'environ quatre-vingts mètres traînent la statue jusqu'au Pont de Fer.
Arrivés au milieu du pont, une nouvelle difficulté surgit; comment faire pour projeter à l'eau « Tendresse Humaine ? »
Après des efforts inouïs, l'on était bien arrivé à la mettre sur pied. Dans l'obscurité, il était dangereux de la jeter à bas du pont.
Il faut croire qu'il y avait des experts en la matière. Car, au bout d'un quart d'heure, le bronze avait quitté le trottoir et venait, après avoir frôlé la pile du pont, s'abattre dans le lit de la rivière.
Le choc fut tel que le sous-préfet, bien barricadé cependant dans son Hôtel, crut à un attentat à la dynamite, et les soldats n’arrivaient pas.
Personne n'avait pu se rendre compte d'où provenait ce bruit insolite. Et, ce ne fut que vers 2 heures du matin, lors de l'arrivée des dragons, que l’on s'aperçut de la disparition de « Tendresse Humaine ».
Vers 2 heures, une estafette venant de Cépie annonce que les dragons arrivent. La population, cependant, s'est retirée depuis longtemps. Mais, les quelques curieux qui sont dans les cafés ou se promènent encore sur la place se rendent au Pont de France pour recevoir les soldats.
Bientôt arrivent les éclaireurs, ils précèdent de quelques mètres le gros de la troupe.
Les dragons pénètrent en ville. Certains se rendent devant le Café de la Concorde, alors que d'autres vont investir la sous-préfecture. Après vingt minutes, l'ordre est donné d'évacuer la place, et les soldats vont rejoindre leurs cantonnements.
La journée du 18 mars devait réserver des surprises.

Chapitre XVI

L’impopularité

Il est rare qu'un homme politique conserve jusqu'à ses derniers jours une popularité, qu’il a quelquefois mise trop longtemps à acquérir.
Certes, s'il fut un proverbe vrai, c'est celui qui nous apprend que : « l'on ne peut contenter tout le monde et son père ».
Beaumetz avait été l'idole, durant vingt-cinq ans, de l'arrondissement de Limoux. Il était devenu populaire, pourquoi ? Nul ne le sait. En un jour, il perdit cette popularité.
Mal conseillé, il faut le croire, il avait voulu imposer à l'arrondissement de Limoux ses volontés. Hélas! L'arrondissement en entier lui avait répondu en élisant Védrines. Son prestige allait disparaître à jamais.
Et l'on comprend que, faisant un retour sur le passé, Beaumetz, au soir du 17 mars et au matin du 18, ait versé des larmes.
Les dragons, casernés à la sous-préfecture, répondaient de la sécurité de Piettre, de Bonnail, et de Beaumetz. Mais, si, comme la leçon de la veille, celle du 15 mars n'avait pas été suffisante, Beaumetz voulut devenir provocateur.
Au matin du 18 mars, Cornu débarquait par le premier train. Le préfet de l'Aude, justement ému des événements tragiques de la veille, venait rechercher dans les cendres de la sous-préfecture les cadavres de son subordonné, du sénateur et du député.
Arrivé au Pont Neuf, Cornu put se rendre compte que la sous-préfecture était encore debout et que son auguste locataire était encore de ce monde.
Plus rassuré, le préfet hâtant le pas se dirigea vers la demeure du sous-préfet. Il faut reconnaître que la population laissa bien tranquille le représentant du Gouvernement.
Vers 8 heures, histoire de respirer l'air et de se dégourdir les jambes, Beaumetz voulut aller faire une petite promenade en ville et choisit la place de la République.
Si l'on tient compte de certains renseignements, Beaumetz n'avait nullement l'air souriant; l'on dit même qu'il avait un petit air provocateur qui lui seyait à merveille.
Sur la place de la République, ce qui devait arriver arriva, Beaumetz fut conspué. Il le fut tellement que, pour éviter un scandale et se soustraire à la fureur de la foule, il dut regagner prestement la sous-préfecture.
Grâce à la présence des dragons et à l'escorte qui lui avait été fournie, Beaumetz avait cru qu'il lui serait loisible d’accompagner le préfet dans la tournée que celui-ci se proposait de faire dans la ville pour se rendre compte des dégâts qui avaient pu être commis durant la nuit.
A cet effet, le sénateur de l'Aude quitte la sous-préfecture en compagnie de Cornu, encadrés de gendarmerie et de cavaliers du 19ème dragon.
A peine sont-ils engagés dans la rue de la Trinité, que la foule commence à conspuer Beaumetz. La situation est critique, De-ci, de-là, Beaumetz cherche un ami à qui tendre la main ou envoyer un coup de chapeau. Peine perdue, et c'est ainsi qu'il arrive au milieu de la rue.
De minute en minute, la troupe de curieux augmente. Les sifflets deviennent plus nourris. Et, de toute part, femmes et hommes décochent au Bezolais la double épithète de « Joconde » et de « voleur ». Mais, Beaumetz ricanait à peine dans sa barbe hérissée, sans une réplique et sans un mot de protestation.
A grande peine, nos deux augustes et leur escorte purent arriver sur la promenade des Marronniers, et se rendre compte de visu de la disparition de « Tendresse Humaine ».
Le pitre des Beaux-arts laissa couler, en face du socle, quelques larmes. Était-il prudent de suivre le chemin parcouru dans la nuit par la statue ?
Le froussard Cornu ne le pensait pas, 1a foule qui se pressait à l'entrée du Pont de Fer étant loin d'être sympathique.
Avenue de la Joconde, plus connue sous le nom d'avenue du Pont- de Fer, le préfet se rendit compte du danger. Et, voulant éviter d'aller tenir compagnie à « Tendresse Humaine », il put convaincre, le sénateur, de la témérité qu'il y avait de s'engager sur le pont. Et, le cortège regagna la sous-préfecture par les coins les plus reculés.
Préfet et sénateur ne purent donc pas contempler le lieu où reposait l'œuvre de Vital Cornu. Beaumetz, cependant, voulait une revanche. Elle allait tourner à son désavantage.
De tous les points de l'arrondissement arrivaient des amis ou des adversaires de Védrines, Beaumetz, se croyant en sûreté, se hasarda sur la place de la République. Il y fut reçu par les huées de la foule, auxquelles, dans sa rage, il répondait par des baisers. L'on dit que cette façon d'agir est spécialement réservée aux ministres conspués, rien d'extraordinaire que les ex-sous-ministres en usent.
Sa place n'étant plus tenable, Beaumetz, comme le matin, dut regagner prestement la sous-préfecture.
Pendant ce temps, des patrouilles de dragons parcouraient les rues de la ville. Les cavaliers étaient chaudement accueillis par la foule, qui, sur leur passage; d'un accord unanime, les saluait aux cris de : « Vive le 19ème dragon ! Vive l'Armée! Vive Védrines! ».
La matinée du 18 mars s'écoule sans autres incidents.
Dans l'après-midi, vers 1 heure, la place de la République fut, en un clin d'œil, envahie par la population et les électeurs des communes voisines. La circulation devient impossible. Et, si la foule se range pour laisser passer les dragons qui font l'objet d'ovations, elle ne tarde pas, après le passage de la troupe, à reprendre ses positions.
La terrasse du Café, siège du Comité Védrines, est envahie. L’intérieur du Café Rancoule regorge de consommateurs.
Sur 1'air des Lampions, les électeurs limouxins réclament la démission immédiate du Conseil municipal. Et, les cris les plus divers sont poussés, accompagnés d'une modulation de sifflets.
Le préfet avait regagné Carcassonne par le train de 11h 10. Au siège électoral de Bonnail, ses partisans n'osaient broncher et se tenaient enfermés. Un incident qui aurait pu avoir des suites graves ne devait pas tarder à se produire.
Certains électeurs d'un village voisin, peu flattés des cris qui étaient poussés, essayèrent de braver la foule, On nous a assuré depuis, que leur attitude a été mal interprétée et que, s'ils ont essayé de traverser la place de la République, 1eur intention n'était nullement de provoquer.
Donc, ces trois électeurs, quittant le Café de la Concorde, voulurent traverser la place de la République; l'énervement de la foule était tel, qu'en quelques secondes, ils furent transportés près du bassin qui orne la place et qu’ils ne durent qu'à l’intervention des gendarmes de ne pas être lynchés et jetés à l'eau.
En France, dit-on, tout se termine par des chansons; les élections Védrines n'ont pas échappé à ce sort. Des chanteurs improvisés commencèrent à fredonner, sur l'air de la Valse brune, « Aco qué brounzino, » (Ce qui fait du bruit), chanson due à M. Bouche, qui n'avait été nullement écrite pour la circonstance. Mais, le répertoire a pris vite de l'extension, et le public apprend vite les couplets enfantés par le plus modeste poète.
Les dragons à cheval essayèrent bien de dégager à maintes reprises la place. Ils durent y renoncer.
La soirée se termina sans autre incident. Seuls, des concerts populaires furent organisés au Paradou, à l'Ourmet et sur d'autres points de la ville.

