Entête Si Chalabre m'était conté

Le Baron de la Prade


Le Général Raymond Viviès en 1806 par Ignatz Aloïs Frey

Le Général Raymond Viviès en 1806
Par Ignatz Aloïs Frey


C’est l’histoire d’un homme natif de chez nous, qui aurait mérité non seulement une autre fin, mais aussi une reconnaissance à la hauteur de son sacrifice.
Raymond Viviès est né en « terre privilégiée » dans le Kercorb, qui est située aux confins de l'Aude et de l'Ariège, à Sainte-Colombe-sur-l'Hers et à 5 km de Chalabre.
Son histoire se termine 49 ans plus tard à 2500 kilomètres de là. C’est une fièvre qui l'emporta à l'issue de la désastreuse campagne de Russie, le combat de trop pour l’Empereur Napoléon.
Il est âgé de 30 ans après la Révolution, lorsque l’esprit patriotique le pousse à s'enrôler dans les volontaires de l'Aude en début de 1792, afin d’enrayer l’invasion espagnole, et bien décidé à parachever à cette mouvance nationale.
Alors que la France a déclaré la guerre à l'Europe entière, elle est traversée par cette mouvante révolutionnaire, véritable tornade sociale porteuse de tous les espoirs, qui va aspirer de nombreux cœurs, tandis que l'Espagnol se presse à la frontière avec 50 000 hommes pour faire payer au Français son ignominie et faire main basse sur les Pyrénées.
Il est le fils de Thomas Viviès, négociant drapier à Sainte-Colombe, et de Jeanne Escolier.
Raymond Viviès a souvent rêvé de découvrir ce que cachaient les crêtes des vallons qui bornaient son terrain de jeu et qui protégeaient la douceur de vivre au pays du Kercorb : le pays de cette tribu celtique.
L’appellation parait peu engageante ! Mais, il y eut, en réalité, des valeureux « bonshommes » ou « parfaits » vêtus de bure noire, qui sillonnaient le pays.
En conséquence Paris, le haut-lieu, de ce que l'on nommera au 15ème siècle le Catharisme, était à Sainte-Colombe-sur-l'Hers, le pays des Viviès, où l’industrie du drap nourrit bon nombre de familles, ainsi que le jayet cette pierre précieuse que l’on extrait des carrières de Sainte Colombe pour être transformé en bijoux.
Ces « hérétiques » étaient en rébellion contre le manque de soins des représentants du clergé, qui prônaient comme principe de vie l'amour du Christ comme étant la seule voie du salut et du rachat.
Souvent, il les avait imaginés, marchant par deux sur les chemins et s'arrêtant chez les plus nobles comme chez les plus humbles pour prêcher le retour au message du nouveau testament.
Régulièrement, il avait envié l'exaltation de ces « parfaits » pour une cause. Il se demandait, si, lui-aussi, il serait un jour pris par cette aspiration que l’on ne peut expliquer.
La Révolution allait lui en donner l'occasion. La conscription a suscité des vocations à ses partisans de la rupture avec l'ancien régime, et allait donc réussir à créer le sentiment nationaliste pour la première fois dans l'histoire du royaume de France. L'homme est capable du meilleur comme du pire par fanatisme.
Le symbole suprême de l'ancien régime, le Roi de France, a été exécuté 1 mois auparavant, lorsque la « levée en masse » de 300.000 hommes fut décidée le 2l février, date où Raymond Viviès est nommé quartier-maître-trésorier.
C’était le1er grade d'officier au 8ème Bataillon des Volontaires de l’Aude le 13 avril 1793.
Au même moment, à Paris, Marat est arrêté sous la pression des Girondins.
Incorporé dans l’armée des Pyrénées Orientales, comme tous les Audois, il inaugure son grade à Peyrestortes, (au sud de Rivesaltes) la clef de l’accès à Perpignan.
Le 17 septembre 1793, il se distingue, menant une charge à la baïonnette qui permit la prise du camp espagnol et la mise en déroute des troupes ennemies, avec comme compagnon d’armes Jean Lannes, futur maréchal d'Empire et duc de Montebello, le meilleur ami de Napoléon.
Il est nommé le 1er octobre adjoint de l'adjudant-généra1 Garin. Il participe le 4 octobre 1793 à la prise de Camp Redon, au dessus de Fontcirgue à 5 kilomètres de Sainte-Colombe-sur-l'Hers. Les Espagnols sont à nouveau en fuite.
Début décembre, il fait partie des deux mille cinq cents Français qui, le 19 décembre, à 5 heures du matin, franchissent le Tech sous les ordres du général Dagobert, et qui dans un féroce assaut à la baïonnette prendront seize canons, deux obusiers et un mortier sur les hauteurs de Villelongue dels Monts (près du Perthus).
Lannes attaquera le premier à la tête de cinq cents grenadiers et chasseurs. Au terme d'une bataille indécise, Lannes et ses troupes finiront par emporter la place due à un assaut général de toutes les forces françaises.
Viviès est capitaine-adjudant-major depuis le 23 juillet 1794. Il est chargé des détails du service de son bataillon et de l'instruction des sous-officiers et des caporaux.
En ce temps là, le chargement du fusil était long. L’objectif était que les recrues puissent en combat tirer quatre à cinq coups par minute.
Cependant, à Paris, avec l'exécution de Robespierre le 27 juillet 1794, cela met un terme à la grande terreur. Il était accusé d' « ennemi de la Nation » pour s’être soustrait aux réquisitions exigées par le gouvernement.
C'est ensuite le combat de Ponteilla (à côté de Thuir), et la fin de la campagne contre les Espagnols par le siège de Collioure.
Cette guerre se termina par le second traité de Bâle, signé le 22 juillet 1795, rendant à la France la frontière des Pyrénées.
Depuis octobre 1795, c’est le Directoire qui préside aux destinées de la Patrie. Celui-ci envoie le jeune général Bonaparte combattre les armées austro-sardes en Italie. Raymond Viviès est de la partie.
C'est ainsi qu'à Nice le 27 mars 1796, il entend pour la première fois la voix de ce « tchiriguet » (petit homme menu) qui n'a pas 27 ans, dont la trajectoire va désormais changer son destin : « Vous êtes nus, mal nourris, le gouvernement vous doit beaucoup, il ne peut rien vous donner.
Votre patience à supporter toutes les privations, votre bravoure à affronter tous les dangers font l'admiration de la France. Vous n'avez ni souliers, ni habits, ni pain et nos magasins sont vides.
Ceux de l'ennemi qui prétend bientôt écraser notre jeune République regorgent de tout. Je vais vous conduire dans les plaines les plus fertiles du monde et vous y trouverez honneur, gloire et richesse ».
Il ne faut à Raymond Viviès que quelques mois pour se faire remarquer, et il est nommé en janvier 1797 aide-de-camp du Général Point. Avec lui, qui commande l'aile gauche au combat d'Anghiari, (en Toscane au sud-est de Florence), il renverse violemment le 14 janvier les troupes du général italien Provera, et clôt le 2ème acte de la bataille de Rivoli (à l’ouest de Turin), ce qui met le nord de l'Italie entre les mains du général Bonaparte et sonne le glas de la 1ère coalition.
Le 5 février 1798, il est à Trévise (au nord de Venise) avec le Général Point, d’où ils partirent dans l'armée d'Angleterre pour reprendre aux anglais les îles de Saint Marcouf.
C'est là que fut engagé le premier sous-marin de guerre, le Nautilus, en 1800, construit par l'inventeur américain Robert Fulton, sur ordre de Napoléon 1er, pour chasser les Anglais qui occupaient l'île.
Notre Audois n’aura pas le temps de découvrir cette nouvelle invention, car aussitôt c’est le retour en Italie où il sert à l'Armée de Rome, dans la division Lemoine. C'est lui qui, le 10 novembre 1798, porte l'ordre à la garnison de Mondovi (au sud de Turin) d'opérer une retraite. Il traverse pour ce faire les postes ennemis, et permet à la garnison de rejoindre l'armée sans perdre un seul homme.
Le 24 décembre 1798, le général Point est tué sur le pont de Popoli.
Après avoir défait l'armée napolitaine, il rentre dans Naples, aux côtés du général Championnet, et participe à l’état français, (éphémère république) qui se termina un mois plus tard.
Le général Championnet nomme Raymond Viviès Chef de Bataillon. Et, par là même, il en fait son aide-de-camp le 29 février 1799, fonction qu'il occupera jusqu'à la mort de Championnet en janvier 1800.
Bonaparte est en Egypte.
Le 11 novembre 1799, il est promu Chef de Brigade, (équivalent de colonel) tout en restant pendant 2 mois aide-de-camp de Championnet. Onze mois plus tard, il prend le commandement du 43ème Régiment d'Infanterie de Ligne.
Il se distingue à sa tête au combat de Pozzolo (mi-chemin entre Milan et Padoue, à 20 km sud-ouest de Vérone).
Bonaparte, Premier Consul, est victime d’un attentat dans la rue Saint-Nicaise, le 24 décembre 1800 Le 25 décembre 1800, il n’y a pas de trêve des confiseurs, sur les rives de la rivière Mincio (Italie).
Un furieux combat opposa vingt-cinq mille Français et quarante-cinq mille Autrichiens, et fit cinq mille deux cents tués, dont quatre mille du côté autrichien.
En six ans, le jeune homme de Sainte-Colombe est parvenu au sommet de la hiérarchie des officiers supérieurs. Âgé alors de 36 ans et fort de deux mille hommes, son régiment se fait remarquer au passage de l'Adige le 1er janvier 1801.
Il entre dans Vérone, poursuivant les Autrichiens avec le reste de l'armée commandée par le Général Brune, (futur maréchal). Il contribue à l'armistice de Trévise le 15 janvier, qui conduit à la Paix de Lunéville le 9 février et confirme à la France la possession de la Belgique et de la rive gauche du Rhin.
Il prend alors ses quartiers à Padoue avec son Régiment. Pour récompenser sa brillante conduite dans la campagne d'Italie, l'Empereur le fera plus tard chevalier de la Couronne de Fer.
Cet ordre de chevalerie fut créé par Napoléon, lorsqu’il a été proclamé roi d'Italie le 18 mars 1805, qui visait à récompenser notamment les mérites des soldats français ayant contribué à la fondation du royaume d'Italie.
La couronne, dont s'est ceint Napoléon, fait référence à celle portée par Charlemagne, puis Charles-Quint qui, d'après la légende, aurait été réalisée en fondant un clou de la croix du Christ.
Au moment où il reçoit cette distinction très prisée, qui fut également attribuée aux maréchaux Bernadotte, Augereau, Masséna et Berthier, Raymond Viviès prononça le serment:
« A la défense du Roi, de la couronne et de l'intégralité du royaume d'Italie, et à la gloire de son fondateur ».
Bizarre pour notre Républicain !
Notre homme se serait-il embourgeoisé ?
Après une brève halte à Lyon, il rejoint à nouveau l'armée d’Angleterre, nom donné à cette armée française qui allait les combattre et qui se prépare à envahir les terres de son ennemi héréditaire.
Il s'établit à Caen avec son régiment jusqu’en 1803. Cette ville ne jouit pas d'une bonne réputation auprès des militaires.
Nombre d'entre eux ont eu des démêlés avec la jeunesse bourgeoise de la ville, qui fait preuve d'hostilité à leur égard. À peine arrivé à Caen, les heurts avec les jeunes gens de la ville commencent aussitôt.
Les officiers font l'objet de provocations répétées, qui dégénèrent en confrontations sanglantes. Dans les premiers jours de novembre, la tension est à son comble.
Viviès doit faire face à des troubles, qui finissent en bagarre générale entre les habitants et la garnison. Il en appelle au général, commandant la division qui dirige sur Alençon les deux bataillons en garnison à Caen.
Le 3ème bataillon, lui, se trouvait pendant ce temps à Bayeux. Le départ des deux bataillons s'effectue le 8 novembre au milieu d'une foule surexcitée, qui assaillit d'une grêle de pierres une compagnie laissée en arrière, dont un des grenadiers est tué.
Malgré le climat extrêmement tendu, Viviès parvient à maintenir le calme de ses hommes, qui ne font pas usage de leurs armes et mettent une heure-et-demie à quitter le faubourg. L'affaire fit grand bruit, et remonta jusqu'à Paris.
Le Premier Consul ordonna une enquête qui blanchit les militaires de toute responsabilité. Bonaparte décide alors le retour du régiment à Caen, où il devait tenir ses quartiers pendant deux ans.
Le calme sera définitif après l’arrestation, en début 1803, des agents royalistes, qui avaient soudoyé des soldats et des sous-officiers pour semer le trouble. Viviès les fit arrêter, autant les civils que les militaires, et les fit traduire devant un conseil de guerre. Certains passèrent devant les armes.
Le 11 décembre 1803, il est fait chevalier de la Légion d'Honneur. Il fait partie des premières promotions. Cette distinction fut créée par le Premier Consul en 1802.
Il devient le premier du Kercorb à recevoir la distinction.

