Entête Si Chalabre m'était conté

François Abat : le sergent fourrier

Ce que vous allez lire est une histoire vraie. C'est le récit d'un soldat de CHALABRE pendant la guerre de 1870.
Mais, au préalable, pour mieux comprendre, il faut vous dire comment et pourquoi vous allez en bénéficier! Si la première page a des manques, le reste est limpide: tout ce qui n’est pas écrit en italique est de lui.
Il était une fois, en l'an 2000, des personnes qui craignaient la fin du monde, prédite paraît-il par Nostradamus. Cependant Michel Paucod, adjoint à la mairie de Saint Laurens de Vaux, prépare quant à lui son départ à la retraite bien gagnée. Il décide de « faire du ménage » dans les papiers, et retombe sur ce carnet provenant de son grand-père, Jean. Après l'avoir parcouru maintes fois, il constate que rien ne concerne sa famille, mais Il peut y lire le mot Chalabre (Aude). Il décide de contacter cette ville. Il est mis aussitôt en rapport avec madame Saddier, qui comme lui est adjointe au maire. Nous connaissons tout l'intérêt que celle ci porte au patrimoine; ainsi, ce brave Michel nous fait-il parvenir le carnet de notes.
Voici donc une petite tranche de vie de François Abat , né le 7 novembre 1850 dans la maison de la veuve Combes à la côte du château: il est l'enfant de Jean Abat et de Jacquette Marcerou.

Au 60ème de ligne.

Notes d’un pri…(manque)
En furetant, j'ai, l'autre jour, … (manque) un vieux carnet dont la seule vue su… (manque) les larmes des yeux. Ce carnet, c'est en Allemagne comme prisonnier de guerre, hélas! Que j'en couvris les pages de notes naïves, écrites alors pour moi seul, pour raviver plus tard mes souvenirs, et qui sait ? Peut-être aussi pour faire entrer au coeur de mes enfants, plus ardentes et plus vivaces, la haine de l'ennemi, la soif de revanche. Aujourd'hui, si je me décide à transcrire ces lignes, une seule pensée m'y pousse; peut-être dans ce simple journal de marche, trouvera-t-on quelques détails pro…(manque) à apporter un éclaircissement à l'historique…(manque) régiment sous le drapeau duquel je...(manque) nées. Quoi qu'il en soit (manque) e défigurer par d'ambitieux… (manque) écrivit là-bas l'humble… (manque) Rhin; tout au plus, me… (manque) supprimer certains passages …(manque) donner parfois au style de… (manque) destinées à rendre moins pé… (manque) qui, après tout, n'a peut-être… (manque) que pour moi, et, parce qu'en le faisant,… (manque) out un morceau de ma vie passée.

La campagne.