Chapitre XVII

Commission de Recensement.

Gardée militairement, la ville de Limoux faisait son petit Narbonne. Steeg n'avait pas suivi l'exemple du sanguinaire Clemenceau.
Le Peuple Souverain, protestant contre le vol officiel, ne connut que les horreurs des cachots de la troisième République. Il évita de connaître les balles nickelées de nos fusils de guerre.
Et, tandis que Rochette voguait librement sur l'Océan, emportant des millions arrachés à l'Épargne Française, les détrousseurs d'urnes, peut-être des émules de Bismarck (nous avons nommé ceux que l'on accuse de falsification de dépêches), étaient félicités. Et, le peuple, celui qui gouverne ou par qui l'on gouverne, n'avait qu'un droit: celui de se taire.
Des protestations nombreuses étaient recueillies à l'encontre des opérations électorales du 17 mars. Si la loi n'avait pas été respectée, si des personnes étrangères au Conseil municipal avaient présidé le scrutin en un moment quelconque de la journée, sans droit aucun, et, chose plus grave, si des électeurs, vu les irrégularités flagrantes, s'étaient refusés à remplir leurs devoirs de citoyens, que pouvait-il advenir ?
Des majorités avaient été tout à coup réduites à des minorités dans d'autres communes. On avait essayé de fausser le procès-verbal, et le peuple restait calme. N'avait-on pas le droit de compter sur la Commission de recensement ? Les fraudes palpables échapperaient-elles à la Commission de la Chambre ?
Le mercredi, les journaux nous donnaient la composition de cette fameuse Commission.
Le conseiller général de Lézignan en était le président, celui-là même qui, à la réunion contradictoire du vendredi 15 mars, reçut en pleine place de Limoux les huées de deux mille électeurs.
Par un reste de pudeur, au dernier moment Castel se récusa. Il fut remplacé par M. Clarenc.
Nous étions présents au moment du recensement des votes; il faut reconnaître que la Commission fut impartiale.
Le jeudi matin, quelques Limouxins se rendaient à Carcassonne. Beaucoup ignoraient en quoi consiste ce rouage administratif que l'on nomme Commission de recensement: Pourquoi déranger conseillers généraux et employés de préfecture, pour ne pas tenir compte des observations qui peuvent être faîtes ?
La Commission de recensement ? Les secrétaires de mairie savent, en général, trop bien faire les additions, voire même les soustractions.
Mais si les membres de la Commission de recensement ne sont que des enregistreurs, ils pourraient se rendre compte que les bureaux électoraux violent ouvertement la loi.
Avec un des membres présents, il nous a été permis de constater que sur cent cinquante-deux procès-verbaux recensés, il en manquait encore un. Un grand nombre était de la même écriture et de la même encre.
A quoi pouvait aboutir avec un Bouillon, fût-il Franklin, une protestation avec de pareils documents ?
Le tripatouillage était si évident que la mauvaise foi de qui que ce soit ne pouvait être mise en avant. La fraude avait une double qualité. Elle était sotte et régulière.
La loi est faite pour être violée. Elle ne peut l'être que par une certaine catégorie de citoyens, ceux qui détiennent le Pouvoir.
Un partisan de Védrines qui assistait à cette comédie, au courant de la jurisprudence qui régit le système électoral, demeurait écœuré devant l'arbitraire de certains maires, qui avaient annexé aux procès-verbaux comme nuls des bulletins où le nom de Bonnail imprimé avait été remplacé à l'encre par celui de Védrines.
Que dire des procès-verbaux eux-mêmes? La majeure partie était incomplète.
Nous avons parlé de l'encre, qu'il nous soit permis de rapporter la réflexion d'un de nos voisins surpris de retrouver la même écriture :
« On dirait que le même secrétaire a parcouru l'arrondissement entier pour dresser les procès-verbaux de t'élection. »
La Commission de recensement, rectifiant les chiffres, attribue 7.002 voix à Védrines. Son concurrent fut élu à 7.596 voix, soit à une majorité de 594 voix.
Cette nouvelle fut accueillie dans l'arrondissement avec réserve. Le public, peu habitué aux chinoiseries administratives, n'en continua pas moins à manifester son mécontentement et à protester chaque soir en parcourant la ville, en acclamant le député Védrines et chantant les nombreuses chansons qui lui étaient dédiées.
Fort heureusement, la Préfecture veillait. Le servile maire de Limoux Constans-Pouzols allait devenir l'instrument inconscient, entre les mains de Cornu, des vexations qui allaient se produire.

Chapitre XVIII

Comme sous l’Empire - Provocations policières.

