Entête Si Chalabre m'était conté

Les camps d’internement de Rivel, 1939-1945.

camp d’internement de Rivel

Dès les premiers mois du conflit qui, de 1939 à I945 allait mettre le monde à feu et à sang, s’ouvrirent dans notre pays ces enclos que certains ont qualifié de camps du silence ou encore de centres de séjour surveillés, où furent parqués les indésirables, comme les combattants des Brigades internationales, les réfugiés en France à la fin de la guerre d’Espagne, les Allemands et Autrichiens sociaux-démocrates fuyant 1e régime nazi, puis les juifs de toutes les nationalités. Dans ces centres d’internement, furent entassés des milliers d'hommes, de femmes et d’enfants, dont beaucoup allaient connaître la faim et 1a misère, puis la déportation et la mort.
Certains noms sont restés tristement célèbres : Le Vernet en Ariège, Gurs dans 1es Pyrénées - Atlantiques, Rivesaltes dans 1es Pyrénées-Orientales, Les Milles près de Marseille, Drancy camp de Rassemblement et base de départ vers l’Est, dans la banlieue de Paris.
Rivel, petit village du Chalabrais, touchant le département de l’Ariège, n'est guère cité. Il figure cependant sur 1a carte du livre de Serge Klarsfeld : Vichy-Auschwitz consacré à la déportation des juifs, et dans l’ouvrage Zones d’ombre paru en 1990, qui s’intéresse plus particulièrement à l’exi1 et l’internement d'Allemands et d'Autrichiens antinazis dans le Sud - Est de 1a France. (Guicheteau G. Ce qu’il fallait cacher, Historama, janvier 1991, Klarsfeld S. Vichy- Auschwitz Fayard 1991).
Il nous a été possible de recueillir quelques témoignages qui permettront de combler une lacune en évoquant notamment ce camp de Rivel où défilèrent, à partir de 1940, durant les années de guerre et pendant l’occupation, des communistes, des syndicalistes, des étrangers et des juifs.
Le voile de l’oubli ne doit pas recouvrir la sombre période de ces camps de détention ou de transit, qui furent les antichambres lugubres de la torture et de la mort.

Le camp de Rivel

Les témoignages

C’est un sujet délicat que nous allons traiter.
Dans cette période troublée, moment particulièrement dramatique de l’histoire de notre pays et de l’histoire du monde, des idéologies se sont affrontées.
Nous n’avons pas à prendre parti, mais à mentionner des faits.
Aussi, avons-nous évité les archives qui nous auraient certes donné des renseignements précis, mais surtout ces noms que nous ne pouvons pas citer ici. Cette réserve faite, notre enquête a été "une fouille de sauvetage" pour reprendre l’expression de nos col1ègues archéologues. Les derniers témoins disparaissent, et, avec eux, des témoignages d’une grande valeur.
Notre exposé va donc se construire autour de quatre personnes :

1er : Louis Coutouly, à l’époque militant communiste, domicilié à Braye-1es-Mines, près de Carmaux, dans le département du Tarn.

2ème : le Docteur Wilhelm Schlesinger, de confession israélite, résidant à Vienne, en Autriche.

3ème : Bernard Dreifuss, disparu dans les camps de 1a mort, mais dont la sœur, madame Henny Dreifuss, domiciliée à Düsseldorf (Allemagne) a pu retracer le calvaire.

4ème : M. Paul Ehrenstein qui, bien que n’ayant jamais été détenu, a joué un grand rô1e dans l’histoire du camp. Sa veuve, madame Simone Ehrenstein, vivant toujours à Chalabre, nous a aimablement communiqué des documents et des adresses, qui nous ont permis de mener notre enquête à bonne fin.

Aux personnes citées à qui nous adressons nos remerciements, s’ajoutent M. Alquier, Maire et ancien conseiller général de Lagrasse et bien entendu M. Pierre Fonta, Maire de Rivel, Roger Vidal, instituteur secrétaire de mairie, et les habitants de Rivel qui nous ont apporté de précieux témoignages.