Camp de Boulogne sur mer

Camp de Boulogne sur mer


Le 14 juin suivant, il est promu officier de l'Ordre, et sa décoration lui est remise au camp de Boulogne. Le 16 août 1804, lors d'une cérémonie, au cours de laquelle l’Empereur Napoléon 1er remis deux mille croix devant une troupe de cent vingt mille hommes, Raymond Viviès, lorsqu'à l'appel de son nom, s'approcha de l'Empereur le coeur battant à tout rompre.
C’était la première fois qu’il le voyait d'aussi près. Le geste sûr, Napoléon, dans sa tenue verte, passepoilée d'amarante de colonel de Chasseurs à Cheval, son chapeau à larges bords déjà légendaire vissé sur la tête, épingle l' « aigle d'or » sur sa poitrine.
Il a du mal à se contenir. Son cœur résonne comme un tambour, sous les regards de la troupe rassemblée en demi-cercle autour du trône érigé pour l'occasion.
Viviès est ensuite cantonné avec son régiment au camp de Saint-Omer, près d'Ambleteuse (au Nord de Boulogne), et s'ensuit une série d'exercices d'embarquement, d'arrimage, de débarquement, à la barbe des croiseurs anglais qui naviguent à proximité. Il y a croisé et échangé des mots avec Déjean, un autre général originaire de Chalabre.
L’expédition vers l'Angleterre est encore une fois reportée. C’est donc le départ en août 1805 pour la Campagne d'Autriche. À l'Est, les Russes et les Autrichiens se font menaçants.
Sept corps d'armée (ces « sept torrents » comme les appelait l'Empereur) convergent vers les rives du Danube pour empêcher la jonction de ces 2 armées étrangères. Ils vont former la fameuse grande armée. Le colonel Viviès et son régiment en font partie.
A la tête de deux bataillons de neuf compagnies chacun, une de grenadiers et huit de fusiliers, soit près de deux mille hommes, il est intégré avec son unité au 4ème Corps du Maréchal Soult dans la Division du Général Saint-Hilaire. Sous les ordres du Général de Brigade Varé, ils atteignent le Rhin le 24 septembre. Le 30, à Strasbourg, ils écoutent, malgré la fatigue de la marche forcée de ces dernières semaines, la harangue de Napoléon:
« Soldats, la guerre de la 3ème coalition est commencée. L'armée autrichienne a passé l'Inn, violé les traités. Vous avez déjà passé le Rhin. Nous ne nous arrêterons plus ».
Il participe ensuite à la manoeuvre de contournement, qui se termine à Ulm, à mi-chemin entre Strasbourg et Munich, par la capture de vingt-cinq mille Autrichiens, pratiquement sans difficulté pour les Français. Puis, c'est l'apothéose d'Austerlitz, le 2 décembre 1805, la bataille des 3 empereurs, qui oppose Napoléon à François II d'Autriche et Alexandre de Russie, au cours de laquelle soixante et onze mille Français avec cent trente-neuf canons triomphent de quatre-vingt-treize mille alliés et deux cent soixante-dix-huit pièces d'artillerie.
Son comportement, en particulier, au moment critique de l'assaut du plateau de Pratzen, dans cette bataille, qui consacre le talent tactique et stratégique de Napoléon, vaut ses étoiles au colonel Viviès. Son régiment sera d'ailleurs cité dans le bulletin (n° 31) de la grande armée, comme étant parmi ceux qui se distinguèrent le plus lors de cette journée.
Promu général de Brigade la veille de Noël, l'Empereur lui confie le commandement de la 2ème brigade de la division du général Vandamme, toujours dans le 4ème corps de Soult.
Napoléon dira: « Il vous suffira de dire: J'étais à Austerlitz, pour que l'on vous réponde: voilà un brave! »
Après quelques mois de répit, c'est la bataille d'Iéna (le 14 octobre 1806, 20 km à l'est de Weimar) qui marque le début de la campagne de Pologne. Viviès, sous les ordres du général Léval, qui a remplacé Vandamme depuis le 16 juillet, participera à l'écrasement des quarante-huit mille Prussiens, qui s'étaient alliés aux Anglais et aux Russes pour former la 4ème coalition contre Napoléon.