Les débuts. -Je ne reviendrai point sur les causes de la guerre: la sourde hostilité qui depuis Sadowa courait entre la France et la Prusse, la candidature du prince Hohenzollern au trône d'Espagne, soutenue par l'Allemagne, combattue par Napoléon III: la réponse grossière faite par Bismarck aux représentions de l'Empereur ; la France ainsi pousse à déclarer elle-même une guerre insensée: tout cela appartient à l 'histoire.
Pour moi, ex-caporal…(manque) fait, de 17 à 19 ans, a…(manque) à Chalabre (Aude)… (manque) tion de guerre, je rep…(manque) versé, pour la durée de …(manque) garnison à Nancy. Je ne rejoignis le régiment que le 31 août, avec le détachement des réservistes, mais mes camarades Dilos et Avrial m'ont donné des renseignements précis sur ce qu'a fait la régiment du 18 au 31 juillet.
Le 18 juillet, par un temps magnifique, il avait quitté Nancy à 5 heures du matin se dirigeant sur Metz. De Nancy à Metz, la route est longue, surtout pour des gens lourdement chargés comme l'étaient les soldats, et par une chaleur aussi accablante que celle qu'il faisait alors. On marchait néanmoins gaîment, l'espoir au coeur. Enfin on arrive à l'étape, Pont à Mousson, où les habitants accueillirent les troupes avec beaucoup de cordialité et de bienveillance. Le lendemain, départ à 5 heures; on arrive à Metz le 19 à 2 heures de l'après-midi. On y est reçu moins bien qu'on ne l'avait été par les Mussipontains, (habitants de Pont à Mousson) les habitants profitaient de l'aubaine pour vendre tout hors de prix.
On « compléta » I 'équipement déjà si lourd; puis, le 29, le régiment quittait Metz. Le soir, il campait à Boulay où, comme je l'ai dit plus haut, j'arrivai le 31 avec les réservistes.
La vue d'un camp. -C'était pour moi un spectacle nouveau, je contemplais avec surprise la plaine, si tranquille une heure auparavant, maintenant toute bourdonnante d'animation. Inutile de vous dire combien cette vie me plaisait.
Le 31, nous vînmes camper à Boucheporn. Enfin le 1er août, nous partions en reconnaissance du côté de Carling. C'était la première fois que nous marchions en avant, aussi près des frontières d'Allemagne, et, si le coeur nous battait un peu, c'était avec une ardeur joyeuse, et une légère fierté, que nous sentions nos cartouchières remplies de munitions, et nos armes en bon état.
A midi nous étions à Carling, ou nous apprenions qu'une heure avant étaient venus des uhlans qui s'étaient retirés à notre approche, emmenant avec eux 8 boeufs. Aussitôt notre général de division ordonna au 11ème chasseur de dépasser les lignes, et, déployé en tirailleur, de fouiller les bois; le bataillon revint sans avoir rencontré aucune trace des ennemis, aussi à 3 heures, nous regagnions Boucheporn. Chose étrange! A peine avions-nous quitté Carling que les cavaliers ennemis y opéraient leur rentrée.
Le 3, nous levions le camp et allions à 6 kilomètres de là camper à Longeville, petit village situé prés de Saint-Avold. Nous y restâmes qu'une nuit, le lendemain, nous nous dirigions sur Terteken (Teterchen) entre Boulay et Sarrelouis, nous n'y arrivâmes que vers 4 heures du soir, après une marche des plus fatigantes. Si ces marches forcées se sont effectuées en bon ordre, je puis dire que c'est grâce au courage, à l'énergique volonté des soldats, qui surent, pour ainsi dire, excéder ces jours là la mesure de leurs forces. Le lendemain, en route pour Saint- Avold.
C'est à ce jour que commencent, à vrai dire, pour mon régiment, les souffrances et les privations ; c'est ce jour-là aussi qu'écrasés par des bagages inutiles, tous, sans aucun ordre, nous jetâmes dans un pré nos schakos, (coiffure tronconique portée de nos jours par les Saint Cyriens) pour les remplacer par nos képis.
Premières batailles -Forbach, le 6, au matin, le canon grondait au loin ; le 60ème régiment de ligne resta en bataille pendant 3 heures, à Saint-Avold. Puis nous reçûmes l'ordre de départ pour Forbach. A 4 heures, nous prenions le chemin de fer. Le train se met en marche, bientôt deux signaux l'arrêtent. On nous fait descendre sans bruit, les munitions sous la main. Nous escaladons la chaussée et recevons enfin le baptême du feu.
C'était la première fois que nous entendions pour de bon le feu du chassepot ; (nom de l'inventeur du fusil) devant nous, nos frères d'armes soutenaient héroïquement la défense de Forbach. En ce moment-là, c'était terrible, car les Allemands, ayant sans doute appris qu'il arrivait des renforts à leurs adversaires, redoublaient d'effort pour venir jusqu'à la ligne de chemin de fer et la couper. Heureusement, nos troupes en ligne se défendaient héroïquement contre des forces quatre fois supérieures, autrement mon pauvre régiment aurait été complètement broyé !
A 11 heures du soir, nous arrivons dans Forbach, à cette heure tardive, le feu n'avait pas encore cessé, cela donne une idée de l'acharnement avec lequel on luttait. Ma compagnie fut désignée comme avant-garde, et mon capitaine, M Denannes, voulut prendre des renseignements sur la route à suivre. Les réponses des 4 ou 5 habitants n'eussent pas été autres, si nous avions eu à faire aux pires espions du roi Guillaume ? Nous allions en effet, nous mettre en route sur leurs indications, quand, par bonheur pour nous, arriva un soldat blessé au bras gauche, qui nous crie: « ne passez pas de ce côté! Vous allez tomber en pleine ligne ennemie! » . Sans son arrivée providentielle, nous marchions tout droit et plein de confiance à la captivité où à la plus effroyable des tueries.
Nous prenons alors sur notre droite et entrons en ligne. Mais, après que nous eûmes combattu pendant une demi-heure, l'ennemi croyant sans doute qu'il nous arrivait du renfort, se décida à battre en retraite.
Telle fut la part légère que nous prîmes à la bataille de Forbach, dont nous avions été informés à Saint-Avold par le bruit du canon, bataille héroïque où 15000 Français soutinrent avec avantage les efforts opiniâtres de 50000 Allemands.
Nous passâmes le reste de la nuit sac au dos et sans pouvoir fermer les yeux. Non que l'envie de dormir nous manquât, mais la température malgré la saison était trop fraîche; et si par hasard quelqu'un de nous se laissait gagner par le sommeil, c'était pour se réveiller une demi-heure après, frissonnant et glacé. Marches et contre marches: -le lendemain, 7 août, nous partions à 4 heures du matin pour Sarreguemines, où nous n'arrivâmes qu'à 2 heures de l'après-midi. Nous n'avions rien dans le ventre depuis la veille au matin, et commencions à trouver le temps long, comme bien on pense. Aussi comptions- nous nous arrêter à Sarreguemines pour nous restaurer et prendre quelque repos. Vain espoir: il nous faut battre en retraite sur Puttelange, où nous arrivons vers 5 heures.
Dans cette malheureuse journée, après une nuit sans sommeil, nous avions fait 45kilomètres. Nous étions à bout de forces.
Chose étrange, et à remarquer dans cette singulière campagne, nous semblions toujours fuir devant l'ennemi. A peine quittions-nous une ville ou un village, que les Allemands y entraient sur nos talons.
C'est alors que commencent nos marches et nos contres marches. Le 8, à 4 heures du matin, nous levons le camp, le soir nous étions à Faulquemont ; le 9 à Courcelles les Chaussins, à 16 kilomètres de Metz, le 10 et le 11, aux Etangs ; le 12, aux Bordes, toujours à proximité de Metz, le 13, à Borny distant de Metz de 10 kilomètres. Le soir, le 60ème recevait l'ordre de se tenir prêt à marcher au premier signal.