Le public, disions-nous, depuis le 18 mars, manifestait en l'honneur de Védrines. Il le faisait sagement.
Au lendemain de la proclamation du résultat de l'élection faite par la Commission de recensement, le préfet entra dans l'arène.
Par un placard, Constans-Pouzols, maire, avait invité la population au calme. Les électeurs ne voulaient plus du Conseil municipal, dont le mandat, d'ailleurs, allait expirer et réclamaient la démission immédiate. Que faire !
La Commission de recensement avait enregistré le vol dont avait été victime Védrines. Il n'était plus permis que de compter sur la justice de la Chambre. Hélas! Dans un article plein de verve, Henri Rochefort nous ôtait nos dernières illusions.
« Les panamistes, les pots de viniers, écrivait-il, pouvaient-ils marcher contre un membre qui venait renforcer le parti radical socialiste de plus en plus en déroute par les élections partielles ? Les arrondissementiers devaient soutenir ce bloc qui menaçait ruine. »
En attendant la réalisation des pronostics du grand écrivain, les électeurs de Védrines décidèrent de ne rien changer à leur façon de faire. Chaque soir, au grand déplaisir du policier acerbe Boum-Boum, Chaussat de son nom, un cortège de mille à douze cents personnes parcourait les rues de la ville, chantant, pour nous servir des termes des nombreux procès-verbaux dressés, des refrains en l'honneur de l'aviateur Védrines.
Les maîtres tremblaient, et les manifestations pourtant pacifiques les énervaient.
On exhuma un arrêté préfectoral de 1909, interdisant les rassemblements de plus de trois personnes. Et, à défaut de dragons, les gendarmes eurent la mission de le faire respecter. La terreur Radicale voulait se substituer au mouvement que l'on avait qualifié de terreur Védriniste.
C'était mal connaître la population Limouxine, ces électeurs libres et indépendants qui avaient secoué le joug de Beaumetz, et de ceux qui ne voulaient plus être les esclaves de sa camarilla.
Les procès-verbaux pleuvaient, sur ces pauvres Védrinistes, drus comme grêle. Étiez-vous obligé, pour rentrer chez vous, de traverser une rue ? Une affaire urgente vous appelait-elle au dehors ? Pandore avait l'œil ouvert et prenait votre signalement. Le lendemain, au saut du lit, vous appreniez que vous étiez l'objet d'un procès-verbal.
Pendant deux mois, le prétoire de M. le Juge de Paix regorgea de contrevenants. Le tribunal correctionnel, à son tour, eut à s'occuper de faits tellement ridicules que, durant longtemps, l'on ne s'est expliqué les motifs des condamnations prononcées.
L'épithète « Boum-Boum » était, par le tribunal correctionnel, considérée comme outrage au Commissaire de police, poursuivie en conformité de l'article 222 du Code pénal, et les malheureux qui se permettaient de prononcer ces deux mots se voyaient octroyer 30 francs d'amende sans sursis.
« Patacouilla », qui rappelait au policier les années les plus spirituelles de sa vie d'adjudant, se trouvait rémunéré dans les mêmes prix.
Bientôt, les cris de « Boum-Boum » et « Patacouilla » ne furent plus un délit. Ceux qui avaient été condamnés conservèrent leurs amendes, et les autres manifestants plus heureux furent acquittés.
Ces vexations étaient loin de ramener le calme dans les esprits. Le peuple préparait sa revanche pour le 5 mai.
Malgré les nombreuses manifestations pour amener le Conseil municipal à démissionner, nos édiles continuaient à conserver un mandat que moralement les électeurs, par 917 voix contre 350, leur avaient enlevé.
Un gros personnage de l'époque avait dit: « L'effervescence Védrines ne durera que quelques jours et, à la prochaine consultation électorale, c'est-à-dire dans un mois, nous redeviendrons les maîtres. »
On dit même que, bercée par cet espoir, la municipalité renouvelée avait déjà préparé la liste des victimes.
Le Conseil sortant était donc persuadé de revenir à nouveau à la mairie. Ce rêve, nous allons le voir, ne fut qu'une chimère.
Entre temps, Védrines, qui n'oubliait pas ses électeurs, était venu leur rendre une visite et les tenir au courant de l'instruction qui était faite par le Bureau de la Chambre sur les fraudes qui avaient été relevées. Védrines arriva incognito, et voulut donner une réunion publique sur la place. Mais, Boum-Boum veillait.

Chapitre XX

Védrines à Limoux.

Védrines arriva donc dans les derniers jours du mois d'avril. Sa venue n'avait pas été annoncée. Mais, à peine son automobile avait- elle franchi l'octroi, que la nouvelle se propagea en ville.
Malgré l'heure, de nombreux électeurs se rendirent devant le Café Rancoule où se trouvait l'Aviateur. Des gerbes def1eurs lui sont offertes, et la foule, qui devient de plus en plus dense, propose de faire le tour de la place. Boum-Boum s'interpose. Il empêche Védrines et sa suite de sortir du Café, sous peine de procès-verbal. Ce que voyant, Védrines donne rendez-vous à la population pour le soir, à 8 heures, sur la place de la République.
Le but de Védrines était de donner publiquement des détails sur la façon dont allait être escamotée à la Chambre la validation de l'élection de Limoux.
Védrines avait oublié que, sous un régime de liberté, l'on n'est pas seul maître. La période électorale était close. Les réunions sur la voie publique sont interdites.
Et alors qu'à 8 heures, Védrines, pour ne pas faillir à sa promesse, allait se rendre sur la place, la police l’en empêcha.
La foule se porte alors sur la terrasse du Café Rancoule, et, puisque les discours sur la voie publique sont interdits, se met à chanter. Les gendarmes requis essayèrent de faire évacuer le trottoir, peine perdue; ils se rattrapèrent en distribuant maints procès-verbaux. Le couvre-chef de notre zélé Commissaire de police reçut quelques meurtrissures. Et, après une promenade dans le bassin et un arrêt assez long sous la fontaine, il fut déposé comme un trophée sur le socle vide où « Tendresse Humaine » trônait jadis.
Védrines, en nous quittant, nous avait annoncé que, le 29 avril, il tenterait, concourant pour la coupe Pommery, le raid Douai-Madrid. Le jour était proche et la population attendait avec impatience des nouvelles. Hélas! Elles étaient loin de répondre aux espérances.

portrait

Chapitre XXI

Accident de Védrines.

Le 29 avril au matin, chacun devisait sur le vol qu'avait dû prendre Védrines vers 4 heures du matin, quand la sonnerie du téléphone retentit. L'on se précipite à l'appareil et l'on apprend que Védrines, ayant voulu atterrir aux environs de Saint-Denis, a fait une chute de dix mètres environ et que, vu la fracture du crâne, son état paraissait désespéré.
Après deux heures d'attente, un télégramme annonçait la mort de Védrines. Certains radicaux se réjouissaient, tandis que d'autres demandaient à Toulouse ou à Montpellier confirmation de la nouvelle. Les renseignements n'arrivaient pas avec la promptitude voulue. Le public s'énervait, et bientôt, aux fenêtres, était arboré le drapeau national cravaté de crêpe.
La mort de Védrines devenait un deuil public pour la ville de Limoux.
Une souscription fut ouverte. Les fonds en étaient destinés à envoyer une délégation aux obsèques. On envisagea la possibilité d'inhumer Védrines à Limoux et les démarches sont faites auprès d'amis communs à Paris. La nouvelle du décès de Védrines est alors démentie.
Védrines, quoique grièvement blessé, n'est pas mort. Le docteur, qui a examiné ses blessures, espère le sauver. Immédiatement, les drapeaux sont enlevés et l'espoir que l'on avait dans son rétablissement chasse vite les quelques instants pénibles qu'avait vécus la population.
Avec quelle fébrilité fut enlevée le soir même l'édition spéciale des journaux qui donnait les détails sur l'accident !
De minute en minute, la foule se rendait au kiosque Gril, au Café Rancoule prendre connaissance des dernières dépêches qui, de plus en plus, portaient des nouvelles rassurantes.
Et sur son lit de douleur, Védrines n'oubliait pas l'arrondissement de Limoux.
M. le docteur Picquet, qui soignait Védrines avec le plus grand dévouement, fut à son tour assailli de visites et de télégrammes. Un beau jour, un mot rassura la population. La science a vaincu le mal.
Lorsque l'espoir de la guérison fut certain et que le blessé d'Épinay eut envoyé vers Limoux son premier souvenir, plusieurs centaines de personnes s'organisèrent en pèlerinage. Et, une messe d'actions de grâces fut célébrée à leur demande dans le sanctuaire de Notre-Dame de Marceille. Cette démarche était le corollaire naturel de toutes les intentions pieuses, représentées par les nombreux cierges déposés lors de l'accident, devant la Vierge du Perpétuel Secours de l'Église Saint-Martin.
Pendant ce temps, M. le Ministre de la Guerre, profitant du mieux sensible du blessé, dans une cérémonie émouvante, épinglait, sur la poitrine du sapeur-aviateur Védrines, la Croix de la Légion d’Honneur.
La France entière applaudit à ce beau geste. L’arrondissement de Limoux s'en réjouit en particulier. Cette distinction officielle lavait Védrines des calomnies et des injures, dont il avait été abreuvé au cours de la campagne électorale, soit pat voie d'affiches, soit par la feuille blocarde et maçonnique de Toulouse.
Védrines avait cependant promis d'être à Limoux au moment des élections municipales. Sa blessure l'en empêchait. Mais, s'il ne pouvait être de fait au milieu de notre vaillante population qui l'avait compris, qui l'aimait, sa première pensée au sortir du coma avait été pour ses amis du Limouxin. A défaut de ses harangues enflammées, de longs télégrammes étaient adressés journellement. Les électeurs et la population entière étaient heureux de suivre les phases de la maladie, tout en s'inspirant des recommandations que faisait le blessé.
Que devait être, après cela, les élections du 5 mai ? Elles furent le triomphe des indépendants.