La prise du cimetière d’Eylau par le Colonel Langlois.

La prise du cimetière d’Eylau par le Colonel Langlois.


LA BATAILLE D'EYLAU.

Puis, c'est Eylau (30 km au sud de Kaliningrad, 8 fév. 1807). Il s’agit d’une victoire en demi-teinte, qui voit près de cinquante mille morts de part et d'autre, dont Napoléon dira non sans cynisme: « Si tous les rois de la terre pouvaient contempler un pareil spectacle, ils seraient moins avides de guerres et de conquêtes », et qui préfigure les hécatombes militaires qui jalonneront tragiquement les pires heures du XXème siècle.
C'est l'occasion pour le Général Viviès de se distinguer à nouveau. Quant à la tête du 46ème de Ligne, après avoir traversé un bois pour tourner la gauche russe et enfoncé leurs lignes massées sur le plateau du Ziegelhof (à 2 km avant Eylau), il pénètre le premier dans le cimetière, une des clefs de la bataille.
Malgré une âpre résistance des Russes positionnés derrière l'église, il parvient à maintenir le moral de ses troupes, et à s'emparer du village après un combat qui se termine à 22 heures. Le lendemain, il démontre une opiniâtreté comparable, le cimetière étant devenu le centre de la position française dans la journée du 8 février.

LE COMBAT D'EYLAU.

Article paru dans le Moniteur du 24 février 1807.
(Le moniteur était un des rares journaux de l’époque)
« À un quart de lieue de la petite ville de Preussich-Eylau, est un plateau qui défend le débouché de la plaine. Le maréchal Soult ordonna au 46e et au 18e régiment de ligne de l'enlever.
Trois régiments qui le défendaient furent culbutés. Mais, au même moment, une colonne de cavalerie russe chargea l'extrémité de la gauche du 18e et mit en désordre un de ses bataillons.
Les dragons de la division Klein s'en aperçurent à temps. Les troupes s'engagèrent dans le village d'Eylau. L'ennemi avait placé dans une église et un cimetière plusieurs régiments. Il fit là une opiniâtre résistance. Et, après un combat meurtrier de part et d'autre, la position fût enlevée à dix heures du soir.
La division Legrand prit ses bivouacs au-devant de la ville, et la division Saint-Hilaire à la droite. Le corps du maréchal Augereau se plaça sur la gauche.
Le corps du maréchal Davout avait, dès la veille, marché pour déborder Eylau, et tomber sur le flanc gauche de l'ennemi s'il ne changeait pas de position. Le maréchal Ney était en marche pour le déborder sur son flanc droit. C'est dans cette position que la nuit se passa.
A la pointe du jour, l'ennemi commença l'attaque par une vive canonnade sur la ville d'Eylau et sur la division Saint-Hilaire.
L'Empereur se porta à la position de l'église que l'ennemi avait tant défendue la veille. Il fit avancer le corps du maréchal Augereau, et fit canonner le monticule par quarante pièces d'artillerie de sa Garde. Une épouvantable canonnade s'engagea de part et d'autre.
L'armée russe, rangée en colonnes, était à demi-portée de canon : tout coup frappait. Il parut un moment, aux mouvements de l'ennemi, qu'impatienté de tant souffrir, il voulait déborder notre gauche.
Au même moment, les tirailleurs du maréchal Davout se firent entendre et arrivèrent sur les derrières de l'armée ennemie. Le corps du maréchal Augereau déboucha en même temps en colonnes, pour se porter sur le centre de l'ennemi, et, partageant ainsi son attention, l'empêcher de se porter tout entier contre le corps du maréchal Davout.
La division Saint-Hilaire déboucha sur la droite, l'un et l'autre devant manœuvrer pour se réunir au maréchal Davout. A peine le corps du maréchal Augereau et la division Saint-Hilaire eurent-ils débouché, qu'une neige épaisse, et telle qu'on ne distinguait pas à deux pas, couvrit les deux armées.
Dans cette obscurité, le point de direction fut perdu, et les colonnes, s'appuyant trop à gauche, flottèrent incertaines. Cette désolante obscurité dura une demi-heure.
Le temps s'étant éclairci, le grand-duc de Berg à la tête de la cavalerie, et soutenu par le maréchal Bessières à la tête de la Garde, tourna la division Saint-Hilaire et tomba sur l'armée ennemie; manœuvre audacieuse s'il en fut jamais, qui couvrit de gloire la cavalerie, et qui était devenue nécessaire dans la circonstance où se trouvaient nos colonnes.
La cavalerie ennemie, qui voulut s'opposer à cette manœuvre, fut culbutée. Le massacre fut horrible. Deux lignes d'infanterie russe furent rompues. La troisième ne résista qu'en s'adossant à un bois. Des escadrons de la Garde traversèrent deux fois toute l'armée ennemie.
Cette charge brillante et inouïe, qui avait culbuté plus de vingt mille hommes d'infanterie et les avait obligés à abandonner leurs pièces, aurait décidé sur-le-champ la victoire, sans le bois et quelques difficultés de terrain.
Le général de division d'Hautpoul fut blessé d'un biscaïen. Le général Dahlmann, commandant les chasseurs de la Garde, et un bon nombre de ses intrépides soldats, moururent avec gloire.
Mais, les cent dragons, cuirassiers ou soldats de la Garde que l'on trouva sur le champ de bataille, on les y trouva environnés de plus de mille cadavres ennemis. Cette partie du champ de bataille fait horreur à voir.
Pendant ce temps, le corps du maréchal Davout débouchait derrière l'ennemi. La neige, qui, plusieurs fois dans la journée, obscurcit le temps, retarda aussi sa marche et l'ensemble de ses colonnes.
Le mal de l'ennemi est immense. Celui que nous avons éprouvé est considérable. Trois cents bouches à feu ont produit la mort de part et d'autre pendant douze heures.
La victoire, longtemps incertaine, fut décidée et gagnée, lorsque le maréchal Davout déboucha sur le plateau et déborda l'ennemi, qui, après avoir fait de vains efforts pour le reprendre, battit en retraite. Au même moment, le corps du maréchal Ney débouchait par Althof sur la gauche, et poussait devant lui le reste de la colonne prussienne échappée au combat de Deppen.
Il vint se placer le soir au village de Schmoditten; et par là l'ennemi se trouva tellement serré entre les corps des maréchaux Ney et Davout, que, craignant de voir son arrière-garde compromise, il résolut, à huit heures du soir, de reprendre le village de Schmoditten.
Plusieurs bataillons de grenadiers russes, les seuls qui n'eussent pas donné, se présentèrent à ce village. Mais, le 6e régiment d'infanterie légère les laissa approcher à bout portant, et les mit dans une entière déroute.
Le lendemain, l'ennemi a été poursuivi jusqu'à la rivière de Frisching. Il se retire au delà de la Pregel.
Il a abandonné sur le champ de bataille seize pièces de canon et ses blessés. Toutes les maisons des villages qu'il a parcourus la nuit, en sont remplies.
Le maréchal Augereau a été blessé d'une balle. Les généraux Desjardins, Heudelet, Lochet, ont été blessés.
Le général Corbineau a été enlevé par un boulet. Le colonel Lacué du 63e, et le colonel Lemarois du 43e ont été tués par des boulets.
Le colonel Bouvières du 11e régiment de dragons, n'a pas survécu à ses blessures. Tous sont morts avec gloire. Notre perte se monte exactement à mille neuf cents morts, et cinq mille sept cents blessés, parmi lesquels un millier qui le sont grièvement et seront hors de service.
Tous les morts ont été enterrés dans la journée du 10 février. On a compté sur le champ de bataille sept mille Russes.
Ainsi, l'expédition offensive de l'ennemi, qui avait pour but de se porter sur Thorn en débordant la gauche de la Grande Armée, lui a été funeste.
Douze à quinze mille prisonniers, autant d'hommes hors de combat, dix-huit drapeaux, quarante-cinq pièces de canon sont les trophées trop chèrement payés sans doute par le sang de tant de braves.
De petites contrariétés de temps, qui auraient paru légères dans toute autre circonstance, ont beaucoup contrarié les combinaisons du général français. Notre cavalerie et notre artillerie ont fait des merveilles.
La Garde à cheval s'est surpassée; c'est beaucoup dire. La Garde à pied a été toute la journée l'arme au bras, sous le feu d'une épouvantable mitraille, sans tirer un coup de fusil ni faire aucun mouvement.
Les circonstances n'ont point été telles qu'elle ait dû donner. La blessure du maréchal Augereau a été aussi un accident défavorable, en laissant, pendant le plus fort de la mêlée, son corps d'armée sans chef capable de le diriger.
Ce récit est l'idée générale de la bataille. Il s'est passé des faits qui honorent le soldat français. L’état-major s'occupe de les recueillir.
La consommation en munitions à canon a été considérable. Elle a été beaucoup moindre en munitions d'infanterie.
L'aigle d'un des bataillons du 18ème régiment ne s'est pas retrouvée. Elle est probablement tombée entre les mains de l'ennemi.
On ne peut en faire un reproche à ce régiment. C’est, dans la position où il se trouvait, un accident de guerre. Toutefois, l'Empereur lui en rendra une autre lorsqu'il aura pris un drapeau à l'ennemi.
Cette expédition est terminée, l'ennemi battu et rejeté à cent lieues de la Vistule. L'armée va reprendre ses cantonnements et rentrer dans ses quartiers d'hiver ».
Cette action d'éclat vaut au général Viviès d'être cité par l'Empereur dans son « Mémorial de Hélène ».
Il faut s'imaginer l’effroyable boucherie que ce combat acharné dans la neige, le froid et la boue. Face à l’âpreté des combats, Napoléon se tourne vers Murat: « Nous laisseras-tu dévorer par ces gens là ? »!
C'est alors la plus grande charge de cavalerie de l'histoire. À la tête de dis mille cavaliers, Murat aura finalement raison de la pugnacité des Russes.
Toutefois, Napoléon refusera le Te Deum pour la victoire, même s'il fera publier pour des raisons de propagande un bulletin de victoire, et restera huit jours sur place tant il fut impressionné par l'ampleur du carnage. En mars pour immortaliser l'événement, il lance un concours de peintures et dessins, et c'est le peintre Antoine Jean Gros qui le remporte.