PLAN N° 1

PLAN N° 1


BORNY (14 août). -le 14 août, tentes roulées sur les sacs, nous attendions d'instant en instant l'ordre de départ, rien de plus pénible que ces attentes anxieuses. Enfin, à3 heures de l'après-midi, on nous ait mettre sac au dos. En même temps, le canon commence à tonner sur notre droite. Je voyais très distinctement les nuages de fumée monter dans les airs, et tout nous donnait à penser que nous n'aurions pas à faire beaucoup de chemin pour rencontrer l'ennemi.
En effet, nous n'avions pas franchi 50 mètres, que nous recevions l'ordre de nous coucher à terre. La bataille était définitivement engagée, les balles sifflaient " les obus pleuvaient sur nous comme grêle en mars.
Je ne suis pas un tacticien, l'art de la guerre est pour moi lettre morte.
C'est peut être là la raison pour laquelle je n'ai jamais pu m'expliquer pourquoi l'on nous faisait prendre cette formation : l'artillerie entre deux lignes d'infanterie, un certain nombre de compagnie devant, d'autres derrière, en réserve. En sorte que le tir de l'ennemi, fût-il trop court ou trop long, n'en effectuait que plus de ravage, si les obus manquaient notre artillerie, ils venaient broyer des fantassins. C'est beau, la tactique!
Si encore nous nous étions battus! Quand on marche en avant dans la bataille, la mort n'est rien, l'attraction du danger, la fièvre du combat, l'odeur de la poudre et du sang grisent les poltrons, électrisent les braves ; que ce soit par vrai courage ou par amour-propre, tous s'en vont du même pas au devant des périls. Mais quand il faut attendre la mort sans faire un mouvement, ni pour la braver, ni pour l'éviter, quand rien ne vient vous distraire des tristes pensées que vous inspirent les hurlements aigu des balles, les plus braves réfléchissent, les timides hésitent, les poltrons se lamentent,
Nous étions depuis 3 heures dans cette affreuse position lorsque enfin on donna aux trois compagnies de droite du 1er bataillon l'ordre de se porter en avant et de se déployer en tirailleurs. J'avais le bonheur d'appartenir à l'une de ces trois compagnies. Nous marchions au milieu d'une grêle de balles et d'obus, mais tout valait mieux que la terrible inaction de tout à l’heure. Malgré l'intensité du feu ennemi, notre mouvement s'opéra avec un sang-froid absolu, et fut aussi correct que si nous l'avions exécuté sur le champ de manœuvre ;
Nous venions remplacer le 11ème chasseurs depuis longtemps déployé en ligne, et affaibli par des pertes énormes. A notre tour, nous eûmes à soutenir le feu de l'ennemi. Je vous assure que, ce jour-là, M. M. les Prussiens firent tout ce qu'ils purent pour nous habituer à l'aigre musique des balles. Je dois reconnaître qu'ils durent y réussir pleinement, car leurs sifflements que, comme les autres, j'avais le première fois salués avec respect, ne me produisaient plus qu'un léger agacement. On s'habitue à tout et l'idée de la mort est peut être une de celles auxquelles on se fait le plus facilement, surtout quand on en a aussi souvent l'image devant soi. Nous combattîmes jusqu'à 9 heures du soir, alors, le feu s'affaiblit peu à peu, les Prussiens battaient en retraite une fois de plus.
Nos chefs nous font rassembler, et, en bataille nous nous portons en avant.
Nous arrivons à la lisière d'un petit bois: jamais je n'oublierai l'horreur du spectacle qui y frappa mes yeux. Une trentaine au moins d'hommes tués ou blessés étaient étendus sur un espace de quelques mètres. Quelques-uns se tordaient, convulsés par d'épouvantables souffrances. La plupart des blessés, ceux du moins qui avaient encore la force de parler, demandaient à boire d'une voix lamentable. Représentez-vous tout cela s'estompant à peine dans I 'horreur de la nuit, ajoutez-y l'odeur à la fois fade et pénétrante du sang et de la fièvre, et vous comprendrez quelle terrible impression nous dûmes ressentir.
J'avais, heureusement, mon bidon plein de vin. Je pus soulager quelques uns de ces infortunés. J'en aidai d'autres à prendre une position plus commode, dans laquelle leurs blessures les fissent un peu moins souffrir. Mais il fallait partir, par une marche oblique nous regagnions la plaine.
Il était 9 heures1/2 le combat avait cessé. Un calme lourd avait succédé à l'agitation et au bruit, dans la vaste plaine rien qu'un grand silence, dont la solennité funèbre n'était troublée que par quelques gémissements, par de rares cris d'angoisse. Soudain, du côté de l'ennemi, nous arriva une sorte de mélodie plaintive, c’était une prière, les Allemands pleuraient leurs morts. Et nous, rangés en bataille, attendant le signal du départ, sous songions à tant de braves camarades qui s’en allaient joyeux 2 jours auparavant, et qui maintenant, mutilés ou raidis par la mort, gisaient dans quelque coin de l'immense champ de bataille, sur ce sol français pour la défense duquel ils avaient donné leur vie.
La bataille était gagnée pour nous: l'ennemi avait subi des pertes énormes, 28000 Allemands, m’a-t-on dit depuis, restaient sur le champ de bataille, quant à nous, quoique inférieurs en nombre, nous n'avions perdu que 13000 hommes. Malheureusement, le Général Decaen, notre commandant de corps d’armée, était au nombre des blessés, j' étais à côté de lui, prés de la ferme de Bellecroix, sur la route, quand il fut frappé d'une balle qui le traversa de part en part. Quelques jours après, il succombait aux suites de sa blessure.
Rezonville. (16 août)- On nous fit revenir sous les murs de Metz, où nous établîmes notre camp. Le 15 août, à 4 heures du soir, nous quittions le camp pour aller bivouaquer, et le 16 au matin nous nous mettions en marche. Nous fîmes le café vers 9 heures 1/2, sur un plateau qui domine le village de Châtel Saint-Germain ! Autour de nous, des 10 heures le canon tonnait, la fusillade faisait rage. C'était le général Bourbaki qui, à notre gauche, avait commencé le combat et cherchait à amener l'ennemi sur nous. A II heures nous descendions dans la plaine, ayant assez loin devant nous Rezonville à notre gauche, Vernéville à notre droite.
Enfin, à 2 heures, le 60ème prenait position entre Vernéville et Doncourt, pour appuyer la droite de l'armée française. Nous fûmes témoins, sur notre droite, de l'admirable charge de la cavalerie française contre la cavalerie allemande qui cherchait à nous tourner par la plaine de Doncourt, cette dernière cavalerie fut à peu près détruite.
Mon régiment donna très peu ce jour là, placé qu'il était en 3ème ligne. A peine quelques obus arrivaient-ils jusqu'à nous. Nous n'eûmes que 3 ou 4 hommes blessés par des balles perdues ou des obus égarés.
Mais la chaleur était accablante, et, pour comble de malchance, nous ne pûmes, de toute la journée, trouver une goutte d'eau. De ma vie je n'ai souffert de la soif autant que ce jour-là.
A 5 heures du soir l'ennemi était en déroute, nous avions fait un bon nombre de prisonniers, je pus soulager de malheureux blessés Français ou Allemands.
La nuit suivante nous couchâmes sur le champ de bataille. Mais le lendemain nos généraux nous faisaient une fois de plus battre en retraite jusque sous les murs de Metz. C'était la tactique chère à Bazaine, tactique qui devait nous conduire aux hontes de la capitulation. On a beau être soldat et n'avoir pas le droit de discuter les ordres des chefs ; ce n'en est pas moins bien dur d'abandonner, sans savoir pourquoi, sans même voir devant soi la pointe d'un casque ennemi, les positions si chèrement conquises la veille.
Nous reçûmes l'ordre de camper derrière une ferme nommée la ferme de Moscou. Nous nous y établîmes après avoir traversé les bois de Gravelotte et de Saint Hubert. On n'entendait partout que des récriminations; officiers et soldats, tous nous nous demandions pourquoi l'on ne nous envoyait pas combattre l'ennemi qui venait d'apparaître au loin, sur la route, entre Mars la Tour et Doncourt.