Chapitre XXII

Elections municipales

Si Védrines avait été victime d'une chute, s'il était cloué sur un lit d'hôpital, ses partisans du Limouxin restaient soumis aux pires vexations.
Les procès-verbaux, en vertu de cet arrêté draconien d'un préfet qui interdisait les rassemblements sur la voie publique de plus de trois personnes, continuaient à être impitoyablement dressés, et le prétoire de M. le Juge de Paix ne désemplissait pas de malheureux contrevenants.
Cette sévérité ne servait qu'à rendre plus impopulaire la municipalité sortante.
Il suffisait, sans être plus de trois, de se trouver sur le passage d'un policier. A la mine, l'arrêt était souvent porté. Et, lorsque le gendarme n'arrivait pas de lui-même à deviner le nom de celui qui devait être pincé, un ami d'une espèce particulière suppléait son ignorance. C'est ainsi qu'on vit défiler à la barre des délinquants coupables de n'avoir rien dit, mais que la sous-préfecture avait marqués pour l'hécatombe, ou d'autres dont le crime était d'avoir fait une chanson plusieurs semaines auparavant. Ainsi, sans à propos, sans délit, la police soudoyée cueillait au passage les victimes désignées d'avance.
Ce fut le jeudi pour les uns, le vendredi pour les autres que les électeurs eurent connaissance des deux listes en présence. L'on avait bien essayé d'en former une troisième, cette manœuvre échoua.
Des placards plus ou moins violents furent apposés aux quatre coins de la ville. Peine perdue, ils furent sans écho.
Au matin du 5 mai, 8 heures sonnantes, les divers candidats purent assister à la formation du bureau. Les opérations de la journée eurent lieu sans le moindre incident.
A la clôture du scrutin, à 6 heures du soir, sur seize cent quatre vingt seize inscrits, l'on comptait plus de douze cents votants.
Qu'allait-il sortir de l'urne ?
Mais si les électeurs avaient été nombreux, il convenait de prendre les dispositions nécessaires pour le dépouillement.
Pour éviter des troubles qui auraient pu se produire si le public envahissait la salle de vote dans la journée, les deux chefs de listes avaient fait l'accord de n'admettre au dépouillement que vingt-cinq délégués de chaque parti en présence. Chacun de ces derniers était muni d'un coupe-file spécial.
Cependant, la sous-préfecture veillait. L'échec du Conseil sortant ne faisait aucun doute. Et, immédiatement, le sous-préfet songe à une mobilisation partielle. Une compagnie du 143ème de ligne et un escadron du 19ème dragons, sous une pluie battante, firent leur entrée en ville, au moment où le scrutin venait d'être déclaré clos.
Les dragons demeurèrent sur la place de la République. Les fantassins furent employés à barrer la rue de la Mairie. Une consigne des plus sévères avait été donnée aux chefs des détachements. Nul ne pouvait pénétrer dans l'Hôtel de Ville sans être muni de coupe-file. Il était interdit de passer dans la rue et d'y stationner. Ceux qui avaient à se rendre chez des amis ou qui désiraient regagner leur habitation étaient accompagnés d’un planton.
Le dépouillement était commencé. Les premières centaines de bulletins extraits de l'urne accusaient une majorité de 80% en faveur de la liste de protestation.
Le sous-préfet, au courant, se rendit immédiatement à la mairie. Allait-il se reproduire l'éclipse de lumière comme le 17 mars à la sous-préfecture ?
La consigne, nous l'avons dit, était sévère. Notre sous-préfet ne put la forcer et dut rebrousser chemin, sous les sarcasmes de la foule.
A peine avait-il réintégré son Hôtel, qu’il dépêchait à la mairie un homme de confiance, son secrétaire. Après avoir décliné ses nom, prénoms, profession et domicile, le Courrier officiel de Son Excellence put pénétrer dans la mairie.
La garde des gendarmes gouvernementaux, qui avait cru devoir céder à son prestige, le vit redescendre tout déconfit. Sur le seuil de la salle de vote, un délégué avait arrêté l'intrus et l'avait prié, sa mission terminée, de regagner la sous-préfecture, où là seulement il lui est permis de corrompre les domestiques et de forcer les consignes. Comme au malheureux Triboulet, ce pas de clerc valut une petite comédie à son héros.
Le dépouillement touchait à sa fin. La municipalité sortante était écrasée. Cette nouvelle fut accueillie par la population aux cris de : « Vive Védrines I »
Limoux, à deux mois d'intervalle, comme l'avaient espéré certains, ne s'était pas déjugé. L’écrasement de Beaumetz était complet.
La troupe avait, bien involontairement, contribué à l'élection de la liste municipale d'Union Républicaine. La consigne inflexible avait évité la sophistication des urnes. Les sentinelles postées sur la porte de la mairie avaient permis que la voix du peuple fût souveraine. Le peuple avait assez de Beaumetz et de sa suite. Le congé régulièrement signifié put sortir à effet.
Le dépouillement lut laborieux. Mais, les scrutateurs Joconds perdaient de plus en plus d'assurance devant la brutalité des chiffres.
Bientôt, Constans-Pouzols se vit abandonné par ses amis. Ils n'avaient pu provoquer l'éclipse de lumière. Il était de toute nécessité qu'ils s'éclipsent eux-mêmes. Et, quand le dépouillement terminé, le maire sortant dut proclamer le résultat, il chercha vainement dans la salle une figure amie. Ce vieillard qui, pendant vingt ans, avait régné à la mairie, n'eut pas même la consolation d'être assisté de ceux qui avaient contribué à sa ruine politique.
Plus magnanimes, les nouveaux élus n'abandonnèrent pas le maire déchu. Certains d'entre eux l'accompagnèrent à son domicile privé.
Quelle triste promenade que celle qui fut alors faite dans la rue de la Mairie, sous une pluie battante ?
Le peuple, dès la proclamation du résultat, fut tout à la joie. Bravant la pluie, la foule se pressait sur la place de la République toujours gardée militairement.
L'on pouvait craindre des troubles. Ils furent évités, grâce au sang-froid du futur maire, M. Pierre Constans.
Comme nous l'avons déjà dit, en France tout se termine par des chansons. À Limoux, un usage veut que les élections soient clôturées par un peu de musique.
Certes, si, le dimanche, la manifestation ne put avoir lieu, il faut reconnaître que la population Limouxine prit largement sa revanche le lendemain.

