Entête Si Chalabre m'était conté

"La tragédie du docteur Raynaud à Meilhan"


le portrait du docteur Raynaud

Ecrira-t-on jamais l’histoire complète de cette phalange bigarrée, ou de cette étonnante tragédie en centaines de milliers d'actes, qui eut, chez nous, pour théâtre, le territoire tout entier ?
Révoltés, hérissés, traqués ou impatients, enthousiastes de toute espèce, il s’agira de dévouements primitifs et richesses inestimables. C’est héroïsme du plus humble et le sacrifice consenti par des hommes de la plus haute culture. Cette vague inouïe a tout roulé dans son flot. Toutes les classes sociales confondues, ces hommes ont obéi à des motifs variés.
Réfractaire du S.T.O, ce jeune garçon, menacé ou qui craignait de l’être, voué, de toutes manières, à une vie incertaine et périlleuse, mais qui prétendait choisir la forme la plus fière du danger, se rebellait à l'avance contre le sort dégradant de l'esclave. Et, aussi, il représente la spontanéité pure, et l'acte totalement gratuit de celui, qui pouvait rester tranquille chez lui à exercer son métier, à jouir de sa vie de ramille, courant le minimum de risques, et qui se jette tout entier dans l'aventure.
Tel fut le Docteur Joseph Raynaud, l’un de ces chevaliers modernes, rayonnant de bonté autant que de calme et de courage. Cet animateur né devait donner en pâture, au destin amer, son bonheur d’homme, en même temps que sa vie.
Tel fut Bouet, cette attachante figure d'homme de 16ème siècle, égaré dans le 20ème, qui faussa délibérément compagnie à la perspective du lit de mort paisible, entouré de prières et de tisanes, pour tomber, septuagénaire, sur un champ de bataille obscur.
Tel fut le Commandant Henry Marcellin, qui s’étant évadé d’Allemagne, dédaigna de prendre le repos auquel sa longue captivité lui eut donné droit, et réduisit au minimum sa halte familiale, pour recommencer à servir.
Autour d'eux, s'était agglomérée, peu à peu, une élite de jeunes garçons ardents, enthousiastes, résolus à chasser l'ennemi, cadets de Gascogne, en majorité et transfuges de provinces plus lointaines. Une cruelle malice du sort décida que ce groupe d'élite serait la matière vivante de l'holocauste, qui devait faire passer un frisson de douleur et de pitié à travers tout le Sud-ouest. Jeter à l'avance un voile de deuil sur l'éclat de notre libération ? La trahison ? Si abjecte qu'elle ait été, ne nous attardons pas sur elle. Le souvenir de nos martyrs doit être placé très haut, au-dessus de cette boue. Il doit être établi pour la durée de nos vies, et, s'il se peut, de celles qui suivront dans la plus pure lumière. Peut-être, faudrait-il graver sur le socle du monument qui se dressera, là-bas, sur cette terre désormais sacrée, parce qu'elle fut arrosée de leur sang, ces deux simples mots: « Les meilleurs... ».
Dans les numéros de Vaincre, organe des libérateurs du Gers du 16 décembre 1944 et du 20 janvier 1945, monsieur Vila décrit ainsi l'état de la Résistance dans la région, au printemps 1944 :
« Dès le 9 juin, les Allemands avaient 38 tués à St Maur. Quelques jours plus tard, une patrouille de 12 hommes, commandée par Fabrice, attaquait 150 allemands à Lahitte, et en tuait 7 sans subir de pertes. Il y avait, aussi, de fréquentes escarmouches dans l'Armagnac, du côté d'Aire sur Adour, de Plaisance et à Castelnau d'Auvignon, où un véritable combat mit aux prises un millier d'hommes. Le bataillon d'Armagnac, que commandait Parisot, très bien armé, était entièrement maître de la partie Ouest du département. Il tenait l'ennemi en respect jusque dans les Landes. Les éléments ennemis isolés n'osaient plus circuler. Et, c'étaient de véritables colonnes que les allemands furent, dès lors, obligés de former, à chacune de leurs sorties, petites ou grandes, empruntant obligatoirement les itinéraires Auch-Toulouse, Toulouse-Agen, Toulouse-Tarbes, sur les trois seules routes nationales à peu près sûres qui restaient à leur disposition. Le chef départemental, Termignon, venu me rejoindre à mon P. C. de Pessan, chez Sempé, dirigeait les opérations. Marcellin, Lesur et Denoi lui étaient adjoints.
Au Directoire départemental, nous n'étions pas très fiers. Nous avions, en effet, conscience d'être partis beaucoup trop tôt, d'avoir effectué trop rapidement nos sabotages et nos destructions. Mais nous avions à tenir compte de la nécessité de garder nos troupes en haleine, de nourrir nos maquisards et de conserver nos armes.
Vers le 15 juin, nous primes la décision, en attendant de pouvoir exécuter les ordres consécutifs à un débarquement allié intéressant notre région, de renvoyer chez eux nos maquisards, en leur demandant de rester prêts à rejoindre leurs groupes sans délai. En ce moment, nous n'étions pas, en effet, assez forts. Nous n'avions surtout pas assez d'armes pour nous opposer au passage des colonnes blindées ennemies qui patrouillaient, venant de Lannemezan et de Montauban. Seul, le bataillon d'Armagnac, très armé, qui conservait tous ses hommes, demeurait capable d'agir efficacement. A part lui, nous ne conservions que l'ossature des trois unités, que les noyaux des Bataillons Simon, pour l'Ouest du département, Bertrand pour l'Est, et Giral pour le Nord.»