Napoléon par Antoine Jean Gros

Napoléon par Antoine Jean Gros


Antoine Jean Gros atteint ici le sommet de son art, en décrivant la compassion de l'Empereur. Napoléon traverse le champ de bataille où gisent les cadavres.
Fin février, le général Carra Saint-Cyr remplace Léval à la tête de la 2ème division, et le général Viviès prend le commandement de la 1ère brigade en remplacement du général Schiner. C'est à la tête de cette unité qu'il prend part au combat d'Heilsberg (10 juin 1807), prélude à la bataille de Friedland.
Engagé le premier dans la bataille avec sa division, Viviès et ses hommes permettent à la cavalerie de Murat de se déployer. Les unités de Viviès subissent des pertes sévères.
Raymond Viviès, n'hésitant pas à payer de sa personne, est blessé lors de l'engagement. Au cours de cet assaut prématuré de Murat, qui commande l'avant-garde de la Grande Armée, neuf mille hommes sont mis hors de combat par le feu nourri des quatre cents pièces d'artillerie et les charges répétées des quinze mille cavaliers russes.
Il faudra attendre l'arrivée du Corps de Lannes pour dégager les troupes engagées. Napoléon sera furieux contre la témérité et l'impatience de son beau-frère Joachim Murat, qui cause tant de pertes humaines.
C'est ensuite la bataille de Friedland (le 14 juin), où les troupes russes commandées par le général Bennigsen sont écrasées. Les Russes perdent vingt mille hommes, quant aux Français sept mille.
Cette victoire conduit au traité de Tilsit, qui met fin à la 4ème coalition et au titre duquel l'empereur Alexandre est contraint d'adhérer au blocus continental contre les Anglais. La Prusse, quant à elle, voit son territoire partagé en deux par la création du Royaume de Westphalie et du Grand-Duché de Varsovie.