Chapitre XXIII

Le lendemain des élections.

Si le suffrage universel avait parlé; si la municipalité sortante avait été écrasée, il ne s'ensuit pas que nos nouveaux édiles fussent encore les administrateurs de la ville. Dans ces conditions, l'on nous avait promis de la musique, serait-il possible d'obtenir l'autorisation?
A tout hasard, une demande fut adressée au maire en exercice. De bonne grâce, il accorda l'autorisation sollicitée. Et, à défaut de musique municipale, des musiciens indépendants prêtèrent leur concours. Le tour de ville en musique fut bien accueilli. De toutes parts, sur le passage du cortège, éclataient des applaudissements.
Les soldats souriaient. Pour un peu, ils se seraient associés aux réjouissances et auraient entonné les chansons de Védrines.
Si la population était dans la joie, il ne s'ensuit pas que tout le monde fût content.
Le policier qui, depuis deux mois, avait largement pourvu aux audiences de simple police ou correctionnelle, était furieux de ne pouvoir faire d'autres victimes. Les « Chaussatines », le 6 mai, connurent les bienfaits de la loi sur le repos hebdomadaire. Après cinquante jours de travail excessif, elles bénéficiaient d'un jour de congé.
Cependant, dès le lendemain, elles se remirent à l'ouvrage, plus mollement sans doute, mais avec autant de partialité qu’avant.
Il fallait supporter encore deux mois les vexations du policier.

Chapitre XXIV

Après l’accident.

Védrines, avons-nous dit, ma1gré son terrible accident, n'oubliait pas ses amis du Limouxin. Le 19 mai, nos nouveaux édiles avaient pris possession de la mairie. Ils avaient désigné comme maire M. Pierre Constans, et comme adjoints MM. Riu et Grimaud.
La musique municipale, dans la cour de la mairie, avait rendu les honneurs à la nouvelle municipalité, aux acclamations de la foule. Le nouveau Conseil avait parcouru les rues de la ville, musique en tête. Une ère nouvelle semblait naître, mais Védrines manquait.
Quelques jours après l'installation de la municipalité, divers amis s'étaient rendus à Paris, auprès du blessé. Des renseignements qu'ils nous rapportaient, il semblait résulter que Védrines serait à Limoux dès qu'un mieux sensible se serait produit. Mais, si la population languissait de Védrines, il faut croire que l'aviateur se trouvait dans le même cas puisque le 20 mai trompant la surveillance des docteurs il quittait la clinique Deperdussin, et malgré les prescriptions du docteur Picquet se rendait en automobile à Limoux.
Dès que la population eut confirmation de la nouvelle, elle se prépara à faire à Védrines une réception grandiose.
Les rues furent pavoisées et décorées. Par une attention délicate, dans la rue de la Mairie, est maintenu, à l'aide de câbles, à hauteur des fenêtres du deuxième étage, un magnifique aéroplane aux couleurs nationales. Rue de l'Orme, au Paradou, la Petite Ville, les placettes et places sont décorées avec le plus grand goût de drapeaux et de plantes vertes, au milieu desquels a été placé le portrait de l'Aviateur.
L'Orphéon de Carcassonne a tenu à rehausser la fête. Les orphéonistes, arrivés par le train de 11 heures du matin, viennent se grouper sur une estrade élevée sur la place de la République.
La joie se lit sur toutes les figures, quand un bicycliste au prix des plus grands efforts peut traverser la foule et annonce que dans quelques instants l'automobile de Védrines stoppera devant la terrasse du Grand Café.
Les ronflements du moteur se font entendre. Des cris nourris de : Vive Védrines! Partent de toutes les poitrines. On applaudit, tandis que l'Orphéon chante la Marseillaise.
Védrines est ému. Il ne s'attendait nullement à pareille réception. Et, cerné dans sa voiture, il est obligé d'écouter les souhaits de bienvenue que lui adressent deux charmantes fillettes, de recevoir les palmes et cadeaux qu'un groupe de Limouxines lui offrent.
Cependant, Védrines semble éprouver une certaine lassitude. Sa blessure à la tête le fait souffrir. Il veut prendre un peu de repos. Mais, comment se dérober aux ovations de la foule.
Quelques privilégiés peuvent l'approcher, dès qu'il pénètre à l'intérieur du Grand Café. On se rend compte de la gravité de l'accident dont il a été victime. On s'étonne qu'il ait pu supporter un si long voyage que celui de Paris à Limoux en automobile, alors qu'il vient à peine d'entrer en convalescence.
Mais, si Védrines a pu échapper au professeur Picquet, il ne peut se dérober à la sollicitude de certains médecins Limouxins, qui ont promis de veiller sur lui. Et, bon enfant, il se livre aux mains des docteurs pour se faire panser, tandis que la population se prépare à redoubler, si possible, d'enthousiasme pour la grande manifestation du soir.
A l’heure dite, les abords de l'Hôtel Moderne, où se trouvent Védrines et le Conseil municipal, sont envahis par la foule, tandis que de nombreuses voitures automobiles, mises à la disposition du Conseil municipal pour le tour de ville, sont amenées devant le perron.
Dans la première voiture, aux côtés de Védrines qui se trouve au volant, prend place M. Constans, maire de Limoux. La seconde est occupée par MM. Riu et Grimaud, adjoints. Dans les autres, les membres du Conseil municipal.
Le cortège parcourt les diverses rues de la ville, accueilli par les applaudissements unanimes. Rue de la Mairie, Védrines contemple un instant l'aéroplane, qui, solidement attaché, se balance dans les airs. Il s'arrête au Paradou, où sa photographie accrochée au mur d'un immeuble est entourée de couronnes de lauriers et de fleurs.
La promenade doit prendre fin. Les cris de la foule fatiguent Védrines. Mais, avant la dislocation du cortège, malgré son émotion de plus en plus grande, il tient à remercier la ville de Limoux de l'accueil chaleureux qui lui a été réservé.
Cette magnifique journée est encore présente à la mémoire. Qu'il nous soit permis de remercier Védrines de l'avoir provoquée, et la municipalité de la grâce avec laquelle elle s'est prêtée aux exigences des Limouxins, et enfin la population du goût tout particulier avec lequel avaient été décorées et pavoisées les habitations et les rues.
A un mois d'intervalle, le 22 juin, Védrines, complètement rétabli, vint remercier à nouveau les Limouxins du chaleureux accueil qui lui avait été fait le 26 mai. Si les rues, ce jour-là, ne furent ni pavoisées ni décorées, le même enthousiasme régna. Et, il faut le reconnaître, aucun incident ne vint troubler la fête.

le populaire aviateur Védrines

Chapitre XXV

Les 13 et 14 Juillet.