Lettre adressée à Docteur Raynaud

« Nous disposions encore d'un autre vrai maquis, d'une soixantaine d'hommes, commandé par le Docteur Raynaud, auprès de qui Termignon avait détaché son adjoint le Commandant Marcellin comme conseiller technique, et du petit maquis Fabrice, à la disposition du directoire départemental. Notre grande préoccupation était d'entrer rapidement en contact avec Alger et Londres, pour obtenir des armes lourdes, que quelques parachutages, impatiemment attendus, nous apportèrent enfin. Nous reçûmes même deux ou trois canons.
Le retard du fameux grand parachutage, que le Docteur Raynaud attendait avec tant d'impatience et de fièvre, à l'écoute de son poste de radio, dans la nuit du 6 au 7 juillet 44, quelques heures avant le combat suprême, fut un des nombreux facteurs qui déterminèrent la catastrophe. En effet, celui-ci ne devait avoir lieu que le 11 juillet, cinq jours trop tard pour que fussent sauvegardés le bonheur, l'avenir et l'espoir de quelques 80 familles françaises.
Né à Chalabre (Aude), en mars 1911, Joseph . Raynaud avait été un enfant doux et affectueux, propos qui furent confirmés par des connaissances du village, comme Georges Ayral, Hervé Benoît (milicien à Chalabre), et surtout monsieur Salvat qui avait partagé le banc de l’école, et les exercices de préparation militaire au communal, ou encore Laurentine Roncalli, ou même Fifi dont je ne connais pas le nom, ou encore Raymonde Castres, madame Sénié née Raynaud. Tous disent qu’il était un bon élève. Mais aussi, dans la ville natale, on le disait « sérieux », dans les petites classes, puis, au Lycée de Toulouse où il n'était pas rare qu'il décrochât le prix d'Excellence: « Modèle de conscience et de droiture..., » disaient parfois les annotations de ses professeurs. Il passe ses examens sans histoire. Admissible à la santé militaire et à la santé navale, il préféra rester dans le civil. Marié en août 1937, il fait en 1938 seulement son service militaire comme médecin adjudant, puis lieutenant. Libéré en juillet 1939, il s'installe à Lombez, en ménage, fait de la clientèle civile, conquiert rapidement l'estime et la sympathie de ses nouveaux concitoyens. La déclaration de guerre survenue, il reprend du service avec enthousiasme, cependant que sa femme met au monde son premier enfant un fils.
Fin septembre 1939, il fait la campagne de France et de Belgique, dans une unité de chars d’assaut, et échappe à la captivité. Démobilisé après l’armistice de 40, il recommence à exercer son métier dans le Gers. Mais, tout bouillonnant d’indignation et de douleur patriotique, sous son calme apparent, il ne tarde pas à profiter de son contact étroit et continu avec la population, pour faire de la politique anti-gouvernementale, et son action trouve promptement de l'écho.
Un confrère du Dr Raynaud, le Dr F… (Condamné aux travaux forcés à perpétuité), individu taré, à l'âme basse, une de ces brebis galeuses qui sont la honte du corps médical, vouait à ce jeune rival, nouveau venu dans le pays, une inimitié gratuite, à base d'abjecte jalousie. Ce dernier s'était juré de lui nuire par tous les moyens. Le régime d’inquisition, instauré par Vichy, ne devait lui fournir que trop de prétextes! Il surveilla Raynaud, trouva à Lombez même un complice actif dans la personne de l'adjudant de gendarmerie D... (Capturé par un corps franc de la résistance, début septembre 44 et abattu au cours d’une tentative d’évasion).
En novembre 1941, un officier en retraite, pétainiste zélé, s'était fait attribuer, avec l'appui de Darlan, la Présidence de la Délégation spéciale de Lombez. Sa présence à ce poste encouragea les collaborateurs, et réveilla les antagonismes locaux. En mars 43, à la suite d'un incident de minime importance (un pétard déposé, nuitamment, sur le seuil de sa maison par un groupe de jeunes gens, plus espiègles que dangereux), le Maire nommé de Lombez, se jugeant menacé, alerta l’autorité d'Auch, qui mirent la police en mouvement. Désigné comme responsable de l'effervescence de la jeunesse, le Dr Raynaud subit, chez lui, plusieurs perquisitions. Les sbires mirent la main sur 8 cartouches de chasse, maladroitement cachées. Une grande caisse, remplie de matériel de guerre, et placée dans la chambre de Mme Raynaud, à côté de son lit, simplement recouverte d'un tapis, échappa, par miracle, à leurs investigations. Ils vidèrent l'armoire dans la pièce, bouleversèrent le lit de l'enfant voisin de la caisse d'armes, ouvrirent un livre posé sur la caisse elle-même, et... négligèrent de soulever le tapis. La caisse contenait, entre autres choses, des télémètres, des jumelles, des boussoles, toutes sortes d'objets révélateurs. (Son contenu devait être déménagé, la nuit suivante, par Mme Raynaud, aidée par MM. Deltour et Dufaur.) L'affaire valut, finalement, à Raynaud, une condamnation de pure forme: un an de prison avec sursis. Mais, emmené menottes aux mains, il avait « fait » dix jours de prévention, affreux, au dépôt d'Auch, dans un milieu indescriptible, dans la saleté, la promiscuité, en compagnie de voleurs, d'escarpes et de deux combattants polonais héroïques mourant de faim. Comblé de colis, pendant cette période par la population de Lombez, qui faisait de ce prétendu pilori une sorte de triomphe, il nourrit les malheureux polonais, revint ensuite à sa clientèle, maigri, durci, animé d'une résolution plus farouche qu'auparavant. Dès lors, comme galvanisé par cette première épreuve, il devait se donner tout entier à la Résistance.
En dépit de la surveillance incessante dont il était l’objet, il commença à rassembler des hommes pour le groupe qu’il désirait former, et fit l’impossible pour soustraire les jeunes garçons au S.T.O.
Un jour, à Gimont, étant chargé de la visite médicale pour le recrutement, il déclarait tous les sujets « inaptes » . Un médecin capitaine, qui le surveillait depuis un moment, lui avait fait remarquer que beaucoup de ces garçons étaient solides et pouvaient partir. Il le regarda bien en face, et lui répondit péremptoirement: « Moi, je les trouve un peu faibles... ». Silence général.
A la suite de cette scène, deux officiers se rendirent à Lombez, le capitaine De Neucheze et son adjoint le capitaine Termignon dit : « lux ». Ils eurent une longue conversation avec Raynaud, et lui firent tenir, peu après, des instructions et des armes. Affilié à l'organisation clandestine, rouage important des forces françaises de l'Intérieur, et guetté d'autre part âprement par les collaborateurs, Raynaud ne cesse plus de mener, sous le masque, un dur combat. Sa vie est devenue un difficile équilibre. Il se meut sur une corde raide, tendue au-dessus d'un abîme, qui peut craquer à tout instant.
C'était un grand garçon, bâti en force, au teint mat, aux yeux clairs, qui portait la franchise et la bonté sur son visage. Cet homme possédait en outre, une propriété singulière. Il dégageait du calme. Médecin, il était aussi dévoué que désintéressé et charitable. Son patriotisme était fait d’un métal sans fêlure. On sentait que toute compromission, toute combinaison louche ou tortueuse se fut heurtée, aussitôt, chez lui à un implacable refus.
Il était l'homme qui va tout droit, né pour agir au grand jour, et pour ne point déguiser sa pensée. Et, ce fut, sans doute, son suprême courage que de se plier, entraîné par les nécessités de l'œuvre entreprise, aux camouflages de la vie clandestine.
Il n'est pas possible de reconstituer ses activités dans le détail. Elles sont un monde. Il s’agit d’une période, d'abord relativement paisible, pendant laquelle son action de résistant double son métier de médecin, d’un temps d’épreuve, et ensuite du temps de la persécution virulente ou larvée, et de l’insécurité chronique qui use les nerfs.
Le 24 juillet 1943, une personne dit de Raynaud. Il est content, épanoui: « Dans un mois... » Murmure-t-il. Il espère le débarquement pour l'été. « Le Gers va être un des départements les mieux organisés. » Il est en pleine euphorie ascensionnelle.
Le 3 août, Raynaud croit encore à un débarquement prochain. Le 19 août, il est moins affirmatif. Il y a en lui des traces de découragement. Auch parle toujours de septembre. Mais, un personnage, plus haut placé, a parlé à Raynaud de Mars 44. Que ce délai lui parait long! Ou bien... est-ce seulement une feinte ? » Se demande-t-il.
Le 25 septembre, Raynaud est toujours dans l'incertitude, quant à la date du débarquement. Mais, il sait qu'une « préparation formidable » se fait en Angleterre: il serait question de débarquer en Belgique.
Le 25 octobre, un des hommes de confiance de Raynaud, rendant visite à une personne, se montre ennuyé, préoccupé: « Le Docteur est brûlé ». Il n'est plus en sécurité chez lui.
Quelques semaines encore, Raynaud essaiera de « tenir » sur place. Il se refuse au départ préventif. Ses adversaires, qui l'on désormais repéré, attendent seulement l'instant favorable pour s'emparer de lui. Le danger devient pressant.
Le début de l'offensive allemande contre la Résistance s’intensifie dans cette région du Gers. Le peintre Dyl, de son vrai nom Yann Bernard Morel, réfugié de Paris, gérant de la propriété de Bergoust, près de Simorre, dépendant du groupe Raynaud, est arrêté chez lui par la Gestapo, le 14 décembre au matin, ainsi que sa propriétaire et complice dans la Résistance Mme Andoul. Le même jour, au même moment, le Maire de Sauveterre (près Lombez), Elie Rançon, est également arrêté chez lui par la Gestapo. Les trois prisonniers sont emmenés et incarcérés à Toulouse, déportés quelques semaines plus tard.
Secrètement alerté, le 3 janvier 44, Raynaud quitte sa maison, sa famille, et ses malades, pour devenir le clandestin intégral. Désormais, il va de ferme en ferme, change sans cesse de gîte, voyage la nuit, et préside aux transports d'armes. Il lui arrive de faire 60 kilomètres en vélo pendant deux nuits de suite. Il maigrit, se fatigue. Une fois, il roule sous la pluie, et passe chez lui. Le temps est détestable. Sa femme le presse de se reposer, et de prolonger la halte. « Non, non, je dois aller... » Dit-il. Il repart.
Une autre fois, ce sont trois gendarmes qui surgissent à un carrefour: « Vous circulez sans éclairage » lui crie-t-on. Raynaud est magnifique d'audace: « Je n'ai pas besoin de lumière pour la besogne que je fais. » Sidérés ou débonnaires, les agents le laissent passer. Une autre fois, il se désaltère dans un café d'Auch, surveillant du coin de l'œil son vélo dont le porte bagage soutient une petite caisse de munitions. Il passe à travers les mailles du filet. Il commence à avoir foi dans son étoile.
Au Maire nommé de Lombez, qui l'interroge un jour, essayant de faire avouer à Raynaud qu'il n'est pas étranger aux menues hostilités, dont le mandataire de Vichy est l'objet dans la commune, Raynaud répond, avec une désinvolture narquoise: « Non, non, soyez tranquille, quand nous nous occuperons de vous, ce sera beaucoup plus sérieux ! »
Mars 44. Toujours en alerte, Raynaud rapproche de Lombez certains de ses hommes.
Pâques 44 (9 avril). En cette veillée d'armes, Raynaud, pour la première fois, s'accorde une détente. Il arrive à Lombez, chez lui, en secret, à l'entrée de la nuit, le Samedi Saint. Ensuite, il passe trois jours caché dans sa maison, et repart le mardi de Pâques, également dans la nuit, ayant entendu, à la radio, le message annonciateur de son premier parachutage. Le message est un texte de Duhamel: « Tel qu'en lui-même, l'éternité le change... ». Le parachutage est d'ailleurs manqué. Cette nuit-là, l'avion allié n'avait pas repéré le terrain. Le premier et le deuxième parachutage, réussis, ne devaient parvenir au groupe Raynaud que le 6 et le 12 mai. (Un autre parachutage devait être manqué, avant le 6 juin, dans la région de Simorre, les colis destinés au groupe Raynaud ayant été reçus par l'A. S.).
Le 6 juin 1944, enfin, l'heure de l'action! C’est un peu tôt, peut-être, pour la mise en mouvement de ces combattants méridionaux, si éloignés du théâtre principal de Normandie... Les armes reçues sont encore tellement insuffisantes! Qu'importe Raynaud rassemble son groupe, entre en campagne, et monte diverses opérations. Les garçons, qui l'entourent, sont contents et « gonflés ».