PLAN N° 2

PLAN N° 2

Défense des lignes d'Amanvillers -Gravelotte. (18 août).
Nous espérions rester quelques jours campés près de la ferme de Moscou. Nos marches excessives, nos combats incessants, nous laissaient brisés, à bout de forces. Et ce soir là, je me couchai avec bonheur, comptant bien me reposer. A peine étions-nous endormis, que les cris de : « Aux armes! » retentissent soudain dans le camp. On se lève, on se précipite en tumulte: c'était une fausse alerte. Nous en sommes quittes pour aller nous recoucher, mais nous avions perdu deux heures de sommeil, ce dont nous nous serions fort bien passés.
Ajoutez à cela que le lendemain, 18 août, nous reçûmes à 10 heures du matin l'ordre de nous tenir prêts au combat et de conserver la position que nous occupions. Le 1er et le 2ème bataillon du 60ème étaient désignés comme soutien de l'artillerie, le 3ème bataillon devait se déployer en tirailleurs dans le ravin en avant de la ferme et dans des tranchées abris que vint creuser le génie.
Comme à l'ordinaire, l'artillerie se trouvait devant nos lignes, dispositions absurdes et qui ne servait qu'à une chose: faire plus sûrement massacrer les troupes. Quoi de plus simple en effet, si l'on veut que l 'infanterie puisse protéger l'artillerie, que de mettre les troupes de réserve en avant ou sur les flancs, de façon à ce que les deux armes puissent très rapidement, le cas échéant, se prêter une aide mutuelle. Tout cela, je l'ai déjà dit, mais la tactique employée alors me paraît si énorme que je ne puis, à chaque occasion, contenir mon indignation.
Nous étions donc derrière l'artillerie, accroupi sur nos sacs, inactifs, attendant la mort comme la brebis l'attend à l'abattoir : singulière situation pour des soldats français, faits pour l'offensive, mais dont les nerfs s'accommodent mal de ces attentes passives.
Nos canons ouvrirent un feu nourri, qui dura jusqu à 2heures. Du côté de l'ennemi, rien! Silence complet. Nous étions persuadés que les Allemands manquaient de munitions, et souhaitions tous qu'on nous envoyât les attaquer. Nous ne devions malheureusement pas tarder à savoir que nous nous trompions. A peine nos canons, ayant épuisé leurs munitions, avaient-ils cessé le feu, que ceux des ennemis commencèrent à tonner avec une indescriptible violence. Les obus pleuvaient : en quelques minutes, nos mitrailleuses sont démontées, et notre artillerie est contrainte de battre en retraite, ne serait-ce que pour aller chercher des munitions.
Vers 4 heures on demande à la 1ère compagnie du 1er des hommes de bonne volonté pour porter des cartouches aux tirailleurs. J'eus la chance d'être choisi. Nous partîmes 5, mais nous ne revînmes que 2, les 3 autres avaient été tués soit à l'aller soit au retour, en traversant le plateau.
Cependant l'ennemi prend comme but la ferme elle même qui est incendiée. C'est alors que ma compagnie reçoit l'ordre d'aller rejoindre le 2ème bataillon dans la tranchée derrière la ferme, afin de la protéger.
En avant de la ferme à 400 mètres, le 44ème déployé en tirailleur défendait énergiquement ses positions, s'efforçant d'arrêter l'ennemi qui voulait s'en emparer. Il était alors 9 heures du soir, et c'était un terrible spectacle que de voir à la lueur de l'incendie nos soldats, le visage comme illuminé d'héroïsme, lutter avec l'obstination du désespoir contre des forces supérieures.
Enfin notre artillerie arriva avec des munitions, et prit position sur les flancs de la ferme. Au même instant une pluie terrible d'obus s'abat sur elle et sur nous. Après une heure de résistance, la position devenant absolument intenable, et après avoir subi des pertes énormes, l' artillerie est contrainte de battre en retraite pour la deuxième fois, laissant sur son passage des hommes, des chevaux, et la plupart de ses pièces. La scène était effroyable, et ce qui en augmentait I 'horreur, c'est qu’à chaque instant les canons passaient sur les cadavres ou sur des pauvres blessés dont les hurlements couvraient le fracas de la bataille.
Enfin le feu se ralentit, es coups de fusil s’espacèrent, devinrent rares, tout retombe dans le silence. Nous pûmes alors nous rendre compte des résultats de cette terrible journée. Derrière la ferme seulement, on avait apporté une cinquantaine de blessés: officiers et soldats, tout mêlé. Et quelles horribles blessures! Dans ma seule compagnie, qui comptait le matin un effectif de 70 hommes, 18 manquaient à l'appel. Quant à moi, j'étais intact, mais je l'avais échappé belle: un éclat d’obus était venu enlever un morceau du bidon de la compagnie, que je portais sur mon sac.