Situation du camp

Sur les bords de la rivière l’Hers vif, vous connaissez peut-être le restaurant Au Moulin de l’Evêque, chez Marie à 01 km du village, sur la route départementale no 620, reliant Chalabre à l’Ariège. Le camp occupait l’emplacement d’une scierie appartenant à un Toulousain, M. Guy, sur une parcelle d’une superficie de 1 ha 07, au lieu - dit cadastral la scierie de la Prade et non au moulin de l’évêque comme on l’appelle aujourd’hui.
Cette scierie avait été détruite par un incendie, peu avant la déclaration de guerre.
La reconstruction tardera ! Et, c’est alors qu’intervient un ordre du gouvernement français - ordre donné aux préfets du « sud » de la France de faire face à l’arrivée éventuelle de réfugiés et ce, début octobre 1939.

Rivel verra ainsi se construire :

1er Deux baraquements en dur situés dans le village même et toujours dénommés Pavillons des réfugiés. Ils ne seront jamais utilisés comme lieu de détention.
2ème Le camp de Rivel proprement dit.
Un accord a dû être conclu pour la location de l’ensemble des terrains et bâtiments encore debout entre les services préfectoraux et le propriétaire. En effet, nous ne trouvons aucune trace de mutation cadastrale sur les registres de 1a mairie. La matrice indique que la parcelle B 339 appartient à M. Pierre Guy, domicilié au 39 Boulevard des Minimes à Toulouse. Il n’existe aucun document sur cette transaction. Nous précisons, en outre, que 1a mairie de Rivel ne possède absolument rien sur cette période, mis à part l’Etat-civi1, ce qui a obligé les maires successifs à refuser d’établir des attestations de présence au camp à d’anciens détenus, faute de preuves concrètes.

Mais, revenons au centre de séjour surveillé comme on l’appel1e officiellement, son emplacement est idéal, à plus d’un km de 1'agglomération, situé à proximité de la gare de Rivel-Montbel, sur 1a ligne de chemin de fer Bram-Lavelanet. Les détenus, arrivant par le train, n’ont que deux cents mètres à parcourir pour atteindre 1e camp. Sa construction se termine fin 1940. Nous savons que des équipes d’auxiliaires de l’armée et des réformés ont participé aux travaux.
Nous y rencontrerons un certain Cassan peintre, et même un pianiste dénommé Chazal....sur une photographie de l’époque. Nous distinguons quatre ou cinq baraquements en dur, avec, en plus, d’autres constructions utilisées par les services annexes, logement des gardiens par exemple. Ces derniers sont originaires de l’Est de la France.
Deux noms sont restés dans la mémoire collective :
- M. Mayer, qui se mariera à Rive1.
- M. Henry, lui aussi, épousera une Rivelloise à Saint Sulpice la pointe, dans le Tarn. Le 3 juin 1941 ; il terminera sa carrière comme agent de police à Limoux.
La clôture du camp est constituée par des plaques de ciment surmontées de barbelés, le tout d’une hauteur d’environ quatre mètres. Curieusement, il reste encore une partie de cette enceinte servant d’abri à un jardin, à l’est de la salle du restaurant (côte Chalabre) au bord de 1a route, un petit édifice à usage mal défini, aux murs très minces en briques rouges, à la couverture en tuiles plates, seul vestige de cet ensemble de bâtiments aujourd’hui disparus.
Le camp terminé peut accueillir 1es premiers occupants, des communistes et des syndicalistes.

Pour 1a compréhension de ce qui va suivre, nous devons rappeler, un fait historique :

La signature du pacte germano-soviétique à 1a date du 23 août 1939, qui fut suivie de la part du gouvernement français de mesures spéciales à l’encontre du parti communiste et de certains syndicalistes.
En ce qui concerne notre département, une liste d’indésirables, comme on 1es nommaient, figure dans 1e livre " la résistance audoise de Lucien Maury, 1980, page 389.
Beaucoup ont disparu.

Un témoin: M. Coutouly

Nous avons retrouvé un de ces internés, M. Louis Coutouly de Blaye-les-Mines (Tarn). Son arrestation est motivée par un rapport très précis, dont nous vous donnons 1e texte intégral.
Albi, le 10 mai 1940.
Le commissaire spécial
À Monsieur le Préfet du Tarn
À Albi.
J’ai l’honneur de vous adresser les renseignements suivants concernant 1e nommé Coutouly Louis, mineur à 1a Sté des Mines de Carmaux.
Coutouly Louis est né le 12 novembre 1908 à Blaye-Les-Mines, et est domicilié à Bois-Redon, commune de Blaye.
Il appartient au bureau de Recrutement d’Albi, et est exempté.
Coutouly est un militant communiste actif, et a toujours appartenu au parti communiste.
Le 9 mai 1933, il a pris la parole à une réunion tenue à Carmaux, au nom du Secours Rouge international, pour la défense des objecteurs de conscience condamnés.
Le 26 décembre 1935, il a été signalé comme secrétaire du S.R.I. de la section de Carmaux.
Il était, à la suite du conflit espagnol, le secrétaire du Secours Populaire de France à Carmaux, et en cette qualité écrivait dans le journal communiste « Le Tarn »