le monument aux morts

Un jour, les boches, en quête de « terroristes », passent à proximité du camp (de Tachoires), mais sans voir les hommes de Raynaud. Ceux-ci ont eu « chaud » .Ce ne sera pas pour cette fois !
Le 16 juin, voit la première apparition des hommes de Raynaud à Lombez. L'auto de Raynaud stoppe à quelques mètres de la Mairie. Raynaud en descend, entre dans la Mairie, et se présente au maître provisoire de ces lieux, à qui il pose ses conditions. Le mandataire de Vichy fait preuve d'une docilité exemplaire. Il confiera, le lendemain, à un Lombézien, très lié avec le Docteur, qu'il se sent « tout à fait d'accord » avec Raynaud.
Le 17 juin, deux agents de la Gestapo passent la journée à Lombez, avec mission d'espionner Mme Raynaud. Ils sont heureusement repérés, enlevés avec agilité et vivacité le soir même par une patrouille de la Résistance, au moment où ils vont reprendre le train à la gare de Samatan. Leur rapport, qui ne parviendra jamais à leurs chefs toulousains, ne devait précéder que de quelques heures l'arrestation de Mme Raynaud. Cette capture la sauve. Les hommes de la gestapo sont amenés à Raynaud, qui les interroge avant de les faire exécuter. Il apprend d'eux que sa femme, menacée à très bref délai, court désormais de terribles dangers. Il la fait avertir d'urgence par un émissaire. Elle doit quitter Lombez sans perdre une minute. Ainsi alertée, la jeune femme hésite encore. La pensée de ses enfants, finalement, la décide. Elle obéit, quitte Lombez avec eux, le dimanche 18 juin, à 4 heures de l'après-midi, pour rejoindre l'asile préparé. Dès le lendemain matin, le lundi 19 juin, les allemands occupent Lombez en force, et cernent la localité. Ils perquisitionnent dans un grand nombre de maisons, mais aussi commencent à fouiller la campagne environnante. Nerveux, effrayés, ils tiraillent pendant toute la nuit suivante. A l’aube du 20, un des leurs étant grièvement blessé, ils saisissent 27 otages, arrachés brutalement de leur lit, dans le quartier Saint-Adoure. Ces derniers les collent au mur pendant plusieurs heures, et les relâchent enfin, après avoir constaté que la balle qui a atteint le soldat était... allemande.
Le 22 juin, arrivant de Samaran, de Pontijac, et de St André, les allemands cernent le village de Polastron. Ils font irruption dans les maisons, qu'ils fouillent, cherchant les maquisards. A l'école, ils réclament, avec insistance, le résistant Raymond Murguet. Ne le trouvant pas, ils arrêtent sa femme et onze habitants pris au hasard. Les douze prisonniers sont emmenés à Lombez, et interrogés jusqu'à 4 heures du matin. Les hommes sont relâchés. Mme Murguet est emmenée à Toulouse, incarcérée à St Michel, après passage à la Gestapo. Elle subit divers sévices, et ne sera libérée que le 19 août. Deux jours après l'arrestation de Mme Murguet, les allemands, revenant à Polastron, pillent sa maison, et de plus emportent les provisions, le linge, les vêtements et l'argent. (Raymond Murguet, combattant du groupe Raynaud et rescapé du combat de Meilhan, devait être tué deux jours après la libération de sa femme, de la façon la plus navrante, par suite d'une méprise).
Le 24 juin, de nouvelles perquisitions sont effectuées dans la maison Raynaud, le soir et dans la nuit. Les allemands emportent les photos du docteur, de sa femme et de ses enfants. Il y a l’interrogatoire des beaux-parents du Docteur. « Si l'on retrouve votre fille et ses enfants, leur déclare le Commandant allemand, ils seront fusillés sur la place publique. Ce n'est peut-être pas très élégant de fusiller une femme. Mais, il faut anéantir cette race.»
L'épreuve atteint son point culminant pour la famille Raynaud. Une prime est offerte à ceux qui seraient en mesure de livrer la jeune femme. Les chefs des unités allemandes de la région ont reçu l'ordre de la mettre à mort, ainsi que ses enfants, en cas de capture.
Du 20 au 27 juin, un bataillon de sécurité de la Wehrmacht occupe la ville de Mirande. Les militaires se livrent à la recherche de résistants, dont les noms sont en leur possession, et à des visites domiciliaires. Ils fouillent aussi la campagne à la recherche du maquis, capturent de la sorte le chef de compagnie Hoffalt, qui, peu avant, sur l'ordre de son chef de bataillon, avait congédié ses hommes.
A l'actif du réseau "Andalousie", doivent être portés les messages qui ont permis l'identification d'éléments de la Division "Das Reich", le bombardement de la poudrerie de Toulouse, et peut-être aussi le pilonnage par l'aviation alliée d'une colonne allemande en retraite à Villenouvelle (Haute-Garonne).
Le 25 juin, Toulouse est bombardée. C’est le passage de nombreux avions alliés. Les allemands sont soucieux, et effrayés. Ils courent, plus fiévreusement que jamais, en camions armés, dans la campagne, à la recherche d'éventuels parachutistes. Dans l'après-midi, ils arrêtent plusieurs habitants de Lombez, notamment la femme et le frère du Commandant de Scorbiac, officier résistant, puis les relâchent et ramènent ces derniers à l'Isle-Jourdain, en fin de soirée.
Le lundi 26 juin, à l'aube, les allemands s'en vont. Lombez respire.
Se produisent la formation et les déplacements du groupe Raynaud. A la suite du combat qui a mis aux prises, le 3 juin, à Arrouède, les 22 hommes commandés par Félix Féri (de Masseube), avec une formation de la Milice, le groupe Péri, prévenu de l'attaque imminente par Mlle Aimée Cavagnol de Masseube, qui se trouvait dans la maison Péri, gardée par les miliciens et qui sauta par une fenêtre à 5 h du matin en se foulant le pied, pour aller donner l'alarme à ses amis de la Résistance. Cette formation réussit à décrocher dans de bonnes conditions, s'est replié vers les bois, et puis, dirigé sur Samatan. Raynaud, qui se trouve à Gaujan, chez M. Lafforgue, est informé de ces événements et, après avoir conféré avec Péri, décide de réunir ses hommes avec ceux de Péri, et de convoquer ses recrues de l'Isle-en-Dodon. Le groupe, parti d’Arrouède, se gare provisoirement dans la forêt de Salherm, et revient ensuite sur Simorre, après avoir pris des armes à l’Isle en Dodon. Le groupe, désormais, grossi des l'islois et commandé par Raynaud, fait halte, quelques heures, au presbytère de Betcave Aguin, puis stationne à Tachoires, au lieu-dit Libou. Là, les maquisards sont alertés par le frère de Jean Furcatte, de Masseube, lui-même averti d'un danger par Mme Péri. Le groupe lève l'ancre aussitôt et se dirige sur Moncassin, près de Mirande. Il abandonne encore ce cantonnement, parce que les allemands patrouillent dans le coin et se sont approchés à 150 mètres du groupe, qui compte alors une soixantaine d'hommes.
Le groupe émigre ensuite à St-Arroman à 5 kilomètres de Masseube. Et, c'est en partant de St-Arroman qu'il ira s'établir, le 24 ou le 25 juin, sur l'emplacement des fermes Priou et Larée, indiqué à Raynaud par Jean Caussade.
Le 25 juin, le groupe Raynaud occupe donc ces deux fermes, entourées de petits bois et de collines, dans la commune de Villefranche-d'Astarac, à quelque distance de Simorre, au-dessus du village de Meilhan, dans une région assez accidentée. L'effectif grossit. Des agents de la Gestapo français et allemands ont été capturés. Certains d'entre eux sont exécutés. De nouvelles recrues vont rejoindre les rangs. Raynaud agit et attend.
Les délais et les incertitudes ont certes éprouvé, à la longue, les nerfs de cet homme, d'apparence si calme. Le fameux débarquement, tout de même, a eu lieu. Il réussit et progresse. On a appris, le 27 juin, la prise de Cherbourg. Une opération du même genre doit être lancée à une date indéterminée, sur les côtes méridionales.
Au début de juillet, un nouveau débarquement est annoncé. Il se produirait sur les Sables d'Olonne. Un peu plus tard, il sera question de Port La Nouvelle.
Le 1er juillet, accompagné par le Commandant Marcellin (qui a rejoint le groupe vers le 16 juin) et par deux de ses chers garçons les Lombéziens Becanne et Lalanne, Raynaud traverse Lombez en auto, et rend visite à une amie sûre, Mme Capdeville, l'institutrice de Garravet. Chaque soir et tard dans la nuit, Raynaud guette, près de l'appareil de radio, le message qui confirmera l'arrivée de l'important parachutage promis. Plusieurs tonnes d'armes et de munitions doivent être réparties entre plusieurs unités. Les populations d'alentour sont, en majorité, sympathisantes. Mais, à la ferme Priou, le terrain ne serait guère favorable à la défense. La trahison, dans l'ombre, continue de tisser ses filets. Et, Raynaud ne l'ignore pas. Mais, une sorte de fatalisme le possède. Maintenant qu'on est dans le bain, on n'a plus qu'à aller de l'avant!
On y va.
Le 2 juillet, une date établie d’après le témoignage de Résistants de Simorre et de Villefranche d'Astarac dans la matinée, un avion survole le groupe, jette des tracts qui engagent les maquisards à se rendre, à déposer leurs armes, et leur promet l'amnistie. Pas une seconde, les hommes ne sont tentés de céder à cette invite. Le piège grossier est trop visible, et ils ne se sont pas ébranlés pour s'arrêter en chemin. Mais, quelques uns flairent le danger, et voudraient quitter cet emplacement. L'un d'eux serait allé trouver Raynaud : « Tu as peur ? » lui aurait jeté le chef durement. Cet argument est sans réplique !
Tous les jours, des volontaires viennent pour s'engager. Le Docteur Raynaud a bon espoir de les armer tous. Car, le 3 juillet, il a eu la visite du major américain Fuller, qui lui a promis des parachutages. Ceux-ci arriveront d'ailleurs, mais trop tard. Mais, déjà, le maquis n'a-t-il pas été repéré?
Un avion allemand, affirme-t-on, a survolé la région et lancé des tracts, invitant les maquisards à rendre les armes. Raynaud est prévenu du danger qu'il coure spécialement par Vila, qui doit tenir le renseignement de source sûre.
On prépare le départ, cependant. On charge le camion de munitions. Le départ a été fixé au jeudi matin 6 juillet.
Le mercredi 5, vers 17 heures, deux résistants de l'Isle-en-Dodon, MM. Barthe et Coret, arrivent à la ferme Priou, tout essoufflés, porteurs d'un message de M. Bartoli, Président du M. U. R, régional de Toulouse. «Vous avez chez vous, fait savoir Bartoli à Raynaud, un agent de la Gestapo. Le signalement est des cheveux taillés à la Tarzan, et un maillot vert. Cet homme correspond avec un agent de la Gestapo, résidant à Samatan, nommé Arthur, lequel est lié avec une certaine Mme M.
Perplexe, Raynaud réunit les chefs d'équipe, et examine avec eux le cas de leurs hommes, mais particulièrement celui des nouveaux venus. Péri ne peut se résoudre à soupçonner un auscitain assez sournois, Alain Lusseau, surnommé Dudule, dont certains traits correspondent au signalement fourni. Ce chef était avec lui à Arrouède et ce dernier fait partie de la Résistance du Gers depuis huit mois. La femme de Dudule, d’origine tchèque, née Storsés, est, certes, impliquée dans la trahison, ayant partie liée avec un inspecteur de police des Renseignements généraux, un français nommé T..., détaché aux services spéciaux de la Milice. Certainement, étant encore à Arrouède, Dudule a commis. Une grave imprudence. Il a écrit à sa femme et lui a donné rendez-vous sur le pont d’Arrouède. Il se serait rendu compte, à la suite de cette entrevue, qu'elle n'hésiterait pas à le livrer. Il paraît, en ce moment, fort irrité contre elle, semble désireux de se venger, et affirme qu'il voudrait se trouver en face d'elle pour l'abattre.
Raynaud, de son côté, se préoccupe du gestapiste embusqué à Samatan : « Nous ne pouvons partir, laissant derrière nous cette bête venimeuse », dit-il. « Nous irons cueillir le bonhomme demain matin. On partira pour Salherm vendredi. »
Le jeudi matin, de bonne heure, Lusseau dit Dudule va trouver Péri. Il demande la permission de se rendre à Lannemezan où sa femme se trouve, dit-il. Il voudrait aller se venger de la vipère, qui l'a trahi: « Tu es fou ! Lui dit Péri. Attend au moins que nous soyons à Salherm » .La permission lui est refusée. Dudule ne se décourage pas, et va trouver Raynaud. Ce que l'un refuse, l'autre l'accordera peut-être. Raynaud refuse aussi. Il va partir pour Samatan, accompagné de Péri, de Caussa et de quelques hommes. A Samatan, le fameux Arthur, ordonnance du Commandant belge Spilboren, essaiera de prendre la fuite à la vue des hommes de Raynaud. Il sera abattu, et le Commandant Spilboren, qui fait mine de le protéger, malheureusement blessé. Chez Mme M. la femme liée avec Arthur, on trouve une somme d'argent assez importante et des talons de mandat, émanant de la Gestapo de Montpellier. On emmène la femme, qui sera relâchée par la suite. Un vendeur de journaux, arrivé depuis peu dans la région Lombez Samatan, et justement soupçonné d'être au service de la Gestapo, est également arrêté le 6 juillet au matin. N'ayant pas été exécuté le soir même, les preuves découvertes sur lui et chez lui ayant paru insuffisantes, il s'échappera indemne, pendant le combat du lendemain. On n'a jamais su comment. Cet homme, originaire de St Girons, sera, par la suite, arrêté de nouveau, emprisonné et fusillé.
De retour à la ferme Priou, Péri apprend en arrivant, de la bouche d'Yvon Desgrousilliers, que Dudule a profité de son absence et de celle de Raynaud pour filer en direction de Lannemezan. Le transfuge a même emporté un révolver. Péri « pique » une colère. Raynaud, informé, se montre contrarié de l'incident.
Selon une version, Dudu1e, partant de Meilhan pour Lannemezan, en proie à une légitime indignation, voulait rejoindre sa femme pour lui « régler son compte ». Selon une autre, il aurait reçu secrètement un message de sa femme, qui lui faisait dire d'aller la voir à Lannemezan, l'attirant ainsi dans un piège. Elle l'aurait livré aux a1lemands dès son arrivée, et il aurait subi le dur interrogatoire, en dépit d'une défense improvisée assez habile. Selon les deux versions Dudule serait bien allé à Lannemezan en partant de Meilhan, aurait été pris armé au barrage allemand, et torturé pendant plusieurs heures dans le cabinet d'un médecin. Des voisins auraient entendu ses cris. Selon une troisième version bien troublante, et dont il semble permis de faire état, Dudule ne se serait pas dirigé, en quittant Meilhan, vers Lannemezan, mais sur Auch, où il devait être vu et reconnu, le jeudi soir 6 juillet, dînant en compagnie de sa femme et du Dr Sailhans (de Masseube), chef milicien des plus dangereux (condamné à mort et exécuté à Montpellier après la libération) au restaurant Toujas, rue d'Espagne. Ce serait seulement dans la soirée, après ce repas, que Dudule, emmené à Lannemezan, aurait été torturé (réalité authentique ou mise en scène), aurait livré le secret de l'emplacement du groupe Raynaud. Les trois versions adoptent le même dénouement. Il paraît indiscutable que Dudule, emmené de Lannemezan par les allemands, dans la nuit du 6 au 7 juillet comme guide ou indicateur (bénévole ou contraint ?) se trouvait avec eux à Meilhan pendant le combat du 7 juillet et a été «liquidé » par les allemands à Lannemezan au retour de l'expédition, caractérisant un instrument méprisable dont on s'est servi et qui a perdu toute utilité.
La femme Lusseau, épouse de Dudule, condamnée à mort après la libération, n'aurait pas été exécutée.
Le 6 juillet, la veillée se prolonge. Raynaud a reçu la visite du Dr Deumié de Samatan, de Pierre Cassagnabère résistant de Simorre, un ami très sûr.
Plusieurs agents de liaison du groupe Parisot, Cazaubon, Surmain, et Kaganovitch lui ont apporté un message vers huit ou neuf heures.
Raynaud est informé qu'il est en danger. Il risque d'être attaqué, et ferait bien de quitter cet emplacement sans retard. Raynaud et Marcellin interrogent les messagers. Ceux-ci affirment qu'ils n'ont vu « aucune patrouille allemande sur les routes du Gers ». Certains « nouveaux », qui devaient le rejoindre, viennent d'arriver. A minuit, Cassagnabère, quittant le maquis, franchit la ligne de garde. Un des veilleurs l'invite à tendre l'oreille, et lui demande s'il n'entend pas le roulement d'un camion. Mais, le bruit est imperceptible, au surplus tellement éloigné! Dans les deux fermes, les hommes se couchent dans le foin et s'endorment.
Il semble que les deux fermes aient été reliées par un téléphone de campagne.