C’est dans cette grande bataille qui porte le nom de « défense des lignes d'Amanvillers » et qui fut très meurtrière, que nous vîmes le maréchal Leboeuf, notre nouveau commandant de corps d’armée, désespéré de notre triste situation, traverser à deux reprises le plateau au milieu d'un ouragan de fer et de plomb pour chercher la mort qui n’a pas voulu de lui.
Comme toujours, nous restions maîtres des positions et pendant la nuit que nous passâmes là en entier, nous pûmes voir brûler tous les villages et hameaux à notre droite: Leipzig, la Folie, Montigny, Amanvillers, Saint-Privat, etc. etc..
Le blocus se resserre. Cependant, malgré notre victoire, le lendemain, 19 août, nous battions en retraite sur le fort de Flappeville.
Une autre chose à remarquer, c'est la façon dont l'ennemi nous avait laissés commencer le feu et épuiser nos munitions, pour n’ouvrir qu'alors un feu terrible, au moment où nous ne pouvions plus répondre, et quand, tout le monde étant présent au combat, leurs projectiles nous faisaient sûrement plus de mal. Nous restâmes pendant 3 jours campés sous le fort Flappeville : le 22, nous nous dirigions sur le fort Saint- Julien.
Enfin, le 26 nous nous portions en avant, par un temps affreux, aux grondements lointains de la canonnade. Jusqu'à la nuit nous restons en bataille ; mais, là encore nous ne sortons pas de notre inaction, et, le soir, nous regagnons notre campement sous le fort Saint Julien. Ce jour là j'étais passé caporal et passais à la 5ème du 2ème.
Le 28, mon régiment était d'avant- garde dans les vignes, à 500 mètres de la Moselle, sur la rive droite.
Servigny. Sainte Barbe (31 août- 1er septembre)
Le 30, ordre de départ. Le 31, nous nous mettons en route. Jusqu'à 3 heures du soir, nous restons inactifs dans la plaine. Mais la canonnade devient très violente sur notre droite. Comme on nous promet de nous faire marcher en avant, pour opérer notre jonction avec l'armée de Mac- Mahon, vous devinez avec quelle ardeur nous avançons. Vers 6 heures du soir, de tous côtés sonnait la charge. Enfin! Nous nous précipitons, baïonnette au canon. Un quart d'heure après, nous arrivions aux tranchées ennemies, persuadés que les Allemands, ayant subi des pertes énormes s'étaient retirés et nous avaient laissé le champ libre. Nous faisons halte sur un plateau, et nous nous asseyons sur nos sacs, heureux de prendre un repos bien gagné. La soirée était splendide; tout était calme. Nous comptions bien faire en cet endroit la soupe ou tout au moins le café, qui eussent été les bien- venus, nous n'avions rien depuis la veille. Soudain arrive un officier d'état-major, qui au nom du général de division, nous ordonne de nous porter sur la ferme, alors en flammes. Nous nous approchons à 100 mètres et avions déjà posé nos sacs à terre lorsque soudain une fusillade épouvantable partit des abords de la ferme. Aussitôt la charge sonne, le cri de « en avant! » retentit sur toute la ligne. Mais, tout à coup, mon régiment, déjà surpris, voit s'accroître le désordre dans ses rangs. C'était le 44ème de ligne, ramené par l'ennemi. Les bataillons fuyaient, renversant tout sur leur passage
(1) Je transcris exactement. Mais j'espère que ce que ces notes ont de brutal ne paraîtra pas désobligeant pour nos soldats. Les meilleures troupes ne sont pas exemptes de ces sortes de paniques. Celle-là qui survint à la tombée de la nuit, était d'autant plus excusable qu'il fallait à ces hommes dénués de tout, harassés de fatigue, un courage surhumain pour combattre ainsi sans but et sans direction ferme, puisque notre grand chef avait l'idée de nous faire rentrer à Metz.
Ce qui se passa alors, je n'en sais rien au juste. Toujours est-il qu'après quelques instants de confusion, m'étant lancé en avant avec une vingtaine d'hommes, je me trouvai à environ 80 mètres de la ferme.
Mais cette brusque attaque des ennemis n'avait eu d'autre but que de voir tomber entre nos mains, aussi, les bagages passés, cessèrent-ils le feu.
Le régiment se replia alors au fond d'un ravin et bivouaqua dans un pré où il y avait 4 centimètres d'eau. Je vous laisse à penser quelle nuit nous avons passé là.
Au matin nous reçûmes l'ordre d'aller chercher des vivres. C'était facile à dire. Les fourriers et les hommes qui furent envoyés à la distribution étaient fusillés à chaque pas, donc ne purent rien rapporter. Beaucoup même ne revinrent pas. Quant à nous, nous restâmes abandonnés dans le ravin jusqu'à 2 heures de l'après-midi. Quand enfin nous en sortîmes, l'ennemi nous fusillait presque à bout portant.
Nous pûmes cependant regagner notre ancien campement, sous le fort Saint - Julien.
Ce combat du 31 août et du 1er septembre porte le nom de bataille de Servigny. (Servigny lès Saintes Barbes). Malgré la bravoure de nos troupes, malgré nos efforts opiniâtres, il ne servit qu'à achever le blocus de Metz et de notre malheureuse armée.