Napoléon au Friedland

Napoléon au Friedland


Raymond profita de sa convalescence à la suite de sa blessure, pour retrouver ses proches. Il regagne donc son cher Sainte-Colombe.
Dans la calèche qui traverse la France pour le ramener auprès des siens, les images de dernières années défilent et se télescopent dans sa tête :
Le fracas des combats, le vacarme assourdissant de la canonnade, le cliquetis des armes blanches qui s'entrechoquent, les coups de fouet plombés et cinglants de la mitraille, le tumulte d ordres et des cris pendant les charges, la violence d’engagements, les déplacements incessants, la lugubre mélodie des gémissements des blessés quand les armes se taisent, l'odeur putride des cadavres jonchant le sol des champs de batailles, la caresse insidieuse et pourtant exaltante de la mort, la capiteuse griserie des assauts, les moments jubilatoires lors de la remise de récompenses, le goût sucré des victoires, l'émotion à chaque fois renouvelée lorsque l'Empereur paraît.
C'est l'occasion pour lui de retrouver sa femme, fille de Me Brousse, notaire impérial à Limoux. Il revoit également sa mère et sa sœur Marguerite, qui a épousé Pierre Bézard.
Ces derniers ont quatre enfants. Il n'avait pas revu la famille depuis presque 15 ans.
Deux d'entre- eux, Paul et Henri, sont déjà des hommes, et les exploits de leur oncle les attirent irrésistiblement vers la carrière des armes. Raymond les soutiendra lorsqu'ils décideront d'entrer à l'Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr, créée par Bonaparte Premier Consul le 1er mai 1802.
Raymond Viviès n'a pas d'enfant. Il s'était pris d'affection pour Paul, tant il se reconnaissait dans les traits et le comportement de ce neveu, qui se fera appeler Bézard- Viviès comme patronyme.
Raymond avait souhaité lui transmettre son titre. Cette requête sera formulée et acceptée le 9 septembre 1813 par le général Rey, dont Paul était aide-de-camps du maréchal Soult.
Raymond va se recueillir sur la tombe de son père, mort en 1799 pendant qu'il était en Italie, en tant qu’aide-de-camp alors du général Championnet. Il est accueilli partout en héros.
Les gens se pressent autour de lui pour l'entendre raconter ses campagnes, et profitent pour lui demander des nouvelles des leurs, eux-aussi engagés dans la tourmente. Accompagné de sa soeur et de son beau-frère, il est reçu au château de Falgas par Sophie Castres, épouse de Jean-Pierre Bézard Falgas, inquiète du sort de son mari, qui guerroie lui-aussi loin de chez lui.
Il y rencontre leur fils Jean-François Bézard Falgas, qui épousera en 1812 sa petite cousine Adèle Viviès, âgée alors de 15 ans.
Les ors de sa tenue de général en imposent à tous ceux qui l'approchent.
Il a profité de son voyage pour laisser un tableau peint par Ignatz Aloïs Frey en 1806, nom et date qui figure derrière l’œuvre, en souvenir à ses parents. Ce tableau est toujours dans la famille chez monsieur Detours, que j’ai vu à deux occasions.
L’été suivant, il reçoit un autre gage de la confiance de l'Empereur : l'anoblissement. Il est, en effet, créé baron de La Prade, du nom d'une propriété située à Rivel entre Chalabre et Sainte-Colombe, héritée de son père par lettres patentes du 11 août 1808.
Le général Viviès peut et va blasonner. Les couleurs qu'il a choisies pour composer son blason illustrent la vertu (l'or), la pureté (l'argent), la fidélité et la persévérance (l'azur).
Les symboles: la foi (les deux mains serrées) représente sa piété humble (couleur noire) et sa loyauté envers l'Empereur, qui se veulent pures (d'où le fond argent). La pointe de lance témoigne de sa fougue et de son ardeur au combat.
L'épée dressée, typique de l'héraldique napoléonienne, est la marque des barons militaires et indique l'origine de son titre. Le fond rouge de « gueules » en héraldique symbolise le désir de servir sa patrie.
Enfin, la toque à trois plumets ou le « timbre » en héraldique, qui surplombe l'écu, est le signe de la noblesse impériale: elle représente son titre de baron. Bien souvent ces « nouveaux nobles» furent considérés avec une condescendance méprisante par les « anciens ».