Epave de carrosserie s'épave

Jusqu'à deux heures du matin, Raynaud écoutera encore la radio dans la petite pièce de la ferme Priou qui lui sert de P. C., tandis que, dans la nuit mystérieuse et muette, se scelle et se joue son destin.
Le 7, à cinq heures et demie, une colonne allemande du 116ème bataillon de grenadiers, forte de trois compagnies de combat, 500 hommes chacune et d’une compagnie d'engins avec mortiers et mitrailleuses lourdes, arrive à Masseube. Cette colonne s'arrête à l'endroit dénommé le Puy, croisement de la route de Lannemezan à Auch, avec la route Simorre-Meilhan-Miélan. Règne l’incertitude des dirigeants de la colonne. En cet instant, deux habitants de Masseube se trouvent à ce même carrefour. Ceux sont M. Thomas, négociant, qui se rend à son magasin tout proche, et M. M., Président de la Légion, qui habite assez loin de cet endroit et dont la maison est le rendez-vous de la Milice. Ce dernier aurait indiqué aux allemands la route de Meilhan, alors que les premiers véhicules placés en tête de la colonne s'étaient déjà engagés sur la route de Miélan.
Le 7 juillet, très tôt, entre 5 heures et demie et 6 heures, d'après la version d'un résistant simorrain, un habitant du village de Sarcos, nommé G. (qui fut fait prisonnier), passe en vélo, à faible distance de la ferme Priou, se dirigeant vers Simorre, où il compte prendre à 6 heures et demie l'autobus de Toulouse. Collaborateur, cet homme a été volontaire pour l'Allemagne. Les allemands l'ont renvoyé en France dans l'espoir qu'il pourra les servir. Il parle couramment l'allemand. Sur la route, soudain, il se heurte à des combattants boches en uniforme. Les papiers lui sont demandés. On l'interroge : « Nous allons attaquer le maquis de Miélan... », Disent les hommes verts. -« Vous en êtes loin, remarque G. C'est à 40 kilomètres. Alors, les boches montrent à G. la carte détaillée, qui leur a été remise en vue de l'opération. C'est de Meilhan et non de Miélan qu'il s'agit. « En effet, ceci est plus près, reconnaît G. Il est autorisé à poursuivre sa route. Parvenu à Simorre, il raconte bonnement son aventure aux hommes, qui se préparent, comme lui, à prendre l'autobus. L'un des auditeurs se détache, et va réveiller un simorrain qu'il connaît. Celui-ci ne se soucie pas d'intervenir, mais réveille néanmoins un de ses amis, lequel en alerte un autre, qui, lui, va prévenir Cassagnabère. Celui-ci se met en mouvement, et se dirige en toute hâte vers le maquis. Trop tard, hélas! Parvenu à quelque distance des deux fermes, Cassagnabère entend le premier coup de feu tiré par le maquis, trois rafales du fusil mitrailleur de Jean Desgrousilliers, dit Yvon. Aussitôt, la riposte allemande, savamment organisée, généralisée, nourrie, et féroce, jaillit de toutes les collines. Cette dernière noue autour de la position, devenue un point de mire tragique, un véritable cercle de feu. Le combat inégal, désespéré, et désormais déclenché, suivra son cours inexorable. En effet, cela concerne 1.500 hommes contre 80, des canons de 88, des mortiers et des mitrailleuses lourdes contre des grenades et une dizaine de fusils mitrailleurs. Bouleversé, le cœur étreint, et torturé par son impuissance, évoluant à l'extérieur du périmètre de l'attaque, Cassagnabère, des heures durant, observera la tragédie. A 2 kilomètres de l'épicentre du combat, il aura l'impression que l'explosion du camion lui secoue les entrailles.
Venus de Lannemezan dans la nuit, guidés, prétendent certains, par une poignée de traites français, (Un rescapé de Masseube affirme avoir reconnu après la bataille la voix du milicien Ste Lary) documentés avec précision et munis de cartes spéciales, ayant laissé leurs camions à plusieurs kilomètres, les allemands ont rampé silencieusement entre quatre heures et six heures du matin, cerné la position à réduire, et mis leurs engins en batterie. Les hommes de garde du maquis n'ont rien entendu. Au petit jour, un noble et généreux garçon, fils du Maire de Gaujan, Jean-Louis Lafforgue, ayant aperçu les allemands a couru vers le maquis avec une impétuosité héroïque, et est parvenu au P. C. de la ferme Priou quelques instants avant le déclic fatal. « Ah! Les canailles! » S'écria Raynaud, Il alerte ses hommes: « Eh bien! Les gars, on va y aller! » Aurait-il ajouté.
Sans doute, croit-il les allemands moins nombreux, ce qui eut donné aux siens quelques chances. Le courageux messager ne se hâte pas de repartir, et veut combattre avec le groupe. Mais, Raynaud, qui n'a pas d'arme à lui confier, n'accepte pas ce sacrifice: « Va-t-en, mon petit, lui dit-il, sauve-toi. » Le garçon obéit. Il franchira, presque par miracle, la barrière déjà dressée. Il se dit être employé par un cultivateur du voisinage, M. Gouaud, lequel, intelligemment et avec à propos, corrobore et soutient sa version.
Lafforgue a voulu et n'a pas pu, initiative admirable, mais trop tardive. G... aurait pu, mais n'a pas songé à vouloir. Cet indifférent se doute- t-il que, pendant quelques secondes, il a tenu entre ses mains le sort, et la vie de ces nobles garçons courageux, et enthousiastes, pour la plupart si jeunes. Certains d'entre eux n'avaient pas dix-huit ans! Qu'il a eu l'énorme pouvoir de conjurer la catastrophe. Un peu de présence d'esprit, de dévouement, de pitié, seulement, pour cette tendre chair que menaçait le massacre... Quelques hommes, à sa place, auraient osé se détourner de leur chemin. Une faille existait encore, à cette heure très matinale, dans le dispositif allemand. Ce passant, homme. « Quelconque », aurait pu faire reculer la mort. Mais, inconscient de son pouvoir, ignorant qu'il accomplissait le geste de Pilate, il roula vers son autobus. (En de telles circonstances, nul ne peut être contraint à l'héroïsme. L 'héroïsme ne peut être que spontané.) Rien, désormais, ne devait plus arrêter la marche de l'événement. Un membre du groupe, qui avait couché à Simorre, aurait songé, un peu plus tard, à faire diversion, et à attaquer un camion allemand stationné à la sortie de Villefranche. Les concours lui auraient fait défaut ou de plus les armes. Certains craignirent, non sans raison, de faire massacrer, de surcroît, la population des villages. On ne saura jamais tous les secrets que recèle ce drame. Trop de témoins sont morts !
Cependant, dès le début de la bataille, le camion, chargé de munitions et de plastic, en vue d'un prochain départ, fut atteint par un des premiers coups de canon, et avait explosé avec un fracas terrible. 800kg de tolite (explosif formé par un dérivé nitré du toluène) s’enflammèrent. Le pont arrière du camion devait être retrouvé à 200 mètres. La ferme principale brûlait. La plupart des autos, rangées à proximité des bâtiments, flambèrent à leur tour. Quelques hommes du groupe Raynaud avaient essayé, dès le début, de passer entre les mailles du rideau de feu. Certains y réussirent. D'autres tombèrent. En grand nombre, les jeunes combattants, dont beaucoup sont novices, recevaient, dans cette terrible affaire, le baptême du feu, et quel feu! Ils avaient rejoint leur poste de combat, et luttaient, de toutes leurs forces, avec une sorte de fureur sacrée. Perdus, sans doute, mais auparavant, ils allaient vendre chèrement leur vie.
Autour d'eux, et de toutes les directions, les assaillants surgissaient, par vagues, criant pour tenter d'effrayer les Français, et non sans que leur progression leur coûtât des pertes. Pendant près de trois heures, le dur combat se poursuivit, tant que les Français eurent des munitions.
Ayant combattu, puis pansé un homme blessé près de lui (son cher ami Caussade), Raynaud était tombé sur la pente proche de la ferme Priou, blessé à la cuisse. On devait le retrouver, achevé d’une balle dans la tète, et les poings encore crispés dans le dernier geste de la lutte.
Le commandant Marcellin combattit sur l'emplacement de l'actuel cimetière, en compagnie du rescapé Gabrillou (son ordonnance). « Economisez vos munitions et tirez juste! » avait-il donné comme consigne à ses garçons. Homme d'expérience, vétéran des deux guerres et des campagnes coloniales, il ne pouvait pas ne pas se rendre compte très vite de la gravité de la situation. Il suivait, à la jumelle, la progression des Allemands. Et, voyant tous les garçons à leur poste, il disait admiratif, à Gabrillou : « En 14, il fallait deux ans, pour faire un soldat. Aujourd'hui, il ne faut que, quelques jours ! Vois ces petits, comme ils se battent » (Nombre d’entre eux devaient être retrouvés la grenade à la main.)
Blessé d’abord à la tête, puis au ventre après deux heures de combat, par une rafale de mitrailleuse, il descendit, en se traînant, suivi de Bouet, la pente jusqu’au petit ruisseau. Il prit, derrière un fusil-mitrailleur, la place d'un tireur blessé, et continua de faire fonctionner l'engin aussi longtemps qu'il en eut la force. On devait le retrouver sur cet emplacement, criblé de balles. « Les projectiles avaient haché toutes les brindilles de la haie qui le camouflait, et pratiqué une petite fenêtre au-dessus de son arme. » (Discourt du Colonel Marceau le 10 septembre 1944). Cependant, l'âpre et vigoureuse résistance des nôtres, les pertes, relativement élevées, infligées aux assaillants (Qui devaient remporter, croit-on, en regagnant Lannemezan, 2 ou3 camions de morts et de blessés), avaient porté au paroxysme la fureur teutonne. Maîtres du terrain, lorsque les derniers Français valides eurent été mis hors de combat, les Allemands se déchaînèrent. Ils donnèrent libre cours à leur férocité. Ils achevèrent les blessés, tous munis du brassard avec la croix de Lorraine, et dont les deux tiers environ, atteints de blessures guérissables, auraient pu être sauvés. Ils les dépouillèrent de tous les objets personnels susceptibles d'aider à leur identification, s'attachant à les défigurer, et s'acharnèrent même sur les morts pour les rendre méconnaissables. Tous les garçons qui, dépourvus de munitions, s'étaient rendus, furent massacrés impitoyablement. Ainsi, 14 se trouvaient dans 1a cour de la ferme Larée. Certains étaient brûlés vifs, à l'intérieur de la même ferme. On ne devait retrouver de ces derniers que des débris informes, confondus avec les décombres du bâtiment Les trois prisonniers, épargnés ce jour-là, on ne sait pourquoi, sinon pour les fusiller, Wernot, Viviès et Vignaux furent exécutés le soir même à Lannemezan, au lieu-dit « le Pont d'Espagne », (voir le récit à la fin). Les Allemands fouillèrent, en outre, les fermes alentours, terrorisèrent les habitants, les animaux et emmenèrent, comme otages, hommes inoffensifs, pris dans quatre exploitation différentes. C’était de paisibles cultivateurs, qui n'avaient aucun lien spécial avec la Résistance, et qu'ils assassinèrent, dans la cour de la ferme Priou, avec une épouvantable cruauté, rompant leurs membres à coups de crosse, avant de les achever. On entendait crier ces malheureuses victimes à plusieurs kilomètres.
Cependant, dès que le départ des allemands fut certain, la population des localités avoisinantes afflua sur le théâtre du drame. Les français d'alentour avaient vécu ces heures de proche bataille dans des sentiments d'anxiété bien naturelle et de frayeur. Ils arrivaient en hâte, munis de tous les accessoires de pansement qu'ils avaient réussi à se procurer, persuadés qu'ils allaient avoir de nombreux blessés à secourir. Hélas! ...A part trois ou quatre blessés, qui avaient pu se dissimuler dans le fourré d'un bois, et qui devaient par la suite être sauvés et un blessé grave qui devait rendre le dernier soupir avant d’atteindre l'hôpital, les témoins horrifiés et consternés ne devaient découvrir que des morts, pour la plupart horriblement mutilés et dont l’identification s'avérait des plus difficiles. Dans ces circonstances exceptionnelles, les habitants de la région firent preuve du plus grand dévouement et d’une générosité spontanée. Ils se prodiguèrent pour mener à bien la douloureuse besogne, puisèrent dans les réserves familiales, donnèrent sans hésiter tous les draps utiles à l'ensevelissement des martyrs. (Il fallut deux draps par cercueil) Il convient de signaler, d'autre part, la noble et courageuse attitude du Maire de Villefranche-d'Astarac, M. Lacaze, qui dirigea les secours avec une inlassable énergie, sans égard à ses propres risques. Ce citoyen eut la conduite d'un homme de devoir et de cœur. L'abbé Baron, curé de Villefranche et de Simorre, parcourut également le champ de bataille, et se pencha avec une émotion inexprimable sur les pauvres gisants, souvent défigurés, navré d'arriver trop tard pour apporter à quelques uns d'entre eux un peu de réconfort. Ce prêtre, homme robuste, équilibré et en pleine force, accoutumé par son ministère à la vision des agonies, devait être bouleversé par l'affreux spectacle, au point de ne pouvoir pendant des nuits retrouver le sommeil.