plan N°3

PLAN N° 3

A la compagnie franche. - Ies premiers jours du mois de septembre, je fis partie d'une compagnie franche formée de volontaires du 44ème et du 60ème sous la haute direction du Lieutenant Colonel Chanteclair, du 44ème, et sous le commandement du capitaine De Faucanberge, section de M Reïthinger, sous lieutenant, presque toutes les nuits nous nous mettions en route. Le 4, je me souviens que nous enlevâmes une sentinelle prussienne. Lorsque la nuit était bien sombre, il nous fallait marcher à la fille indienne, et prendre bien garde pour ne pas nous égarer
Mais le danger redoublait quand, à notre retour, nous nous approchions des lignes Françaises.
Nous avions beau, en dehors des mots d'ordre et de ralliement, prévenir la sentinelle de notre arrivée, en imitant le cri de la chouette ou l'aboiement du chien, en frappant sur nos crosses un nombre de fois convenu, malgré toutes ces précautions, plusieurs hommes de la compagnie furent tués ou blessés par des balles Françaises.
A part nos expéditions nocturnes, on ne fit ni sortie ni rien de sérieux jusqu'au 23 septembre.
Le 17, j'avais été nommé sergent fourrier à la 3ème compagnie du 3ème bataillon. Pendant ce temps les vivres se faisaient rares; à cette époque même, le fourrage fit complètement défaut. Les pauvres chevaux, si fatigués déjà, faisaient peine à voir. Les artilleurs et cavaliers allaient chercher pour eux les feuilles des arbres autour de la ville. En deux jours tous furent dépouillés, si bien qu'avant la fin de septembre, les environs de Metz avaient l'aspect désolé d'un paysage d’hiver ou d'un canton ravagé par la grêle.
L'affaire de Malroy. -le 23, nous quittions le camp, avec quelques canons et mitrailleuses, et nous partons en avant des lignes. Il s'agissait d'aller avec des charrettes chercher des provisions au village de Malroy. Nous étions là pour permettre au convoi d y arriver, et pour protéger son retour. Aussitôt le feu ouvert par l'ennemi, on nous fit coucher à terre, position à laquelle nous finissions par nous habituer, malgré tout ce qu'elle avait de désagréable. Nous y restâmes plus d'une heure. On parvint à enlever aux Allemands une soixantaine de voitures de fourrage, puis nous rejoignîmes notre campement sous une pluie d'obus. La retraite ne s'en fit pas moins avec un ordre et un sang froid admirable. Avec de telles troupes M le Maréchal eût pu, s'il avait voulu,
obtenir des résultats tout autres que ceux auxquels il a su parvenir.
L'Agonie. (25 septembre ) la ration de pain fut réduite à 200 grammes; celle de viande ( du cheval bien entendu) à 150 grammes, le vin fut remplacé par de l'eau de vie, le riz, le sucre et le café étaient ramenés à des proportions dérisoires; quant au sel il n'en existait plus.
Le 7 octobre, nouvelle sortie. Ce ne fut presque rien pour nous, bien que, comme toujours, nous fussions derrière l'artillerie, mais les voltigeurs de la garde se battirent en vrais héros, et s'avancèrent jusqu'à mi-chemin de Thionville. Cependant nous étions de grand' garde 3 fois par semaine, le service était d'autant plus dur que notre nourriture devenait de jour en jour plus insuffisante.
Je me rappellerai tant que je vivrai notre dernière garde. Ce fut le 26 octobre. Il faisait un temps épouvantable, la pluie, le froid, rien n y manquait.
Malgré tout nous restâmes à la tranchée toute la nuit, sans feu, sans abri. Et tout cela pourquoi ?
Pour qu'un misérable livrât la ville deux jours plus tard. Je ne puis y songer sans que je sente mon front pâlir de honte et rougir de colère.
Livrés à I 'ennemi. - le 28 octobre, Bazaine, sans avoir essayé de passer, sans songer même que tous nous étions prêts à nous faire tuer jusqu ' au dernier, livrait la ville, l' armée, nos fusils, nos canons et nos drapeaux.
Le 29, vers 9 heures du matin, on nous fit réunir au lieu de rassemblement du 1er bataillon, le Colonel, le lieutenant Colonel et quelques officiers étaient présents. Le Colonel réunit au centre tous les officiers et leur dit : « Messieurs, espérons que ces tronçons brisés se réuniront un jour pour venger les malheurs de la patrie! ».
Monsieur Butez, mon capitaine, fit ses adieux à la compagnie. Il était pâle comme un mort, et de grosses larmes lui coulaient des yeux. Quant à nous, nous étions tous violemment émus; pour moi je pleurais comme un enfant.
On donna l'ordre du départ, nous défilions par bataillons. Lorsque j'arrivai sur la route, je portai malgré moi les yeux vers ce fort Saint Julien sous lequel nous avions tant de fois combattu, et je me sentis la rage au cœur : au sommet flottait le drapeau prussien ! Je ne pus retenir mes pleurs. Mais mon émotion grandit encore quand à gauche, sur le bord de la route, je vis, têtes nues, sous un ciel de plomb, mon Colonel, le lieutenant Colonel, les Commandants et quelques Capitaines, saluant ce régiment qui s'en allait là-bas confier sa destinée à des mains ennemis.
Toutes les fois que j y pense, je revois, baissée, la tête chauve du Colonel, les larmes coulaient de ses yeux, inondant ses joues brunies par le soleil d'Afrique. Je revois notre lieutenant Colonel, se tenant au contraire bien droit, l'éclair dans les yeux, la main crispée sur la poignée de son épée, protestant de tout son être contre celui qui nous livrait.
En passant devant eux, je les saluai, peut-être pour la dernière fois.
Voilà quel fut le sort de soldats qui, deux jours avant, faisaient encore trembler leurs ennemis, et dont une seule compagnie forçait à reculer tout un régiment Allemand.
Laissons à I 'histoire la liberté de juger et de distribuer les responsabilités, mais avouons qu'il est bien dur de voir livrer une place de guerre de premier ordre, formidablement défendue, sans qu'un obus en ait troué les murs, sans qu'un seul habitant soit mort de faim. L'armé, elle-même a fait bravement son devoir, la lâcheté, la trahison d'un seul ne sauraient lui être imputées, il ne lui manqua pour devenir sublime, qu'un chef qui comprît mieux sa tâche, qui fût capable de mieux comprendre ce que signifiait ces deux mots
HONNEUR, PATRIE.

En captivité à Alt-Damm près Stettin le 28févier 1871.