Le Blason de Raymond Viviès

Le Blason de Raymond Viviès


A la fin 1808, alors que Napoléon tente de conforter le trône chancelant de son frère Joseph en Espagne, Viviès est nommé à la tête de la 2ème Brigade (16ème et 67ème de Ligne) sous les ordres du général Molitor. Il gagne donc la région rhénane, où Molitor est stationné avec sa 3ème Division du Corps d'Observation du Rhin, qui deviendra le 4ème Corps de la Grande Armée pendant la campagne d'Autriche.
Profitant des déboires français en Espagne, l'Autriche a reconstitué une armée, peu disposée à partager son hégémonie sur l'Europe et le monde. Elle pénètre en Bavière le 8 avril 1809 : c'est la 5ème coalition contre Napoléon.
Après les premiers succès rapides, les troupes françaises entrent dans Vienne le 12 mai. Avec les hommes de la division Molitor, Viviès s'empare de l'île de Lobau (rive nord de Vienne) le 18 mai.
C’est un site stratégique sur le Danube. L'archiduc Charles est solidement retranché avec ses troupes sur la rive gauche du Danube.
Les 21 et 22 mai, quatre-vingt-quinze mille Autrichiens et quarante mille Français vont se disputer avec acharnement deux villages situés à moins de 10 km à l'est de Vienne: Aspern et Essling. L'affrontement est impitoyable et son issue est indécise: vingt mille hommes de part et d'autre y laisseront la vie.
Le maréchal Lannes, compagnon d'armes des premiers jours de Raymond, y est grièvement blessé. Il mourra 10 jours plus tard après avoir été amputé des deux jambes.
Le soir au bivouac sur l’île de Lobau, Viviès se laisse bercer par le bruissement des eaux du Danube, qui succède au fracas des combats. Sans doute, est-il loin d'imaginer qu'il participe à la dernière campagne victorieuse de Napoléon qui trouve son terme le 14 octobre 1809 avec le Traité de Vienne !
Un an plus tard, Raymond Viviès est nommé Commandant du département des Bouches de la Meuse à Rotterdam, qui fait partie des quatorze nouveaux départements rattachés à la France, à l'issue de la campagne d'Autriche. Après quelques mois, au cours desquels il expérimente ses dispositions d'administrateur, il est envoyé à 450 km de là, à Munster, au sein des 17ème et 31ème divisions militaires.
La veille de son départ, il a assisté à la fête donnée en l'honneur de l'Empereur, en visite d'inspection.
Le 20 mars 1811, les vœux de Napoléon sont comblés : Marie Louise d’Autriche le rend père d’un héritier qu’il a tant désiré. En effet, c’est pour l’obtenir qu’il a divorcé d'avec Joséphine de Beauharnais.
Après l accouchement difficile de Marie Louise d'Autriche, sa naissance est annoncée par cent et un coups de canon dans Paris, comme convenu dans le cas de la naissance d'un garçon (et seulement vingt-et-un s'il s'était agi d'une fille)[].
Son acte de naissance, figurant dans un registre spécial, indique : « Sa Majesté l'Empereur et Roi nous a déclaré que son intention était que le roi de Rome reçût les prénoms de Napoléon, François, Joseph, Charles. » Napoléon était le prénom de son père, François celui de son grand-père maternel et Charles celui de son grand-père paternel.
Quant à Joseph, il peut évoquer Joseph Bonaparte, qui fut le parrain de l'enfant.
Le jour de Noël de la même année, Raymond prend le commandement de la 1ère Brigade de la Division Verdier au sein du 2ème corps d'observation de l'Elbe, basé en Allemagne, qui deviendra le 2ème Corps de la Grande Armée pendant la campagne de Russie sous la direction du Maréchal Oudinot. A ce moment-là, l'Empire a son périmètre le plus large.
Il compte cent trente départements et quarante millions d'habitants. Cependant, le blocus continental auquel a adhéré la Russie depuis Tilsit ruine les paysans et les commerçants russes, dont les Anglais sont les premiers clients.
L'Empereur Alexandre a dû finalement ouvrir ses ports aux marchandises britanniques. En outre, ce dernier est inquiet de l'extension du Grand Duché de Varsovie qui réveille la rivalité séculaire avec la Pologne.
Le conflit est inévitable. Napoléon rassemble alors la plus grande armée jamais réunie en Europe: six cents mille hommes, dont les deux tiers sont composés de Polonais, Allemands, Suisses, Hollandais, Italiens, et Croates...
Le départ de cette armada cosmopolite est donné le 24 juin 1812 à Kaunas, en Lituanie où la Grande Armée franchit le Niémen, frontière naturelle entre la Pologne et la Russie. Raymond Viviès est un des maillons de cette chaîne quasi infinie composée de deux cents mille chevaux, mille deux cents canons, trois mille voitures d'artillerie, et une quantité de fourgons, qui mettra deux jours à passer sur l'autre rive du fleuve.
Gonflé d'orgueil et sûr de sa réussite, l'Empereur avait annoncé une « seconde guerre de Pologne ». Les Russes n'ont en effet à opposer que trois armées fortes de deux cent trente mille hommes.
Tous les esprits, y compris celui de Viviès, sont pleins des victoires de la Grande Armée, malgré les déconvenues espagnoles, et sont convaincus de son invulnérabilité. Par-dessus tout, ils ont une confiance aveugle dans celui qui les a menés à tant de succès.
Au moment où il s'engage sur l'un des trois ponts jetés la nuit précédente, Raymond Viviès se dit qu'il n'a aucune raison de douter de la victoire rapide promise par l'Empereur. Néanmoins, en entendant les voix et les accents des unités non françaises constituant l'essentiel des troupes qui se pressent dans une chaleur torride pour franchir le fleuve, il ne peut réprimer cette sensation malaisée qu'il a déjà ressentie au cours de ses dernières inspections, face à 1'hétérogénéité de la motivation et de la loyauté de cette armée composite.
Le 28 juin, l'Empereur entre avec sa Garde dans Vilnius, (à cette période, on disait Wilna) que le tsar Alexandre a quitté deux jours avant avec son état-major à l'annonce du passage des Français sur le Niémen. Napoléon y est accueilli en libérateur, car la noblesse lithuanienne est convaincue qu'il va soulager le pays de la tutelle russe.
Viviès et ses hommes entrent dans cette ville après avoir parcouru près de 100 km depuis le Niémen. Lourdement chargés et éprouvés par les fréquents orages et la chaleur accablante de ce début d'été, ils s'étonnent de la liesse de la foule, qui les accueille et voit dans l'arrivée des Français l'abolition du servage et l'instauration du Code Civil.
Sans qu'ils le sachent encore, cette marche dans une chaleur étouffante est un avant-goût de ce qui les attend durant les mois qui viennent: escarmouches, villages brûlés, greniers vides, désertions et pillages. En prenant ses quartiers à Vilnius, Viviès ne cesse de penser que cette guerre, dont il comprend les motifs politiques, est bien étrange.
L’ennemi est presque invisible ! Le Russe se dérobe en effet, afin d'entraîner et de perdre les Français dans l'immensité de ses steppes.
Napoléon, qui avouera à Sainte-Hélène, que s'il avait été une femme il serait tombé amoureux du tsar Alexandre, tente de ramener ce dernier à la raison, sa raison ! Mais, il sous-estime la détermination du tsar et de son peuple.
Ce jeu du chat et de la souris et la tactique de la terre brûlée appliqués avec détermination par les Russes laissent les « conquérants » perplexes. Ils vont conduire Napoléon et ses hommes à leur perte et les laisser s'enfermer dans la nasse russe.
Avec ses unités (le 2ème de Ligne et le 11ème Léger), Viviès est posté sur le front Nord, puisque le corps d'Oudinot a été chargé par Napoléon de poursuivre l'armée russe du général Wittgenstein qui défend la route de Saint-Pétersbourg. S'ensuivent alors une série de combats aux noms imprononçables (Widzouy, Sivotschina, Dwina, Kochanowo, Jaboukowo, Oboiarszina..).
Ce jusqu'à Polotsk, où sous les ordres de Gouvion Saint-Cyr, qui a remplacé Oudinot blessé par un biscaïen, (mousquet à longue portée de gros calibre utilisé pour la 1ère fois à Biscaye en Espagne), il met en fuite les Russes. Le reste de la Grande Armée poursuit jusqu'à Smolensk, où elle arrive après quelques combats sporadiques.
Lorsqu’enfin a lieu, le 7 septembre, la première vraie confrontation des deux forces armées à la Moskowa (Borodino pour les Russes), les Français crurent que s'en était fini de la course poursuite et de la partie de cache-cache.
Las! C'est la bataille la plus sanglante de l'Empire: trente mille morts chez les Français, plus de cinquante mille chez les Russes.
Son issue est si peu franche que la victoire est encore aujourd'hui revendiquée par l'une et l'autre partie! Cependant, le reste des forces russes, s’étant retiré, une fois de plus, la route de Moscou est ouverte: « la ville sainte » n’est plus qu'à une centaine de kilomètres.
Napoléon croit tenir la victoire définitive. Mal lui en a pris! Raymond Viviès ne verra pas Moscou, car il est cantonné avec ses hommes et le 2ème corps d'Oudinot dans les environs de Podolsk.
Il échappera donc à la vision affligeante de la ville livrée aux flammes sur ordre de son gouverneur Rostopchine (le père de la comtesse de Ségur), et abandonnée par l'essentiel de ses habitants.
Le lendemain de l'entrée de Napoléon dans la ville (le 14 septembre, le piège russe se referme sur lui et ses hommes. Mais, « l'âme russe » n'avait pas encore donné toute sa mesure.
Le général Hiver, sans doute le plus redoutable adversaire de la Grande Armée déjà très affaiblie, attendait son heure. Depuis le début de la campagne, ils ne sont pas moins de cent quatre-vingt mille hommes (morts, prisonniers ou déserteurs) qui font défaut aux forces françaises.
En outre, deux cents mille autres sont affectés dans les postes et magasins des villes occupées. Pour éviter l'encerclement, l'Empereur décide de quitter Moscou le 19 octobre, six jours après les premières chutes de neige.
La route du Sud barrée par les forces de Koutousov, il ne restait plus aux Français qu'à rebrousser chemin par la voie qu'ils avaient empruntée à l'aller quelques mois plus tôt.

Le désastre de la Bérézina

Cinq semaines après avoir quitté Moscou, les troupes napoléoniennes, harcelées par les Cosaques du maréchal Koutouzov, se retrouvent face à un obstacle de taille: la rivière Bérésina. Le seul pont, permettant de la traverser, a été détruit par les Russes.
La Grande Armé construit des ouvrages de fortune et cinq cents mille hommes réussissent à échapper à l'ennemi. Mais, les troupes sont déjà décimées par le froid et la faim.
Trois cents mille soldats sur sept cents mille rentreront en France. La retraite se transforme en déroute. L'armée impériale a tout perdu de son prestige.

Le passage de la Bérézina (26-29 novembre 1812).

Le passage de la Bérézina (26-29 novembre 1812).