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Résumé du récit de Pierre Cassagnabère : (Septembre 1946)
« Je suis revenu à Simorre dès que j'ai pu franchir la ligne de feu, pour conférer avec mes camarades de la Résistance. Réunis, nous nous sommes posés cette angoissante question : « Comment pouvons-nous porter secours à nos amis assiégés et en si grand péril ? » Hélas! ...Malgré toute la bonne volonté de ceux qui auraient souhaité se joindre à nous, il était matériellement impossible de donner des armes à chacun d'eux. Essayer de faire une brèche, c'était sacrifier quelques vies de plus, sans qu'un sérieux espoir de réussite pût animer notre entreprise.
« Une deuxième question se posait : faire appel au maquis de l'Armagnac. Cette question ne se posa pas longtemps. Il eût fallu que le noyau de la ferme Priou pût tenir une grande partie de la journée. Or, entre 9 h 30 et 10 heures, la bataille était virtuellement terminée. Le camion de munitions ayant explosé dès le début de l'affaire, nos combattants ne disposaient plus que de munitions très insuffisantes, celles que chacun d'eux avait pu emporter avec soi. Il n'était plus possible de les ravitailler.
« Jusqu'à onze heures trente, on entendit encore le crépitement d'armes à feu. Restait-il un espoir que les plus héroïques de nos camarades pussent encore opposer une résistance à l'ennemi ? Hélas! ...Quelques heures plus tard, il nous était facile de nous rendre compte qu'en cette fin de matinée, il ne s'agissait plus, déjà, que d'exécutions, et de massacres.
« Ici, j'ouvre une parenthèse ! Les officiers allemands, aujourd'hui prisonniers à Toulouse, qui ont commandé l'expédition de Meilhan, allèguent pour leur défense que le combat a été régulier, et osent prétendre qu'aucun des maquisards du groupe Raynaud n'était porteur du brassard. Mensonges! Devant la commission rogatoire du tribunal militaire de Toulouse, j'ai rétabli la vérité, au cours de ma déposition du 5 février 1945. Tous les hommes de Raynaud étaient munis du brassard, qui faisait d'eux des combattants reconnus de l'armée nationale de l'Intérieur.
« Repartis de Simorre, entre midi et demi et une heure, nous nous dirigeâmes, Charles Lafforgue et moi, vers le maquis, dans l'espoir de porter secours aux blessés. Mais, il nous fallut encore pas mal de temps pour atteindre le centre du champ de bataille. Les Allemands étaient toujours sur les lieux, fouillant coins et recoins, à la recherche de quelques nouvelles victimes. Vers trois heures de l'après-midi, enfin, ils se décidèrent à quitter le théâtre de leurs forfaits. Ils dévalèrent pour la plupart, sur le versant Ouest, rejoignant leurs camions, qui les attendaient sur la route de Meilhan. Mais, avant de s'éloigner définitivement, ils fêtèrent leur « victoire » dans la ferme de Mme Cabirau, dans la maison même où, la veille encore, les jeunes gens du groupe Raynaud étaient reçus avec tant d'affectueuse amitié, qu'ils avaient surnommé Mme Cabirau « la maman du maquis » . Cette femme, courageuse et bonne, dut assister, impuissante, aux ébats de ces misérables, qui, les mains encore tachées du sang de ses enfants d'adoption, buvaient son meilleur vin, fouillaient ses armoires et faisaient main basse sur ses provisions.
« Enfin, ils reprirent la route de Lannemezan. Nous arrivâmes peu après sur les lieux, en compagnie du rescapé Jean Bernard (Petit neveu de M. Bouet), que nous avions trouvé couché tout frémissant encore, entre une grande haie et un vieux terrier. « Que s'est il passé là-haut ? » lui avions-nous demandé anxieusement. « Je ne sais pas trop, nous dit-il, mais je crois qu'ils sont tous morts. »
Le cœur serré, nous sommes montés tous trois, par les coteaux surplombant la Lauze jusqu'à la ferme Larée, dite « petit maquis », où couchaient une vingtaine d'hommes. Ce fut une vision d'épouvante et d'horreur! Le plus affreux spectacle s'offrait à nos yeux dans la cour de ferme Larée, dont les bâtiments brûlaient encore. Ce dernier dépassait tout ce que nos pires appréhensions avaient pu nous faire imaginer ! 14 corps gisaient pêle-mêle. Tous, sans exception, avaient été mutilés. Leurs têtes, surtout en partie déchiquetées par les balles tirées à bout portant, ne laissaient aux sauveteurs qu'un faible espoir d'identification. Leurs mains crispées, comme cherchant à s'accrocher, trahissaient, de leurs derniers instants, toutes les brutalités qu'ils avaient subies.
Sous nos yeux, on retira, de la ferme, un corps carbonisé. Un autre était presque anéanti. Il ne restait de l'être humain, foudroyé à cet endroit, qu'une sorte d’esquisse fragile, prête à se dissoudre.
Nous poursuivîmes nos recherches dans les bois proches de la petite ferme. Se présenta le même spectacle ! Des corps gisaient çà et là, portant la trace des mêmes sévices: la marque sinistre de la barbarie.
Nous atteignîmes enfin la ferme Priou, qui brûlait. Autour des bâtiments de la ferme incendiée, si gaie et si animée la veille encore, les voitures, camions et camionnettes achevaient de se consumer. Des corps jonchaient le terrain, également mutilés et profanés. Ceux des otages étaient dans un état particulièrement lamentable. Le tronc de l'un d'eux avait été littéralement pourfendu, et se partagea lorsqu'on eut besoin de remuer le corps pour lui rendre les derniers devoirs.
Le corps du docteur Raynaud gisait à quelques mètres à peine de son poste de commandement. Ce chef, si noble, et que nous aimions tous, avait essayé d'assurer, jusqu'à la dernière minute, avec le courage que nous lui connaissions, la défense de son groupe.
« Déjà, pas mal de personnes étaient arrivées sur les lieux. De tous les coteaux environnants, débouchaient encore hommes et femmes, tous décidés à faire de leur mieux, tous animés des mêmes sentiments de pitié, d'indignation et d'horreur. La nuit, cependant allait tomber, nous contraignant à suspendre les recherches jusqu'au lendemain. Avec le concours de la Croix-Rouge, venue d'Auch, des équipes furent constituées pour ramasser les corps, les transporter et les rassembler dans la cour de la ferme Priou, afin de les identifier dans la mesure du possible, tandis que des hommes de bonne volonté creusaient la grande tombe, où tous nos camarades allaient reposer côte à côte. Un certain nombre de membres du groupe (une quinzaine) avaient réussi à franchir toutes les lignes d'encerclement. D'autres, ayant dépassé la première ligne et se croyant sauvés, avaient été abattus à l'approche de la seconde ligne. Des hommes furent trouvés morts assez loin des deux fermes, sur les crêtes des bois environnants, dans des champs de blé, en bordure des chemins, parfois à plus d'un kilomètre de distance, tous pareillement achevés d'une balle dans la nuque. Dans le cercueil des morts, immédiatement identifiés, fut placée une bouteille, fermée contenant, sur un papier, le nom du défunt. Par la suite, ce fut le commandant médecin Angèle, de Gimont, membre de la Résistance, qui assuma, avec grand dévouement, la charge des exhumations et identifications successives du 9 novembre et du 14 juin 1945. Actuellement, le nombre des inconnus semble s'être réduit à trois. »
Compte rendu du récit de Mme Cabirau :
Mme Cabirau, « la maman du maquis », exploite un petit bien, à faible distance des fermes Priou et Larée. Fin juin, et début juillet 1944, elle recevait à toute heure la visite des jeunes gens du groupe Raynaud, à qui elle rendait de petits services. Le 7 juillet, elle fut avisée de bonne heure de l'arrivée des Allemands par un de ces chauffeurs français, requis par les allemands, et qui se voyaient contraints d’accompagner ceux-ci dans leurs expéditions. S’étant introduit dans la maison de Madame Cabirau, où il demeura tapi pendant toute la durée la bataille, le chauffeur révéla à son hôtesse, qu'il avait reçu, la veille, à Lannemezan, l’ordre de tenir son camion prêt au départ pour 2 heures un quart du matin (heure allemande), minuit un quart (heure solaire) pour le départ. L’expédition avait donc eu lieu. Madame Cabirau passa le temps de la bataille à l'intérieur de sa maison, collée dans l’angle d'un mur, perplexe, effrayée et angoissée, mais loin d'imaginer que l'affaire allait se terminer de façon aussi désastreuse pour ses amis. La bataille finie, elle fut longuement interrogée. Les Allemands demeuraient sur le seuil de sa maison: «Terroristes... Madame ? » Lui répétaient-ils avec insistance. Elle s'efforçait d'affirmer qu’elle ne savait rien, et ne s'était mêlée de rien, lorsque l'arrivée d'un infirmier allemand, avec les mains et les vêtements tâchés de sang, et qui lui demandait de l'eau, vint la tirer de cette périlleuse situation. Elle lui donna les diverses choses qu'il réclamait. Les Allemands s'emparèrent de ses provisions, plongeant leurs mains à même ses pots de salé, interrogeant son mari avec une malveillance soupçonneuse. Mais, ils se retirèrent, finalement, sans l'avoir autrement molestée. Elle sut par le chauffeur français, que 25 S.S. figuraient parmi la troupe désignée pour cette attaque. Ces S. S. furent vraisemblablement les exécuteurs des atrocités, que la population d'alentour devait découvrir quelques heures plus tard avec stupeur et horreur.
Fait étrange, la ferme la plus proche de la ferme Priou, habitée par la famille Peyrouton, devait être épargnée. Les boches avaient dit à ses habitants: « Restez enfermés et ne sortez qu'après la bataille. » Ils ont obéi. Ils n'ont eu que quelques animaux blessés ou tués. Tandis que l'otage Abel Rajon devait être cueilli à près de deux kilomètres du P. C. central.
Récit d'un rescapé: (Jacques Chaunu de Paris)
« Des autos allemandes patrouillaient sur les routes. On rejoignit de nuit un nouveau cantonnement (Simorre). Aussitôt, vint un gros afflux de jeunes des campagnes, dans notre formation, avec armes et véhicules.