En captivité

Tristes étapes. Nous partîmes de Metz le 29, accompagnés de quelques officiers qui nous quittèrent le soir vers 7 heures. A peine étions nous arrivés à la ferme de Bellecroix, à 6 kilomètres de Metz, qu'on nous fit continuer la marche. Enfin à 11 heurs du soir, on s'arrête, nous bivouaquons dans une grande plaine à quelques kilomètres de ce même village de Borny où nous avions si glorieusement combattu le 14 août.
Le lendemain matin, le commandant Prussien nous fit former les rangs, nous annonça que nous camperions trois jours au même endroit, et qu'il allait nous faire distribuer des vivres. Dans ce camp, que nous appelâmes le camp de le boue, il mourut environ 1/8 de l'effectif ; tous les matins on trouvait des morts dans chaque tente, pour mon compte j'avais une forte dysenterie.
Le 2, nous campâmes aux étangs, à 6 kilomètres; le 3, à Boulay. Quelle misère de faire, prisonniers, sans armes, ce même chemin que 10 semaines auparavant nous parcourions sac au dos, l'arme au bras, et l'espérance au coeur !
Le 5, nous étions à Tronborn, tout près de la frontière, le même jour nous étions à Sarrelouis, quittant le sol de France, et nous efforçant d'embrasser d'un dernier regard tout ce que nous pouvions encore voir de notre patrie.
Il nous fallut traverser la ville: triste spectacle, que de voir ces longues colonnes de vaillants soldats Français conduites par quelques Allemands. On nous fait manger dans les différentes casernes, puis en route pour la gare. Entre la caserne et la gare j'eus la douleur de rencontrer un vieillard, ancien soldat du 1er Empire qui, en m'embrassant, me dit: « si Napoléon 1er peut voir d'où il est ce qui se passe en France, combien il doit maudire son parent! » Cette réflexion toute naturelle me fit un mal incroyable. Ce n'est qu'après 4 heures d'attente sur la route que nous sommes enfin entassés dans des wagons à bestiaux, à minuit nous arrivions à Trèves.
Nous continuons à pied le chemin de notre calvaire dans un pays d'ailleurs très pittoresque. A notre droite, la Moselle, sur notre gauche, des coteaux biens boisés. Imaginez-vous, dans ce cadre, une longue colonne d'hommes amaigris, aux uniformes souillés et déchirés, s'avançant sans ordre, sans discipline, à une heure où d'ordinaire les seules bêtes nocturnes troublent le grand silence de la nature endormie. Je pensais malgré moi à nos premières étapes au début de la guerre. Quel contraste !
A 2 heures du matin, nous arrivons dans un village assez propret, qui s'appelle Schweick. Des maisons couvertes en chaume, des murs tapissés de lierre, enfin partout un air d'heureuse tranquillité. Conformément au système prussien, le commandant fit réveiller nos bons villageois, et, au nom du roi Guillaume, leur ordonna de nous loger, ce qu'ils firent sans trop regimber.
Il y avait 4 mois que je n'avais pas couché sous un toit; aussi dormis-je d'un profond sommeil, sur une poignée de paille, au coin d'un corridor,
Le lendemain à 9 heures, on reprend la marche et nous faisons 36 kilomètres sans rien manger. Les villageois étaient cependant chargés de nous fournir des vivres; mais ils s'en acquittaient fort mal, et les soldats de notre escorte fermaient les yeux. Quelques-uns seulement, par charité, donnèrent à des prisonniers un peu de café.
Le lendemain, l'étape est de 40 kilomètres, toujours sans rien manger: nous commencions à trouver le temps long. Enfin, nous cantonnons à Roberstroff où l'on nous fournit du café et des pommes de terre; ceux qui voulaient du pain en achetaient ; ceux qui n'avaient pas d'argent !
Une nouvelle marche nous conduit à Gérolstein, où nous bivouaquons en attendant qu'on nous fasse prendre le train.
Exhibition. - A 9 heures ½, on s'embarque. Nous en avions pour 3 jours. De ce voyage, peu de chose à dire, si ce n'est qu'il nous a fatigués outre mesure. Arrivé à Berlin, notre convoi traverse quelques rues sans barrière, puis s'arrête, sans doute pour permettre à M. M. les Prussiens de venir nous voir, ce dont ils ne se font pas faute. Nous mangeons à la gare un peu de riz, puis le train s'ébranle de nouveau. Le lendemain, 11 novembre, nous arrivions à Stettin à 2 heures du matin.
Malheur aux vaincus ! -Pendant ma captivité, rien de bien remarquable, des souffrances, des privations, cela va sans dire. Si seulement l'ennemi respectait les vaincus qu'a trahis la fortune de la guerre. Mais ce ne sont qu'affronts sur affronts, A ce point de vue notre plus pénible journée fut sans contredit celle du 25 décembre, Par un froid terrible (32° au dessous de 0) on nous fit changer de baraquement et traverser la ville. Les Prussiens se pressaient sur notre passage, et pour insulter à notre misère, nous criaient à chaque instant: « Paris capout ! Paris capout ! ! » avoir faim, avoir froid, tout cela n'est rien ; mais se voir aussi lâchement insulté quand on a toujours fait son devoir, par des hommes qui n'auraient certes pas eu notre courage, cela dépasse la mesure. Arrivés dans nos nouvelles baraques, nous pleurions tous de rage et de douleur, Tous les sous-officiers se réunirent ce jour là, et jurèrent, tant qu'ils pourraient faire un pas et tenir un fusil, de prendre part à la revanche, ne serait-ce que pour se venger des affronts continuels dont nous sommes abreuvés.
Il me reste quelques mots à dire de la façon dont nous sommes soignés. Comme fourniture une paillasse, un couvre pied, une serviette pour deux, uns cuillère et une gamelle. La nourriture c'est encore plus simple: tous les 4 jours, nous touchons un pain de seigle (dans lequel on trouve de la paille et du son) d'environ 2.500 kilos, pain très noir et très indigeste, et qui constitue pourtant le principal de notre alimentation.
Ajoutons, pour mémoire, le café (?) du matin ; à midi, un vague rata bien liquide ; le soir du riz plus liquide encore.
Et c'est tout.
Discipline très sévère, qui, pour les soldats, s'aggrave encore de ce fait, qu'ils vont tous /es jours travailler à des ouvrages de génie.
Loisirs forcés. -Quant à moi, comme sous-officier, je n'ai rien à faire, et devrais constamment rester dans la chambrée. Pourtant, j'ai souvent profité de la sortie des travailleurs, au risque d'attraper 15 jours de prison, pour me glisser au dehors et aller visiter la ville.
Stettin est une grande et belle ville, sur l'Oder, à environ 40 kilomètres de la mer. Son port est assez profond pour pouvoir offrir un abri aux bateaux de pêche et à des petits trois-mâts. Toutes les maisons sont construites en briques ; il paraît qu'il n y a pas de pierres dans ce pays-ci. Les monuments sont peu nombreux et n'ont à peu près rien de remarquable ; citons cependant la porte de Wilhelm et celle de Berlin, une statue de Guillaume, et surtout le bastion ou théâtre, dont l'aspect extérieur est assez agréable.
Et maintenant, mon récit est terminé. Nous attendons ici la fin de nos misères, et espérons que notre captivité finira bientôt, que bientôt nous allons revoir notre belle France.