Le 24 mars 1937, Coutouly a été inscrit au carnet B du département du Tarn avec 1es renseignements suivants :
Moralité douteuse et réputation: mauvaise.
Caractère violent et animateur du groupe de Carmaux S.R.I.
Agitateur communiste très actif.
Participe à toutes les réunions et manifestations révolutionnaire : individu dangereux.

J’ajoute que Coutouly a été condamné par 1e Tribunal Correctionnel d'Albi pour outrages à gendarmes et défaut de déclaration d’armes.
En outre, il convient d'indiquer que Coutouly n'a rien renié de ses opinions politiques
La présence de Coutouly à Blaye-les-Mines et aux mines de Carmaux me parait constituer un danger certain.
Aussi, conviendrait-il de le diriger le plus rapidement possible sur un centre de séjour surveillé.
Cette lettre datée du 10 mai 1940 a été enregistrée à 1a Préfecture du Tarn le 20 mai suivent. Une copie à titre d''information a été adressée au Commandant du B.C.R. de l’Etat-Major de la 16ème Région à Montpellier et une autre copie au Colonel Commandant la Subdivision du Tarn à Albi.

Première page de la lettre Deuxième page de la lettre

Nous avons rencontré M. Coutouly 1e 8 décembre 1989 à son domicile, où notre conversation a été enregistrée sur bande magnétique.
En voici l’essentiel :
Rivel était un centre de séjour surveillé. Nous n’y étions pas malheureux. On aurait pu s’évader en masse. Mais, il fallait savoir où nous devions atterrir. On doit se mettre dans 1e contexte de l’époque : j’étais un homme dangereux, un bandit.
La première arrestation m’a conduit au château de Montgey (Tarn) après une perquisition chez moi, ici, dans cette maison. C’était en mai 1940. « Faites 1a valise » m’ont dit les gendarmes. On m’a emmené à la gendarmerie où j'ai signé des papiers. J’ai eu affaire à des gars très bien qui m’ont dit : « On vous connait, on connait votre beau-père et votre famille ; on ne vous met pas au milieu, passez devant, à un mètre, deux mètres. Ce qui m’a 1e plus touché, c’est la mentalité des gens à cette époque. Nous étions des pestiférés ! J’ai vu une voisine me cracher dessus, lors de mon passage. J’ai croisé de grands amis sur le trottoir. Ils se sont détournés, ou n'ont eu à mon égard aucune réaction. Quand je me suis trouvé à la gare pour prendre le train, les gens me regardaient. Un couple, à peu près de mon âge, m'observait de 1a tête aux pieds.
Je leur dis :
« Après tout, je ne suis qu’un communiste ! »
Arrivés du côté de Lavaur, un des gendarmes dit à son collègue :
-Avant de l’emmener au camp, allons prendre 1e café à 1a gendarmerie.
La femme du gendarme proposa :
-Cet homme-là ,1e communiste, s’il veut rentrer, je 1ui paierai le café !
Et après m’avoir longuement regardé, elle ajouta :
-Après tout, il n’a pas l’air d’un voyou !
Au château de Montgey, c'était le régime de 1'armée. Nous formions une compagnie spéciale qui se préparait à partir pour le front sans mitraillette, sans fusil. Nous étions condamnés à aller poser des fils de fer barbelés en première ligne, c'est-à-dire condamnés d’avance. Nous étions libres. Nous allions travailler dans 1es champs, chez des agriculteurs, bénévolement.
La guerre s'est terminée là, à Montgey. (Ici, M. Coutouly fait allusion à l’armistice de juin 1940).
Puis, nous sommes partis pour Rivel en novembre 194O. Là, la vie était très inconfortable. Pas de matelas, nous dormions sur la paille. On se gelait. J’étais employé aux cuisines. On ne s’en mettait pas plein la lampée, car la solidarité agissait. Il y avait des gars qui étaient vieux, d’autres plus jeunes. Rivel, ce n’était pas grave. C’était une colonie de vacances si vous voulez, gardée par des fusils mitrailleurs. Mais, c’était tout.
Un seul décès, qui figure à l’Etat-civil de la commune de Rivel, est mentionné : il s’agit de M. Eugène Vasseur, âgé de 61 ans.
En voici le texte :
« Le seize novembre mille neuf cent quarante, une heure, est décédé au centre surveillé de Rivel Eugène Vasseur sans profession, né à Maubeuge (nord) le dix-huit avril mille huit cent soixante-dix-neuf, fils de Abéric Vasseur et de Julienne Durbec, décédés, époux de Yvonne Robert. Dressé le dix-huit novembre mille neuf cent quarante-huit heures, sur la déclaration de François Paul Bonnet, lieutenant, commandant le centre surveillé de Rivel, âgé de trente-huit ans, qui lecture faite a signé avec Nous, et de Jean Horte, maire de Rivel.
Cet acte comporte une mention marginale ajoutée en 1948, ainsi libellé : « mort pour la France notée suivant lettre du 2O-IO-I948. Référence ED 2 CD Om 1O7 ministère anciens combattants. Direction de l’Etat-Civil. Nous ajoutons que le maire de Rivel, à cette époque troublée, était M. Jean Horte, père de Mme Tisseyre. À la date du 26 février 1945, il signalait au Préfet que la tombe du défunt était toujours bien entretenue. Et, nous précisons par des mains anonymes. L’ouvrage "Histoire de la Résistance dans l’Aude fait allusion à ce décès. En effet, M. Victor Crabol, militant syndicaliste, n'appartenant pas à ce moment-là au Parti Communiste, écrit :
Les évènements marquants de notre séjour à Rivel, c’est d'abord la résistance offerte à l’encontre d’une décision du commissaire de n’accepter qu'une délégation pour assister aux obsèques d'un de nos camarades, car comme nous en avions décidé, tout le camp y participa. (Page 50 Histoire de la Résistance).