« Nous fûmes alors, environ 80. Nous changions souvent de cantonnement. Coups de main, et expéditions de sabotage. A part cela, régnait un calme.
« Nous finîmes par nous établir, peut-être trop longuement, dans la commune de Villefranche-d'Astarac (Meilhan ou Masseube).
« Vint la nuit du 6 au 7 juillet 1944. Nous étions de garde à minuit. A 6 heures, nous fûmes relevés par des camarades. On monta donc se reposer dans notre grenier, (la ferme où étaient le P. C. et le parc d'automobiles).
« Pendant notre tour de garde, rien de suspect ne nous avait alertés. Il n’y avait aucun bruit de camion, alors que les Allemands avaient quitté Lannemezan à 2 heures, et que cette ville ne se trouve qu'à une cinquantaine de kilomètres. Ceux-ci avaient arrêté leurs camions très loin du camp, avaient installé leurs pièces et attendu le jour pour attaquer. Ils étaient renseignés par un camarade, capturé la veille et qui avait parlé après plusieurs heures de tortures.
« A 7 heures, nous fûmes réveillés par les sentinelles et le chef Félix Péri (le rescapé) qui nous commanda: « L'équipe Yvon (avec Jean Desgrousilliers qui fut tué), allez en patrouille dans le bois, en bas, en vitesse, il y a du louche. » En nous frottant les yeux, en rouspétant: « Ah! Merde, c'est encore une blague ! », On se leva quand même en vitesse, on laça nos chaussures, et on décrocha sa mitraillette, son fusil, et son fusil-mitrailleur. On se mit les musettes à grenades et à munitions autour des reins, et on descendit l'échelle. On se dirigeait vers le bois, lorsque j'aperçu, sur un coteau, un homme debout, et immobile, à environ un kilomètre.
« Yvon regarda avec ses jumelles, et dit : « C'est un homme : Fritz ou Milico.) Je décrochai mon fusil et dis: « On va faire un carton! » Les camarades m'arrêtèrent et me dirent: « Non, vieux ! On n'a pas reçu d'ordres ! » On revint donc sur nos pas. Le camp commençait à s'agiter. Pendant qu'on donnait l'alerte et que les copains s'habillaient, et s'équipaient, on rejoignit notre position de combat (N'entendez pas par position le moindre trou, la moindre protection. Au surplus, nous ne connaissions nos emplacements que depuis trois ou quatre jours à peine). En partant, je vis une douzaine d'hommes, qui montaient parallèlement à nous. Et, sur le moment, je crus que c'étaient des copains (cette colonne était du côté de la ferme non démolie).
Soudain, je dis à Yvon :
« Mais, dis donc, jette un coup de jumelles sur cette équipe. »
« -Fais un carton, en vitesse. Fous-leur une rafale.
« -Les ordres, dit-il. Les ordres ! Qu'est-ce qu'ils foutent, au P. C. ? ...
« -Grouille, lui dis-je. Ils installent une arme automatique. »
(Effectivement, les premiers hommes s'agenouillèrent, et on les voyait monter leur arme.)
« Ta... ta... ta... Yvon, debout, lâcha une rafale sur les Fritz, également debout. La terre vola à leurs pieds, la rafale étant trop basse. Ils se jetèrent à plat ventre, protégés par le sommet de la butte. Nous en fîmes autant, protégés par la courbe d'une butte semblable. Nous étions à 500 mètres les uns des autres. Un chemin passait entre nous.
« La bagarre s'engagea entre ces deux petites formations. Maurice Lavache, le bras gauche dans le plâtre, ne pouvant se servir du fusil, faisait le chargeur d'Yvon. Nous étions, alors, les premiers à nous battre. Les Fritz furent descendus au bout d'une demi-heure. Leur tir cessa. Seulement, nous étions encore arrosés par des mitraillettes tirant sur notre gauche, et par des armes lourdes tirant, de loin, sur notre droite. La bataille était engagée de partout. Le camion de munitions venait de sauter, et les malheureux couraient à travers les flammes de la ferme incendiée. Malheureusement, le tirailleur d'Yvon n'eut plus de munitions. Et, il n’y eut plus que René Lavache et moi, qui nous battions au fusil. Les autres n'avaient que des mitraillettes, vulgaires épouvantails. Au bout d'une heure et demie, nous décidions, puisque aucun ordre ne venait (1'état-major étant anéanti) de nous replier. Personne de notre groupe n'était touché, quoique ayant subi un feu d'enfer. La terre volait de partout. Et ce n'était qu'un sifflement de balles autour de nous. Les Fritz de devant étaient rendus silencieux, et ceux de gauche se trouvaient malmenés par un fusil mitrailleur d'un autre groupe. On se releva à moitié, et on décrocha vers le chemin qui passait entre les deux fermes brûlées. Malheureusement, Yvon fut atteint par une arme lourde. Son F. M. vola en éclats. Touché à la cuisse, il tomba. Maurice Lavache essaya de le traîner, mais ne put y réussir. Il n'y avait rien à faire pour le sauver. Nous étions morts de soif, ayant respiré beaucoup de poudre et très fatigués par une nuit de garde et la bataille. On progressa, dès lors, par bonds, traînant seulement quelques grenades. Nous étions arrosés de partout ! C’était infernal. Et, les obus faisaient voler la terre des fossés, où on progressait. Maurice Lavache fut touché au pied, mais marcha quand même.
« Au bout d'une demi-heure de cauchemar, on atteignit un bois où l'on reprit le souffle. Nous n'en pouvions plus. Puis, on franchit un pré sous un feu d'armes automatiques, et on rejoignit un fossé au bord d'un autre bois. Je dis aux camarades de me suivre dans ce bois, et de ne pas aller au delà. Je rejoignis ce bois, pensant qu'ils me suivaient. Mais ils ne bougèrent pas. Ce fut la dernière fois que je les vis. Ils voulurent aller encore plus loin. Mais, aucun ne passa à travers le barrage. Les Fritz fouillèrent le bois. Mais, comme j'étais monté sur un arbre, ils ne me virent pas. Ils n'insistèrent pas, croyant avoir eu toute notre équipe.
« La bataille durait toujours. Les Allemands montaient à l'assaut, par vagues de douze. Commandés au sifflet, il en tombait un assez grand nombre. Mais, il en venait de partout, et ils finissaient par passer. A la deuxième ferme où ils avaient fait des prisonniers, arrivèrent des voitures de tourisme, contenant probablement des officiers. Aussitôt, je les vis aligner les camarades, la main dans la main, et le revolver marcha. Il marchait partout. Les Allemands patrouillaient et achevaient tout homme couché: une vraie boucherie !
« Ils emmenaient leurs morts et leurs blessés. Ils se retirèrent, pressés de partir. Seule une équipe resta pour récupérer les camions. Une camionnette fut réparée, et fila. Une autre, remplie de Fritz, fut arrêtée, en bas, par un fossé. Les hommes descendirent, s'attelèrent autour, et: ho... hisse ! Là-dessus, boum... Une torpille de « bazooka », arme anti-char, arriva sur le camion rempli de Fritz. Une flamme jaillit, et plus grand chose ne resta. Tout fut démoli. Le camarade inconnu, qui avait tiré, fut massacré. Je ne distinguai pas d'où il avait tiré, et je ne saurai jamais qui fut ce héros. (Peut-être Roger Aizeman).
Le silence se fit, enfin, après quatre heures d'un terrible fracas. Je descendis de l'arbre. Et, n'étant pas sûr que les Allemands fussent partis, je filai sur l'Isle-en-Dodon, en compagnie de quatre copains, échappés comme moi, de la mort. Je revins le lendemain pour identifier les camarades, ceux du moins qui étaient identifiables. En effet, les Allemands s'étaient acharnés à les défigurer. Les gens des environs avaient recouvert tous les morts de draps. Partout, on voyait de ces tâches blanches. C’était navrant! A part une dizaine, tous furent identifiés. Les hommes du pays creusèrent une fosse. Et, des caisses de planches furent confectionnées. Les morts furent ramassés par des charrettes et enterrés proprement.
« Les Allemands eurent là, dit-on, plus de 150 tués et de nombreux blessés, sur 1.500 à 2.000 combattants. Les copains luttèrent jusqu'à épuisement de leurs munitions. Et, à part ceux qui purent décrocher, ils tombèrent en héros.
« Si le pays oublie ce que furent les maquis, expliquez ce que fut notre vie, sans arrière, sans secours, sans armes, et sans nouvelles ».
A l'actif du réseau "Andalousie", doivent être portés les messages qui ont permis l'identification d'éléments de la Division "Das Reich", le bombardement de la poudrerie de Toulouse, et peut-être aussi le pilonnage par l'aviation alliée d'une colonne allemande en retraite à Villenouvelle (Haute-Garonne).
Le 6 septembre 1945, Françoise Chevigné notait dans son cahier :
« J’ai reçu la visite d'un rescapé que je ne connaissais pas encore: Petitjean, un nantais de la classe 43. Ardent et brave, il s'est battu en Haute-Savoie, a tenté de franchir les Pyrénées, mais a rebroussé chemin tout près du but (à cause de chiens policiers). Il a séjourné, ensuite, dans divers maquis du Midi. Fanatiquement dévoué à Raynaud, pour lequel il vouait un culte, il était de garde le matin de la bataille. Il a vu, tout à coup, des arbres bouger. Il a pris une lorgnette et distingué des boches, camouflés sous des branches, qui mettaient sur leur tête (casque) des touffes de blé. Il a couru avertir Raynaud, qui a donné l'ordre d'envoyer une patrouille. Mais, presque aussitôt, le combat s'engageait. Petitjean a lancé des grenades, tiré tous les projectiles dont il pouvait disposer. Il s’est occupé, un peu plus tard, de transporter des camarades blessés. L’un d'eux fut tué près de lui d'une balle dans la poitrine. Petitjean a réussi à gagner, avec les blessés, le fourré d'un petit bois, où il s’est dissimulé, mettant de temps à autre le poing sur la bouche de Palmer (qui fut sérieusement blessé par une balle explosive) pour l'empêcher de crier. Il entendait hurler les brûlés de la ferme Larée. Les allemands partis, Petitjean a traversé le champ de bataille, et découvert avec désespoir le corps de Raynaud. Fou de chagrin et d'horreur, il s’est battu, depuis, animé par un farouche esprit de vengeance, à Belfort, en Alsace... Il a déclaré qu'il a vu et vécu, sur le front et ailleurs, bien des « coups durs », mais rien de pire que le combat de Meilhan. Petitjean, de son vrai nom Lecoq, ne s'explique pas comment il s'en est sorti.