Entre temps et nous le notons pour mémoire, avait eu lieu la formation d'un groupe qui s'intitula: Cercle Radical Socialiste, où se trouvait réunie la majeure partie des adversaires politiques de Védrines. Les membres de ce Cercle n'avaient pas vu d'un bon œil que la population Limouxine n'oubliait pas Védrines. Ils attendaient, dit-on, pour voir si nos édiles fêteraient le 14 Juillet.
Le 12 au soir, M. le Maire faisait placarder le programme des réjouissances publiques qui devaient avoir lieu les 13 et 14 Juillet.
Comme les années précédentes, ce programme comportait pour le 13 juillet une retraite aux flambeaux.
Ce jour-là, le Cercle devait avoir des orateurs étrangers, ce qui faisait présumer qu'il ne participerait pas à la fête.
A 8 heures du soir, la municipalité, désireuse de prendre part à la retraite, s'était rendue à la mairie. Une foule nombreuse se pressait dans la rue. Et, après la Marseillaise, au moment où le cortège franchissait le seuil de l'Hôtel de Ville, elle fit une ovation à nos édiles et suivit à travers les rues de la ville la retraite.
L'itinéraire fut celui de toutes les années. Il est vrai que, contrairement à la tradition, durant le temps de repos octroyé aux musiciens, la foule se chargeait de chanter les couplets de circonstance en faveur de Védrines.
La retraite passa sur la promenade du Cimetière. Mais, à hauteur du Cercle Radical Socialiste, elle fut accueillie par des huées.
La population Limouxine est bon enfant. Elle manifeste, chante. Mais, en général, elle est incapable de porter atteinte à son voisin.
Sur des conseils pernicieux, les membres du Cercle Radical Socialiste faillirent se départir de ce calme. La moindre étincelle allait mettre le feu aux poudres. Grâce au sang-froid de M. le Maire, une bagarre put être évitée.
La retraite continua sans autre encombre. Arrivée à la mairie et avant la dislocation, M. le Maire se présenta au balcon. Il harangua la foule, flétrissant le régime d'oppression organisé par les adversaires et promettant au peuple de lui maintenir les libertés conquises. Il invita donc tous ses auditeurs à se retirer dans le plus grand calme.
La foule commençait à s'écouler, commentant les événements qui venaient de se dérouler, quand du haut de la rue de la Goutine déambulèrent les membres du Cercle Radical Socialiste.
Le sous-préfet, escorté par Boum-Boum, commissaire de police de sa fonction, ouvrait la marche. Quelques braillards les suivaient.
Est-ce par esprit de fanfaronnade, qu'un employé municipal, agréé par la Préfecture et arrivé sur la place de la République, s'égosilla à demander la démission du maire ! N'était-il au contraire que l'instrument conscient d'un maître qui lui avait promis l'impunité ?
Quoi qu’il en soit, nous sommes obligés de reconnaître que la provocation eut son écho et que la population indignée se préparait à donner une leçon profitable à ces profiteurs.
Voyant le danger, les chefs prirent la poudre d'escampette. Seul, Boum-Boum, voulant paraître stoïque, ne pressa pas le pas.
Les huées qui accueillirent le sous-préfet et son aide eurent le don de leur donner un peu de vigueur, et c'est presque au pas de course qu'ils rejoignirent soit leur demeure, soit des maisons amies.
Pendant ce temps, Boum-Boum, toujours avec son air arrogant et sa canne, prenait plaisir de narguer la foule.
Sous l'œil impassible de la gendarmerie, le policier légendaire est entouré. Son chapeau de paille, qui a remplacé le cantaloup en balade, reçoit quelques coups de poing. On ne parle pas moins que de porter dans l'Aude ce pourvoyeur de justice.
Une bousculade se produit. Et, tout à coup, M. le Maire paraît au milieu du groupe. Tandis qu'il invite ses amis à respecter le Commissaire de police et à se retirer, il prie ce magistrat de disperser les quelques radicaux qui provoquent des troubles. Peine perdue. Le Commissaire de police refuse d'accéder à la demande, pourtant légitime, du maire.
Et pour empêcher des scènes regrettables, M. le Maire est obligé de devenir garde du corps du général Boum-Boum.
La journée du 14 Juillet se passa sans incidents. Après le feu d'artifice tiré sur l'Esplanade, l'on pouvait craindre, vu les incidents de la veille, une manifestation bruyante devant le siège du Cercle Radical Socialiste. Les manifestants se contentèrent de chanter certaines chansons dédiées au député non proclamé, mais élu, Jules Védrines, puis se rendirent sur la promenade du Tivoli où la municipalité avait organisé un bal.
A cette heure, Beaumetz se sentait perdu. C’est alors qu'il songea aux rastels de Bellegarde ou de Villelongue, de Chalabre ou de Conques.
Ce ne sera que pour mémoire que nous parlerons du banquet de Villelongue. Les événements nous y obligent, puisqu'un de nos derniers chapitres va être consacré à l'œuvre de Vital Cornu. Nous avons parlé de « Tendresse Humaine » désignée lors de son inauguration sous le nom de « Maternité », après les événements qui nous occupent baptisée « Joconde ».

Chapitre XXVI

« Tendresse Humaine ».