Alt- Damm, le 1er mars 1871
F. Abat Sergent fourrier à la 3ème du 3ème au 60ème de ligne.

Armée du Rhin

111- Journal de marche du 60° régiment de ligne en 1870- 1871
18 juillet 1870 de Nancy à Pont-à-Mousson
19 de Pont-à-Mousson â Metz
29 de Metz à Boulay
31 de Boulay à Boucheporn
1 août 1870 de Boucheporn à Carling
3 de Longeville à Saint Avold
6 de Saint Avold à Forbach
7 de Forbach à Puttelange
8 de Puttelange à Foulquemont
9 de Foulquemont à Courcelles- Chaussy
10 de Courcelles -Chaussy à Silly-sur-Niel
11 de Silly-sur-Niel aux Bordes
12 des Bordes à la ferme de Bellecroix
14 combat de Borny
15 de Bellecroix à Metz et route de Verdun
16 combat de Gravelotte
17 de Saint Marcel à la ferme de Moscou
18 défense des lignes d'Amanvillers
19 de la ferme de Moscou au fort de Saint Quentin
23 du fort St Quentin au fort St Julien
31 du fort StJulien à Servigny (combat)
1 septembre 1870 continuation du combat de Servigny
1 de Servigny au fort St Julien
23 combat de Chieules
7 octobre1870 combat dans la plaine de Thionville
28 capitulation de Metz
29 captivité

L'histoire de François ABAT, ne s'arrête pourtant pas ici, il a fait une carrière militaire avant et après sa captivité :

Engagé soldat volontaire pour 2 ans au 23ème régiment d’infanterie,
le 26 mars 1868.
Caporal au 23ème régiment d'infanterie
21 décembre 1868.
Libéré du service
26 mars 1870.

Engagé volontaire pour la durée de la guerre :

60ème régiment d’infanterie, soldat
le 25 juillet 1870
60ème régiment d’infanterie, caporal
22 août 1870.
60ème régiment d’infanterie, sergent fourrier
19 octobre 1870
60ème régiment d’infanterie, sergent
28 janvier 1872
60ème régiment d’infanterie, sergent major
28 avril 1872

Parti en congé en attendant sa libération le 15 juin 1875.

60ème régiment d’infanterie, sous lieutenant auxiliaire
6 mars 1876
54ème régiment territorial d’infanterie, sous lieutenant
6 juillet 1877
54ème régiment territorial d'infanterie, lieutenant
30 septembre 1881
54ème régiment territorial d'infanterie, capitaine
24 août 1885
60ème régiment d’infanterie, capitaine de réserve
21 mars 1893

fit valoir ses droits à la retraite a 43 ans.
Le 11 juillet 1901, il est nommé Chevalier de la Légion d’Honneur
Son aventure à un suivi qui va se terminer tragiquement :
Le père de François, Jean âgé de 50 ans et sa mère, Jacquette 35ans mettent au monde un autre garçon, le 5 août 1852, qu'ils nomment Isidore.
Isidore se maria avec Baptistine Garrigues, I1s élisent domicile place du marché dans la maison Lagrange, où le 27 décembre 1884 naquit Jean, le neveu de François. Après un mariage avec Marie Leocadie Peyre, Jean fera une carrière militaire, comme sergent major au 102° régiment d'infanterie.
Il fut tué le 25 août 1914 à Marville dans la Meuse. Le premier mort pour la France de Chalabre à la 1ere guerre mondiale de 1914 -1918.
Sa famille fut longtemps sans nouvelles, craignant le pire, ce n'est qu'au cours d'une permission qu'un compagnon d'armes nommé Jean Paucod, lui apprit le triste sort de Jean Abat. Jean Paucod était venu porter des affaires personnelles, et le carnet de notes du « tonton François » que le malheureux Abat gardait sur lui comme symbole de courage.
Jean Paucod repartit pour le front et emporta le carnet !
La famille resta dans l'ignorance jusqu'au 21 avril 1920, où le tribunal de première instance de Limoux à la demande de Vialat procureur de la république le déclara mort pour la France.
Il partagea le même sort qu'un autre Chalabrois, soldat au 260° régiment d'infanterie, Cavailles Henri Pierre, fils de Louis et de Magna Emilie Elisabeth, qui fut tué le même jour (25 août 1914) mais à Buzy Darmon dans la Meuse (distance entre les deux villes 35 Km.). Il sera comme Jean, déclaré mort pour la France ce 21 avri11920.

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