Le témoignage de M. et Mme Laborie, parents de l'otage Louis Laborie :
« Les fermes, dans lesquelles les Allemands ont saisi des otages, sont toutes placées du même côté du champ de bataille, échelonnées à partir de la ferme Larée. Les exploitations des familles Laborie, Prieur, Bon et Bajon, assez rapprochées les unes des autres, forment une sorte de chaîne au flanc ou au sommet des coteaux. (Le terrain est très ondulé dans cette région). Louis Laborie avait quitté son domicile, dès qu'il aperçut les Allemands, espérant ainsi réduire le danger qui pesait à ce moment sur lui, ainsi que sur tous les hommes jeunes et valides du voisinage. Ses parents le croyaient cacher dans un bois. Mais, il s'était arrêté chez les Prieur, et tenta de s'abriter en compagnie de ceux-ci, à proximité de leur habitation. C'est là qu'il fut découvert par les Allemands, et emmené en même temps qu'Elie Prieur. La bataille finie, les parents Laborie cherchèrent leur fils une heure ou deux aux alentours, avant d’apprendre qu'il avait été capturé et mis a mort.
Louis Laborie était le moins abîmé des quatre otages. Il n'était presque pas défiguré, tandis que le corps de Léopold Bon était complètement disloqué, et celui d'Abel Fajon terriblement mutilé.
Pendant la bataille, les époux Laborie purent observer les agissements des Allemands, opérant à la ferme Larée, d’une petite fenêtre de leur maison, placée en retrait du pilier soutenant une sorte de galerie couverte ouvrant en face de la ferme Larée. Ils furent témoins de la cruauté inouïe des Allemands, s'acharnant sur les blessés et sur les morts, les frappant à coups de pieds ou de crosses, toutes les fois qu'ils passaient près d'un de leurs adversaires abattu. Ils aperçurent les Allemands ramener brutalement vers la ferme Larée la plupart des jeunes gens, qu'ils avaient pu découvrir et saisir aux alentours, et les traiter avec une sauvagerie sans nom. Ils les virent les pousser à l’intérieur de l’habitation, jeter des grenades, tirer des rafales de mitraillettes sur la masse pantelante d’hommes blessés ou valides rassemblés dans ces locaux, aller chercher des brassées de paille, et les apporter contre un mur pour activer l'incendie du bâtiment. Les Laborie entendirent les cris des victimes. Après la bataille, les premiers sauveteurs, parvenus sur les lieux, retirèrent quelques corps de la ferme en flammes, avant l'effondrement du toit. Les Laborie sont d'avis qu'au moins un corps pourrait encore être enseveli sous les décombres de la partie de la ferme non déblayée. (Un témoin aurait vu un corps revêtu d’un veston bleu quelques instants avant l'effondrement d'une poutre, qui, déjà ébranlée et menaçante, avait interdit aux sauveteurs l'approche du cadavre.) Il semble que les allemands auraient emporté plusieurs caisses avant de mettre le feu aux bâtiments.
II est donc impossible d'établir le nombre exact des victimes de cette tragédie. Tout compte fait, les inconnus, et les non identifiés, sont-ils trois, quatre, cinq ? On ne peut pas se hasarder à donner une réponse précise à cette question.
Raynaud était bon, et indulgent, mais soutenait, avec une indomptable énergie, le point de vue qui lui paraissait juste. Lorsqu'un homme de la région demandait à s'absenter quelques heures, Raynaud le regardait en face: « Tu veux aller coucher avec ta femme ? Eh! bien, vas-y ! Mais, sois rentré à telle heure. » Et le garçon était de retour à l'heure fixée.
Le 6 juillet, Raynaud avait prescrit aux hommes de garde de contrôler toutes les autos, qui pourraient arriver au maquis. Un certain temps après, son alter ego, Jean Caussade, qui était en expédition, revient conduisant une voiture. Le factionnaire, un « nouveau », qui ne connaît pas Caussade, à cheval sur la consigne, prétend l'arrêter. Mais, Caussade ne stoppe pas. Le garçon fait une sommation, puis une seconde sommation. Caussade ne s'arrêtant toujours pas, le jeune garçon fait son devoir. Il abaisse son arme dans la direction du survenant, et le met en joue. Alors, furieux, Caussade descend de voiture vers le « nouveau », lui applique lestement deux soufflets, remonte dans l'auto, et repart.
Suffoqué, ému, et outré par l'injustice criante du procédé, le jeune garçon, presque pleurant, s’élance vers Raynaud, et se plaint avec véhémence du traitement, qui vient de lui être infligé. Raynaud ne peut hésiter, transiger. Il s'agit d'une question de discipline. Caussade est son bras droit, l'un de ses plus chers et de ses plus anciens compagnons d'armes. Mais, Caussade a tort. La vérité est la vérité. Raynaud la dit, tout haut, durement. Alors, Caussade se cabre :
« Puisque c'est comme ça, conclut-il, je m'en vais! »
« Eh! bien, comme tu voudras! » consent Raynaud. « Va-t-en ! »
Ulcéré, Caussade disparaît. Il a cédé à un mouvement de colère et d'orgueil. Les hommes braves sont parfois violents, et susceptibles. (La Résistance n'est pas faite par des enfants de cœur). Raynaud continue sa besogne. Quelques instants plus tard, croyant comme Raynaud que Caussade est vraiment parti, Cassagnabère, qui a été témoin de la scène, se retire discrètement. Avant de redescendre à Simorre, il traverse la pièce de la ferme où opèrent les cuisiniers. Là, non sang surprise, il aperçoit Caussade assis, et affalé sur une table, qui sanglote comme un gosse: « Ne vous montrez pas comme cela à ces garçons », dit amicalement Cassagnabère. Il entraîne Caussade, et l'installe dans un réduit qui se trouve derrière la cuisine, puis, revient vers Raynaud. Il pense que les deux fâchés doivent sans retard se réconcilier. Il décrit à Raynaud ce qu'il vient de voir. Raynaud réfléchit un instant. Soudain, il se décide. Sur les pas de Cassagnabère, il pénètre dans la minuscule pièce où se terre Caussade. A la vue de son ami repentant et en larmes, Raynaud tout à coup cède à l'émotion, et lui aussi pleure. Les deux hommes sentent, à cette minute, combien ils eussent souffert d'être séparés. Brusquement, ils tombent dans les bras l'un de l'autre, et s'étreignent avec force.
Le lendemain (moins de douze heures plus lard), ils combattront, et mourront côte à côte, plus que jamais fraternellement unis.
Ne disposerait-on que de trois mots pour décrire Raynaud ! Ceux-ci suffiraient pour donner une idée juste de ce qu'il fut : énergie, droiture, bonté. La réunion de ces qualités essentielles explique son pouvoir de rayonnement, et son ascendant sur la jeunesse. Si cet homme d'action avait été incidemment intéressé, et presque enthousiasmé, sur l'instant, par les révélations contenues dans la brochure de Valois (cette dernière fut éditée clandestinement par la Résistance de Lyon) : « La France trahie par les Trusts », que l'auteur de ces lignes lui avait fait connaître. S'il en avait réclamé 24 exemplaires pour la répandre dans son secteur, il demeurait, en général, indifférent aux constructions de l'esprit, et aux systèmes des bâtisseurs de l'avenir, mais aussi imperméable aux diverses idéologies qui colorent l'échiquier politique. Il se situait en dehors et au-dessus des partis, dans la zone altière et sereine où règne le patriotisme à l'état pur.
S'il avait survécu, en même temps que ses jeunes disciples lombéziens, Becanne et Lalanne (fils des deux maires, qui s’étaient présentés l’un contre l’autre à Lombez aux élections municipales de 1935), une commune de France eut été, pour longtemps, sauvée des divisions et de la désunion. Le cap de la libération franchi, 1’autorité morale de cet homme de bien eut été, sur le plan local, indiscutable et indiscutée. C'est, en grande partie parce qu'il imaginait, avec joie, pour sa petite patrie d'adoption, cet avenir de sérénité et de sagesse, qu'il n'avait pas déféré, à l'automne 43, au désir des deux garçons, que le retard du débarquement impatientait, lorsqu’ils lui demandèrent d'autoriser, et de faciliter leur départ conjugué pour l’Afrique. Il n'eut pas besoin d'insister beaucoup pour les garder: « Pour le coup dur, nous voulons être avec Raynaud ! » Confièrent- ils, peu après, à leur hôtesse de l'époque, Raynaud avait le don de se faire aimer.
Le compte rendu allemand (archives du groupe d'Armées "G") indique 60 morts, dont 52 sont dénombrés (sic). D'autre part, il fixe à 75 hommes l'effectif du maquis. La source de renseignement n'est pas mauvaise, mais légèrement ancienne. Effectivement, elle ne tient pas compte des recrues arrivées peu avant le combat. Les chiffres établis par l'amicale du maquis de Meilhan sont les suivants :
Les Maquisards tués sont au nombre de 67, les Otages fusillés de 4, les Prisonniers exécutés de 3. Au total, le compte est de 74.
Par ailleurs, elle dénombre 17 rescapés. Il est permis d'en ajouter 3 de plus, d'après de nouveaux témoignages. Cela donnerait un effectif d'une centaine de maquisards, compte tenu des absents à ce moment-là pour raison familiale ou autres.
Les prisonniers sont :
Raymond Viviès, né en 1909 à Portet sur Garonne, fils de batelier, et entrepreneur de maçonnerie en 39, avec une quinzaine d’ouvriers, grand et fort, les cheveux ondulés, père de trois enfants, appelé en 40, revient révolté, et reprend avec 9 ouvriers son travail. Il travaille dans l’ombre, et échappe à la milice. Il rentre dans la clandestinité avec Raynaud. Il est fait prisonnier au combat de Meilhan, emmené dans un camion de boches, qui s’arrêta à l’entrée de Lannemezan, au lieu-dit « le pont d’Espagne ». Viviès, qui avait réussi à se détacher les mains, saisit le revolver de l’officier allemand, et sauta du camion. Il prit la fuite, et se réfugia dans une maison, malheureusement blessé à la main. Il laissa une tache de sang sur la porte. Ses poursuivants retrouvèrent la trace. Retrouvé, il bondit sur un allemand. Ses copains le manquèrent. Il reprit la fuite, rattrapé et abattu sur le bord de la ligne de chemin de fer.