Et donnons-lui son nom ! « Tendresse Humaine », nous l'avons vu, s'est promené, dans la nuit du 17 mars, de son socle qui se trouvait sur la promenade des Marronniers dans les flots de l'Aude.
N'y a-t-il pas lieu de faire un historique plus précis de cette œuvre d'art ?
Offerte en don à la ville de Limoux par Beaumetz, alors député de l'arrondissement, au nom de la Société des Beaux-arts, elle arriva soigneusement emballée dans une caisse, où pendant quatre ans, la laissa dormir la municipalité, pas du tout enchantée du cadeau et lequel tout d'abord coûta 400 francs et plus de transport.
La municipalité précédente la fit élever sur un piédestal. C’était une femme allaitant un enfant, trois ou quatre marmots s'agrippaient à sa jupe. La statue fut dressée promenade des marronniers.
Dans la nuit désormais historique du 17 mars, tandis que la foule houleuse manifestait son opinion au sujet de la proclamation du résultat de l'élection législative, la « Maternité » disparut de son piédestal. Avec la « Joconde », c'étaient deux chefs-d'œuvre rayés des contrôles. Mais, plus heureuse pour la statue que pour le tableau, l'histoire peut enregistrer la découverte de la « Maternité ». Elle reposait dans le lit de l'Aude, sous trois mètres d'eau.
Du 17 mars, jour de son immersion, au 5 mai, jour de la disparition de l'ancienne municipalité, celle-ci eut de longs loisirs pour prendre une décision relativement au groupe de bronze. Elle ne le jugea pas à propos. En revanche, le journal « Je sais tout » (qui, en l'occurrence, ne savait rien) annonça dans son fascicule de quinzaine avec photographie à l'appui, prise à Quillan, que les électeurs de Limoux avaient\ ~repêché la « Maternité » et l'avaient replacée sur son socle. Ainsi s'écrit l'histoire. M. le Sous-préfet, donnant un cruel démenti à « Je sais tout », affirme que la statue est encore sous l'eau et demande que l'on veuille bien, enfin, s'occuper de l'état plus qu'intéressant de la « Maternité ».
« Tendresse Humaine » fut solennellement inaugurée au mois de septembre 1911. C'est à cette époque que le (baptême) de l'Ecole supérieure des garçons coûta à la ville la somme rondelette de 8.000 francs. Pour présenter la statue que des couleurs de vert de gris (elle avait séjourné durant quatre ans à proximité de la geôle municipale et commençait à déflorer), un certain Esculape, alors officiel, se tailla une réputation assez saugrenue, en inondant de fades éloges l'illustre sous-secrétaire d'État aux Beaux-arts.
Mais, si durant trois mois consécutifs, l'on s'était occupé de politique, n'était-ce pas le moment, à l'approche du mois de septembre, de songer aux fêtes traditionnelles?
En 1912, un Comité, réuni bien tardivement, il faut le reconnaître, décida d'organiser un Concours de musique.
Toutes les dispositions furent prises pour le rendre aussi brillant que celui de 1900.
La date, à cause des vendanges en fut fixée au 1er septembre. La Sous-préfecture cependant veillait.
On en eut la preuve par les nombreuses lettres anonymes adressées soit aux membres du jury, soit à diverses Sociétés. Parmi ces dernières, s'abstinrent toutes celles qui avaient à compter avec les tyrans officiels, Vingt purent se faire inscrire et participer aux épreuves.
Cet épisode, accompagné de toutes les tracasseries inédites qu'il serait fastidieux de publier, ne fait qu'enrichir la gloriole du clan blocard qui ose toujours jeter à la face du public le compliment flatteur: « Nous sommes gens honnêtes. »
Ne voulant nullement faire abandon, même momentané, de leurs dissentiments politiques, les adversaires de Védrines avaient organisé, pour le 1er septembre, un banquet monstre à Villelongue.
Tous les fonctionnaires avaient été mobilisés pour la circonstance. Un délégué préfectoral assistait à ce banquet qui avait réuni pas mal de cantonniers ou élèves facteurs.
L'organisation de ce banquet pouvait porter un préjudice aux fêtes. Il n'en fut rien.
Alors que dix jours à peine nous séparaient des fêtes organisées par le commerce Limouxin, le Sous-préfet Piettre, qui cherchait à les entraver, songea à « Tendresse Humaine » qui, après avoir stationné quatre ans et plus sous l'escalier de la mairie, baignait depuis cinq mois dans la rivière d'Aude.
Voulant intimider la municipalité, le sous-préfet, au courant de l'absence de M. le Maire, lui adresse la lettre suivante :
Limoux, 21 août 1912
Le Sous-préfet de Limoux à Monsieur le Maire de Limoux.
J'ai l'honneur de vous prier de vouloir bien me faire connaître, dans les quarante-huit heures, les mesures que vous comptez prendre pour faire retirer, sans retard, de la rivière d'Aude et replacer sur son socle la statue Tendresse Humaine.
Je ne dois pas vous laisser ignorer que, faute par vous d'obtempérer à la présente mise en demeure dans le délai sus indiqué, il sera procédé d'office à cette opération dont les frais seront mis à la charge de la Ville, par application des articles 149 et 152 de la loi du 5 avril 1884.
Le Sous-préfet
Signé : Piettre.
Cette mise en demeure n'effraya pas outre mesure le Conseil municipal qui, réuni extraordinairement, décida d'attendre le retour du premier magistrat municipal pour prendre une décision.
Cette seconde réunion eut lieu le 28 août. M. le Maire eut vite fait de donner une leçon de droit administratif au Sous-préfet. Et, répondant au vœu unanime des électeurs, il invita le Conseil à se refuser de procéder au repêchage de « Tendresse Humaine », et estima que l’on devait prévenir « les Amis des Arts », propriétaires du socle, d'avoir à en débarrasser la promenade des Marronniers dans le délai de quarante-huit heures.
Cette réponse n'était nullement celle qu'attendait le Sous-préfet.
Les journaux régionaux de l'époque firent les gorges chaudes de l'impair commis par l'autorité préfectorale.
« Tendresse Humaine », « Maternité » ou « Joconde » ne serait pas repêchée par la municipalité. Tout espoir n'était pas perdu.
Les journaux de Paris, au courant de l'incident, s'occupaient de la statue. Après le Journal des Débats qui voulut nous montrer un Beaumetz cherchant à peupler Limoux, non de vielles croûtes mais de merveilles de la fleur des Salons, de la crème des achats de l'État, des plus belles pendules de la collection Chauchard, nous eûmes Excelsior. Celui-là fut plus en retard.
Le Journal, sous la signature de Gustave Téry, nous avait bien parlé, dans l'intervalle, de « Tendresse Humaine », de la venue de dragons, de massacres en perspective, de guerre civile. Mais, cela n'avait été qu'un cauchemar qui avait hanté le cerveau du chroniqueur.
Les fêtes du concours de musique, le banquet de ViIIelongue allaient avoir lieu, et, tandis que MM. Déodat de Séverac, Lignon, de Noell, Bertrand, Auzouy, Cazelles et Tisseyre, Mmes Mathyl et Auzouy, et nous en oublions, enregistraient les défaillances des musiciens et chanteurs à ViIIelongue, un homme, à jamais honni par la population limouxine, assurait aux banqueteurs que « Tendresse Humaine » serait le 4 septembre replacée sur son socle.
Ce sénateur était, dit-on, applaudi, car, comme Clemenceau, il avait promis le concours de corps d'armée, non pour chasser l'ennemi de nos frontières, non pour fusiller ces pauvres viticulteurs qui demandaient du pain, mais pour mater le suffrage universel qui avait assez de lui.
Les fêtes ne furent point troublées. Tandis que les dernières notes des mandolinistes de Narbonne ou de la musique de Bram se faisaient entendre, que l'orchestre attaquait sa dernière danse, le 2 septembre, une équipe d'ouvriers était retenue par M Louis Grimaud, deuxième adjoint, pour aller, le lendemain, dès l'aube, débarrasser la promenade des Marronniers du socle qui l'encombrait illégitimement.
A 5 heures du matin, conformément à la délibération du Conseil municipal, les ouvriers embauchés par l'adjoint se trouvaient au chantier désigné.
A peine les ouvriers se sont ils mis en devoir de desceller les blocs de granit, qu'un gendarme de faction sur l'allée des Marronniers va au pas de course avertir ses camarades qui, au galop, arrivèrent et s'opposèrent à l'opération.
On fit savoir au représentant de la municipalité, M. Grimaud, que des ordres formels étaient donnés pour résister de toutes les manières à l'enlèvement du socle et que, si besoin était, on ferait même usage des armes. Gros émoi. Le maire, prévenu à cette heure matinale, déclara qu'il convenait, pour quelques heures au moins, de surseoir aux travaux.
Devant l'injonction faîte à l'honorable adjoint au maire par M. le Commissaire de police qui avait été requis, les ouvriers s'écartèrent.
A 2 h. 30 du soir, ou mieux à 14 h 30, les cantonniers, l'architecte et deux maîtres maçons se trouvaient sur la promenade des Marronniers. Quelques instants après, M. le Maire, assisté d'un huissier et de ses deux adjoints, donnait l'ordre d'abattre le socle, les « Amis des Arts » n'ayant pas répondu à l'invite qui leur avait été adressée.
Beaucoup de curieux assistaient à l'opération. La première pièce du piédestal, la corniche, est amenée à terre avec précaution. La foule applaudit et, tandis que les ouvriers s'occupent de desceller la seconde partie, les gendarmes, cantonnés sur la promenade, regagnent par ordre supérieur leurs casernements.
Les grands maîtres sont furieux. Beaumetz se trouvant encore à la Bezole, une délégation s'y rend sous la conduite de l'ineffable Boum-Boum. Ne convenait-il pas que l'ex-surintendant aux Beaux-arts soit mis au courant ?
Il ne restait plus, de ce qui jadis fut un socle, que le soubassement. Il fut lestement enlevé.
« Tendresse Humaine » ne pouvant être replacée sur son socle continua à baigner dans la rivière d'Aude. Elle n'allait plus pouvoir compter sur Boum-Boum pour l'alimenter, surtout la consoler.
Espérons que l'année 1913 lui sera plus clémente.
Les populations du Limouxin et du département avaient pu se rendre compte du bluff de Beaumetz. Un journal à sa dévotion s'était chargé d'annoncer que les illusions du sénateur seraient sous peu des réalités, que malgré tout la statue repêchée aux frais de la ville serait replacée sur son socle. Il fut bien marri de son audace.
Beaumetz, cependant, escomptait une revanche éclatante. Un aviateur lui avait enlevé la maîtrise de l'arrondissement, pourquoi ne deviendrait-il pas aviateur ?