Le maréchal Ney, avec une arrière-garde de moins de six mille hommes, a défait les trente-cinq mille soldats russes de Koutousov à la bataille de Krasnoïe (18-21 novembre 1812).
A la suite de cette victoire, Napoléon réunit à Orcha, sur le Dniepr, les restes de l'armée, à savoir la Garde Impériale commandée par les maréchaux Lefebvre et Mortier, le 1er corps d'armée de Davout, le 3e corps de Ney, le 4e d'Eugène de Beauharnais et le 5e de Poniatowski, soit vingt-cinq mille hommes en état de combattre. A ce nombre, s'ajoute une foule de trente mille isolés, éclopés et civils qui quittent la Russie (comédiens, marchands, domestiques,...).
Ce long fleuve humain, souffrant et affamé, mélangé aux voitures surchargées qui cheminent difficilement dans la neige, se traîne misérablement dans le froid, la température étant de moins vingt degrés.
Le 23 novembre 1812, l'Empereur arrive à Bobr. Il craint que les Russes se soient rendus maîtres du pont de Borissov sur la Bérézina, qui est un affluent du Dniepr.
En effet, la Bérézina est un obstacle pour l'armée française en retraite.
Le lendemain, il entre à Lochnitza à six heures du soir. Il apprend du maréchal Oudinot, commandant du 2e corps, que les Russes ont pris Borissov à la division polonaise du général Dombrowski.
La ville de Borissov a été reprise par les troupes d'Oudinot. Mais, les Russes ont détruit le pont.
Il devient vital de trouver un autre passage. Un général de cavalerie légère, Juvénal de Corbineau, en découvre un dans le village de Studenka, à trois lieues en amont de Borissov.
En dépit des eaux froides de la Bérézina qui charrie des glaçons, Corbineau et ses cavaliers ont pu la traverser, dans une profondeur d'un mètre cinquante environ.
Napoléon constate qu'il doit affronter trois armées russes. À sa droite, venant du nord, se trouve celle de Wittgenstein, forte de trente mille hommes qui descend la rive gauche de la Bérézina où se trouvent les Français.
À sa gauche, siège celle de Koutousov qui, ayant reçu des renforts, est forte de quatre-vingt-dix mille hommes, et qui est à une centaine de kilomètres au sud, sur le cours du Dniepr. La troisième, la plus menaçante, est sur l'autre rive de la Bérézina.
Elle est commandée par Tchitchagov et compte soixante mille hommes qui vont tout faire pour empêcher les Français de passer. C'est l'avant-garde de cette armée, commandée par Pahlen, qui a détruit le pont de Borissov.
L'Empereur pense qu'en agissant vite l'armée aura le temps de passer. Et, pour cela, il dispose du 2e corps d'Oudinot et du 9e corps de Victor, comptant chacun environ dix mille hommes qui n'ont pas souffert de la retraite, ces deux corps d'armée n'ayant pas été à Moscou puisqu'ils étaient restés en couverture dans la région de Bobr.
Après inspection du pont de Borissov, Napoléon constate que celui-ci est trop endommagé pour être réparé. Il prend donc la décision de lancer deux ponts sur le gué de la Bérézina à Studenka.
Ces deux ponts sont séparés l'un de l'autre par une distance de cent mètres. L'un est destiné à l'infanterie et la cavalerie, l'autre à l'artillerie et aux voitures.
Napoléon met au point une diversion autour de Borissov, ayant pour but de faire croire aux Russes que c'est là que l'armée française va passer. La division Partouneaux est sacrifiée dans cette opération.
Face à un ennemi supérieur en nombre, elle combattra avec héroïsme. Les survivants, à bout de munitions et exténués, seront faits prisonniers par les Russes, à l'exception d'un bataillon d'infanterie qui pourra rejoindre le 9e corps du maréchal Victor.
Pendant ce temps, chaque cavalier de la brigade Corbineau prend un fantassin en croupe pour franchir la Bérézina, et une brigade d'infanterie la traverse sur des radeaux.
Les sept compagnies de pontonniers du général Eblé, auxquelles se sont joints des sapeurs, soit près de mille hommes au total, travaillent dans la nuit du 25 au 26 novembre 1812 à la construction des ponts dans la Bérézina, qui continue à charrier des glaçons.
Les deux ponts sont terminés dans la journée du 26 novembre. Les premières unités à passer sont l'infanterie et l'artillerie du 2e corps, suivies de la division de cuirassiers de Doumerc et de la division polonaise de Dombrowski.
A trois reprises, les ponts, dont les chevalets reposent sur un fond vaseux, s'affaissent. Les pontonniers retournent donc dans l'eau glacée pour les réparer.
L'après-midi du 26 novembre et toute la nuit suivante, dix mille hommes passent les ponts avec plusieurs dizaines de canons. Ils se dirigent vers les avant-gardes de Tchitchagov qui viennent attaquer les ponts.
Le 27 novembre, dans la matinée, l'Empereur et son état-major passent sur la rive droite. Ils sont suivis par la Garde Impériale et par les corps d'armée de Ney, Poniatowski et Davout.
Le franchissement dure toute la journée, et l'intervention des pontonniers est encore nécessaire pour réparer les effondrements des ponts.
Le 9e corps d'armée du maréchal Victor reste sur la rive gauche pour protéger le passage des trente mille traînards. Ceux-ci souffrent de fatigue, de faim et de froid. Ils se groupent autour de bivouacs de fortune, qu'ils refusent de quitter malgré les exhortations des officiers.
Le 28 novembre au matin le canon tonne, et c'est l'affolement parmi eux. Tous se ruent sur les ponts. Des hommes, des femmes et des enfants sont précipités dans les eaux glacées où ils se noient.
Les Russes attaquent de partout à la fois. Sur la rive gauche Wittgenstein vient du nord, et Koutousov du sud. Le corps d'armée de Victor résiste avec héroïsme aux troupes de Wittgenstein, dont les canons tirent de près sur les fuyards.
Mais, la contre-attaque pleine de fougue d'un bataillon français fait taire ces batteries, et une charge de cavalerie contient provisoirement les Russes.
Les combats sont également acharnés sur la rive droite. Les troupes de Ney, Oudinot et Poniatowski repoussent les grenadiers de Tchitchagov, grâce notamment aux cuirassiers de Doumerc et aux chasseurs de Corbineau.
La Garde Impériale est avec l'Empereur près des ponts.
La neige tombe en abondance sur les combattants.
Sur la rive gauche, le maréchal Victor se bat comme un lion depuis de longues heures, avec les seules divisions Girard et Daendels. Sa cavalerie, commandée par Fournier-Sarlovèze, fougueux cavalier, déloge l'artillerie russe, qui a repris ses tirs sur les fuyards, créant ainsi un vent de panique dans cette foule désespérée.
A cinq heures du soir de ce 28 novembre 1812, Victor reçoit l'ordre de repli. Alors, ceux sont encore les braves pontonniers d'Eblé qui se sacrifient.
A la lueur des torches, ils font traverser les survivants du 9e corps de Victor sur des radeaux, afin de rejoindre le gros de l'armée.
Le 29 novembre, à sept heures du matin, Eblé reçoit l'ordre de détruire les ponts afin d'arrêter les Cosaques. A neuf heures, les mèches sont allumées et les ponts sautent.
Environ dix mille fugitifs, civils et militaires, sont bloqués sur la rive gauche de la Bérézina et sont capturés par les Russes.
Les héroïques pontonniers du général Eblé ont payé un lourd tribut. Ils ont presque tous péris noyés, gelés, ou atteints de pneumonie ou de congestion.
Le général Eblé est mort d'épuisement le 31 décembre 1812, à Koenigsberg.
De mémoire de moujik, on n'avait pas connu un hiver aussi rude. Le thermomètre descend jusqu'à -35°.
La retraite a commencé depuis plus d'un mois, lorsque les débris de la Grande Armée atteignent les bords de la Bérézina (le 23 novembre) et menace de se faire étouffer par les Russes qui convergent vers elle avec trois armées.
Viviès, sous le commandement du général Maison, futur maréchal de France, va se trouver au cœur du dispositif ingénieux, imaginé par l'Empereur, dont le génie tactique sans doute stimulé par la situation désespérée, va encore une fois se manifester. Raymond, avec les unités du maréchal Oudinot, doit préparer le passage des troupes à Studenka, dont le bois des maisons servira aux chevalets qui soutiendront le tablier des ponts courageusement édifiés par les vaillants pontonniers du général Eblé, et ce, tandis qu'à une dizaine de kilomètres au Sud à Borissov, le maréchal Victor doit leurrer ses poursuivants en laissant croire que c'est l'endroit choisi par Napoléon pour faire passer ses troupes.
Le stratagème marche parfaitement et les chefs de guerre russes concentrent le gros de leurs forces sur Borissov. Au même moment, Viviès et ses hommes franchissent le premier pont, et prennent pied sur l'autre rive en couverture.
Après avoir débarrassé l'endroit des quelques soldats russes qui s'y trouvaient, ils prennent position pour sécuriser le passage du reste de la Grande Armée. Raymond se donne sans compter pour ce qu'il pressent être son ultime combat.
Il se déplace sans cesse pour s'assurer que ses ordres sont bien transmis, afin de repousser les coups de boutoir redoublés des Russes et des Cosaques. Ces derniers taillent en pièce les isolés qui se meuvent, hagards et paralysés par le froid.
Au fond de lui, la même phrase résonne avec obstination: « Ils doivent passer ». La défense de ses positions est acharnée.
Son commandant de Corps, le maréchal Oudinot est même blessé d'une balle au côté. S'assurant en permanence de l'étanchéité de ses lignes de défense, Viviès encourage ses hommes du geste et de la voix, les exhortant à tenir.
Ses efforts seront payants.
Sur les soixante-dix mille hommes, acculés à la rivière et promis à une mort certaine, quarante mille seront sains et saufs.
L'Empereur lui-même sera sauvé et échappera ainsi à une capture qui ne faisait pas de doute deux jours auparavant, tandis qu'il faisait brûler les aigles de tous les corps pour éviter 1'humiliation de leur prise par l'ennemi. Toutefois, tous ces « rescapés » sont loin d'être au bout de leurs peines.
La route de Vilnius leur est certes ouverte, mais il leur reste encore près de 250 km à parcourir. Viviès et ses hommes couvrent leurs arrières.
Ce dernier assiste, ainsi consterné, au défilé lugubre de ces quelques milliers de pauvres hères, qui déambulent, habillés de lambeaux d'uniforme, sur un sol qu'un redoux naissant transforme en boue mêlée de neige.
Les moins faibles marchent lentement dans l'espoir improbable de trouver leur salut à Vilnius. Ceux qui s'arrêtent meurent de froid en quelques minutes, et s'entassent le long des pistes sillonnées d'ornières, et ceci pour les plus chanceux.
Les autres, qui s'éloignent des colonnes ininterrompues, se font massacrer par les Cosaques, dont le harcèlement ne cesse pas. Les survivants mettront plus de dix jours à gagner Vilnius.
Bravant le gel, la vermine qui se développait dans les rangs de ses hommes, et les maladies infectieuses qui rôdaient partout, Raymond Viviès n'a pas ménagé sa peine au cours des quelques jours qu'a duré le franchissement de la Bérézina. Alors que Vilnius se profile dans le lointain, il se sent las.
Voilà près de 20 ans qu'il porte haut les couleurs de la République et de l'Empire ! 20 ans qu'il sillonne l'Europe !
Soudain, la voiture s'immobilise. Son cocher indique qu'il ne peut plus avancer, tant la piste est jonchée de corps inertes.
Raymond Viviès, accompagné de son fidèle cuisinier Cousinet, originaire de Saint-Benoît du même canton dans l’Aude, décide de monter sur un cheval de main.
Ils poursuivent ainsi la route, lorsqu'à l'orée d'un bois, ils sont brutalement entourés de Cosaques et faits prisonniers. Le général Boyer de Rébeval, passant derrière, racontera qu'il aperçut la voiture de Viviès, qu'il reconnut grâce aux armoiries peintes sur les portières.
On ne pouvait plus rien pour eux tombés aux mains de l'ennemi.
Raymond Viviès, déjà très affaibli est emmené à Vilnius, que Napoléon avait quitté le 5 décembre, en laissant le commandement de l'Armée à Murat. La ville est aux mains des Russes depuis le 10 décembre, et le désordre qui y règne est terrifiant après le reflux de milliers de soldats revenus épuisés et malades de la Bérézina.
A leur arrivée dans la ville, ces derniers se ruèrent, en effet, dans une confusion indescriptible, sur les dépôts de provisions. Les habitants furent horrifiés à la vue de ces hordes de morts vivants.
La température était toujours de -35°, et les cadavres s'entassaient dans les rues, quand ils n'étaient pas jetés par les fenêtres des hôpitaux de fortune, nus car dépouillés de tous leurs effets. La plupart ne peuvent être enterrés qu'au moment du dégel.
Des milliers de dépouilles furent entassées pèle mêle dans les sous-sols de certaines églises, le sol étant trop dur pour y creuser la moindre sépulture.
C'est dans cette atmosphère apocalyptique que Raymond Viviès vit ses derniers instants. Après quelques semaines, durant lesquelles il lutte contre les convulsions de plus en plus nombreuses, la fièvre aura raison de ses derniers sursauts d'énergie.
Aujourd'hui, le 12 janvier 1813, dans une atmosphère apocalyptique, l'hôpital de Dobroczinnosci, à Vilnius, capitale de la Lituanie, vient de recueillir le dernier soupir de Guillaume Raymond Amant Viviès, général d’Empire, victime de convulsions et de fièvre.
Loin du fracas des armes et de la sauvagerie des hommes, au centre du cimetière paisible et serein du village de Sainte-Colombe-sur-l’Hers sur une pierre entre quatre grands cyprès, on peut lire :
Les Russes redoutent une épidémie et se débarrassent des corps dans des tranchées creusées l’été d’avant par les Français.
En Lituanie, des anthropologues Marseillais cherchent dans les charniers, mis à jours pour la construction d’une route. Ils auraient été inhumés, alors qu’ils étaient déjà congelés.
Les experts n’ont retrouvé que des lambeaux d’uniformes, des fragments de bottes, de guêtres, de cocardes en cuir prouvant que c’était bien la Grande Armée. Mais, il n’y a peu de chance d’identifier les ossements.
On estime à quarante mille soldats qui sont mort à Vilnius.