Pierre Vignaux, né en 20, cultivateur, fils de résistant et résistant lui-même, après avoir fait son service dans les chantiers. Il détestait les boches. Menacé de déportation comme son frère pour le S.T.O. en avril 44, il avait voulu rejoindre l’Angleterre, mais avait été pris. Il retourna à l’Isle en Dodon, et rejoignit le groupe Raynaud. Il fut lui aussi prisonnier au combat de Meilhan. Pendant que son collègue était poursuivi, il sauta du camion et se dirigea vers les bois. Les mains attachées derrière le dos, il ne parvient pas à dénouer ses liens. Il traversa la rivière à gué. Avec 300 mètres d’avance, c’était insuffisant. Quand il se trouva sur les berges d’un lac, il lui était impossible de retirer ses vêtements et de nager les mains liées dans le dos. Il fut cerné et abattu.

Léon Wernot, 22 ans de Metz, réfugié avec son frère Ferdinand 24 ans. Ils avaient rejoint le groupe Raynaud le 29 juin. L’aîné est mort au combat, d’une balle en plein cœur. Quant à Léon, il fut assassiné à cause des deux évadés sur le champ.

Tous les combattants qui furent tombés à Meilhan reçurent à titre posthume la Croix de guerre.

La liste des morts, appartenant au maquis, est la suivante :
Joseph Raynaud, Henry Marcellin, Etienne Antoine Bouet, Roger Aizermann, Marcel Bayonne, Jean Caussade, Honoré Cazaubon, Pierre Denis, Philippe Gasc, Charles Lesplats, Norbert Duffort, Pierre Duviella, André Fainjemesser, Elie Fourment, Jean Furcatte, Armand Gramont, Alain Gras, Henri Bécanne, Jacques Lalanne, Xavier Laborie et Paul Laborie, Lucien Lozes, Marc Luflade, Paul Maizières et Marcel Maizières, Louis Mazet, André Piques, Camille Rigal, Jean Semenoun, Jean Seguin, Raymond Sentous, Octave Surmain, Pierre Talazac, Ferdinand Wernot et Léon Wernot, Jean Péri, René Livernais, Raymond Viviès, Pierre Vignaux, Armand Lousteau, Frank Savère et Maurice Savère, André Guilloteau, Julien Blancafort, Kléber Albert Bourguignon, Guy Maurice Bourguignon, Noël Edouard Brochart, Antoine Campoy, Robert Ignace Szymezuk, Gabriel Barrieux, René Lavache et Maurice Lavache, Yvon Desgrousilliers, Auguste Gerdessus, Fernand Calestroupat, René Proudhon, Maurice Vigneaux, Jean Daron, André Cluzel, Fernand Placon, Henri Gantelet, Kaganovitch.

Au total, il s’agit de 62 maquisards, dont 5 ne furent pas identifiés.

Epave de carrosserie s'épave Les otages massacrés dans la ferme du Priou sont Léopold Bon, Abal Bajon, Elie Prieur, Louis Laborie.

A partir du livre de Françoise Chevigné (la tragédie de Meilhan) écrit en 1947.

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