caudron 23

Chapitre XXVII

Beaumetz, aviateur.

Cette idée germa dans l'esprit de l'ex-sous-secrétaire d'État aux Beaux-arts. Il était à la vérité un peu décati, ayant épuisé ses forces par les veilles trop souvent renouvelées au foyer de l'Opéra ou dans les coulisses du même établissement.
Cependant, après une cure à Capvern, quelques jours de repos dans son logis de la rue Drouot, Beaumetz, d'accord avec Cruppi, décidèrent de visiter un aéroplane.
Voulant singer Védrines, après s'être fait exp1iquer plus que consciencieusement par Hellens le mécanisme de l'appareil, les chances d'éviter un accident, Beaumetz et Cruppi, profitant d'une belle journée de novembre, firent un voyage aérien.
Si l'on en croit le correspondant d'une feuille régionale, Beaumetz fit cette balade dans les airs pas seul, pour contempler les nuages et le ciel bleu, éprouver l'impression forte et puissante que doit ressentir une âme vibrante en planant dans l'azur.
Et, sur cette note, les journaux adverses jasèrent. Ils se livrèrent à des commentaires qui, s'ils ne jurent pas justes, frisèrent par trop la vérité.
La feuille régionale voulait consacrer Beaumetz aviateur, et, chose désobligeante; le compara à Védrines.
Beaumetz, un admirateur des arts, un artiste? Les chevaux, les cuirassiers, les fantassins qui ornent la toile qui se trouve au musée de Narbonne donneront aux amateurs du beau la valeur artistique de celui qui dirigea, durant sept ans, les bureaux de la rue de Valois.
Par pur désintéressement, Beaumetz, conduit par un pilote émérite, s'était promené dans les airs.
Il ne convient pas cependant, dans cet opuscule, de réfuter tous les articles de journaux. Les saletés que des gens à solde ont pu déverser sur Védrines ont été largement lavées par l'insigne des Braves qui lui a été octroyé; nous nous rabaisserions de discuter plus longuement.
Pour terminer, nous allons nous occuper du dernier événement qui eut lieu en 1912. Il aura trait à la visite de Védrines à la veille des fêtes de Noël.

Chapitre XXVIII

Védrines à Limoux

Depuis le mois de juin, Védrines n'avait pas reparu dans la ville de Limoux. Ses électeurs avaient été tenus au courant de ses prouesses. Nous savions qu'il avait, en Amérique, gagné la coupe Gordon Bennett, qu'il avait été chaleureusement reçu au Havre et à Paris, qu'il avait assisté à côté de ministres, sénateurs et députés, à un banquet offert en son honneur. La population de Limoux tenait à acclamer une dernière fois, avant la fin de l'année, son courageux libérateur.
Védrines avait des engagements à tenir. Cependant, quelques jours avant les fêtes de Noël, un télégramme succinct annonçait l'arrivée de l'aviateur pour le 24 décembre, entre 11 heures et 11 h. 1/2 du soir. Cette nouvelle fut vite connue. Si les loteries de Noël sont interdites, ce soir-là de nombreux consommateurs se pressaient vers dix heures dans le Grand Café Rancoule, attendant l'arrivée de Védrines.
La demie de 11 heures venait de sonner, que Védrines descendait de son auto et serrait la main à ses amis.
Les cris de « Vive Védrines » se font entendre. Mais, l'aviateur est exténué de fatigue. En deux jours, il est arrivé en auto de Paris.
Sur les instances de ses amis, il consent de prolonger la veillée. Et, devant le menu du réveillon, il veut bien y prendre part.
La camaraderie qui ne cessa de régner durant la soirée ne fit pas regretter à Védrines d'avoir accédé aux sollicitations.
Très tard, chacun se retira, emportant de cette dernière soirée qui va terminer notre revue le meilleur souvenir.
Très succinctement, d'une manière imparfaite, nous venons de donner un compte rendu des manifestations et des divers événements qui se sont déroulés durant l'année 1912 dans la ville de Limoux. Nous serons heureux si nous avons pu documenter nos lecteurs.
Il nous est agréable de remercier les personnes qui ont bien voulu nous documenter.

Limoux, le 1er janvier 1913.
Pendant que cette publication s'essayait à voir le jour, un événement aussi inattendu qu'important a donné une physionomie nouvelle à cette phase d'histoire locale.
Le sénateur Beaumetz est mort le samedi 27 septembre dernier, à 1 heure du matin, dans son château de la Bezole, des suites d'une opération chirurgicale à la prostate. Avec lui, a disparu un héros des événements tristement célèbres dont on va trouver ci-après le récit.
Loin de moi la pensée de piétiner celui qui, dans le froid du cercueil, est impuissant à se défendre. Quoi qu'il en soit du respect des défunts, le passé reste ce passé qui a marqué dans nos annales l'empreinte profonde du mépris public parce qu'il fut la violation de tous les droits et de toutes les libertés. Ce passé est vrai, et c'est avec la plus franche loyauté que j'ai voulu le raconter.
D'ailleurs, la plupart de ceux qu'intéressera cette petite brochure ont été les témoins sinon les victimes du plus honteux des régimes autocratiques. L'absolutisme gouvernemental s'y est déployé dans tout ce qu'il avait de plus abject, parce qu'il était représenté par des fonctionnaires éhontés et serviles. Si Beaumetz n'est plus, ceux-là qui ont été ses agents et ses complices doivent savoir que, si le vivace souvenir de leurs méfaits veut bien ne pas être aussi amer, l'histoire peut le consigner pour l'avenir c'est son devoir.
A la gent radicale et diversement socialiste qui garde le culte du « Grand Homme », demeure le droit absolu de le défendre, à moins que cette mémoire ne soit aussi éphémère qu'une confiance intéressée.

9 OCTOBRE 1913.
L'auteur, ATAX

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