mémorial

A Studenka, rien n'a changé... La rue centrale est en terre battue... Les habitants des isbas vont chercher l'eau dans un puits... Le temps s'est arrêté.
Un autocar de nostalgiques s'arrête tous les trois, quatre ans.
Les paysans de Studenka trouvent, en travaillant la terre, des reliques (balles, boutons d'uniformes, boulets,...) qui rappellent les furieux combats qui se livrèrent en ces lieux.
Quelques plaques commémoratives ont été apposées par des associations historiques.
Il se dégage de cet endroit une intense émotion.
Des toasts de vodka à la mémoire de l'Empereur et de tous les combattants sont portés.
La Bérézina était là tranquille, étalant paresseusement ses eaux, qui virent une tragédie dont l'évocation continue à frapper les esprits près de deux siècles après...
Bérézina: la nature victorieuse.
«Il neigeait. On était vaincu par sa conquête. Pour la première fois, l’aigle baissait la tête. Sombre jour! L’Empereur revenait lentement.» Il s’agit d’un retour au bord de la rivière biélorusse, où s’enlisa l’armée de Napoléon.
Pour beaucoup, la Bérézina n’est plus qu’une expression usuelle, synonyme de terrible échec. Les collégiens se souviennent sans doute que c’est la bataille qui mit un terme à l’épopée russe de Napoléon.
Peu savent que c’est une rivière. Encore moins qu’elle ne se trouve pas en Russie, mais en Biélorussie.
Pour être précis, la Bérézina est un affluent du Dniepr, un fleuve qui se jette dans la mer Noire. Situé à 80 kilomètres au nord de Minsk, près de Borisov, ce lieu mythique de la mémoire française attire aujourd’hui les amoureux d’histoire.
Au niveau local, il recueille les suffrages des amateurs de calme, de balades en vélo et de pêche à la ligne. C’est une promenade historico-bucolique.
On peut lire sur une pierre tombale entre 4 grand cyprès du cimetière, à Saint Colombe sur l’Hers « Il est mort loin des siens ».

Le caveau des Viviès à Sainte Colombe sur l'Hers

Le caveau des Viviès à Sainte Colombe sur l'Hers


« A LA MEMOIRE DE RAYMOND VIVIES
GÉNÉRAL DE BRIGADE
BARON DE LA PRADE
OFFICIER DE LA LÉGION D'HONNEUR
CHEVALIER DE LA COURONNE DE FER
NÉ LE 3NOV 1763
DÉCÉDÉ A WILNA LE 13 JANVIER 1813.
IL MOURUT LOIN DES SIENS
QUI PRIENT ICI POUR LUI ».


Napoléon disait: « La tragédie échauffe I’âme, élève le coeur, peut et doit créer des héros. ». À n'en pas douter, Raymond Viviès fut de ceux-là.
Certaines photos sont sorties du Net.
Sur une idée de Arnaud Bézard Falgas

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