Le régime du camp et l'odyssée de M. Coutouly.
M. Crabol poursuit : « Rivel a connu deux phases de l’internement :
D’abord un gardiennage assez libéral, organisé par des militaires retenus hors de la zone d’occupation. Ensuite un régime plus dur qui coïncida avec la nomination, à 1a tête du camp, d’un commissaire politique et de gardiens civils.
Ce fut le départ des interrogatoires, et M. Crabol mentionne une seule évasion : celle d’Etienne Fabre, de Montpellier, responsable de 1'organisation du Parti Communiste. (Page 50. Histoire de la Résistance).
Un autre détenu écrira : « nous passâmes une semaine avec 15O g de pain par jour » (Page 50, ouvrage déjà cité).
Pour améliorer leur ordinaire, ils quémandaient des légumes, des œufs dans les villages voisins, profitant de cette semi-liberté dont ils jouissaient encore. À Villefort, on voyait des petits groupes de ces « indésirables », essayant de trouver des produits alimentaires non rationnés.
En fin d’après-midi, les prestataires, comme on les appelait, regagnaient le camp pour l’appel du soir.
Mais, revenons au récit de M. Coutouly : « puis vint notre transfert vers St Sulpice la Pointe, dans le Tarn. Ce sont 1es gars de Rivel qui ont inauguré ce nouveau camp ».
La brochure, éditée par la Commission Départementale de l'Information Historique pour la Paix du Tarn, précise :
Le premier contingent arrive le 28 janvier 1941. Il s’agit de deux cent treize communistes et syndicalistes précédemment détenus au château de Montgey (Tarn), puis transférés pendant neuf mois au camp de Rivel (Aude).
Parmi eux, M. Roger Garaudy, qui deviendra plus tard Vice-Président de l’Assemblée Nationale.

(1) La population de Rive1, dans son ensemble, ne fait aucune distinction entre les occupants successifs : communistes, syndicalistes, étrangers et juifs.
Tous sont désignés sous le nom de prestataires, beaucoup ignorant le sens exact de ce terme.

(2) En réalité, 1a détention dure depuis neuf mois entre Montgey et Rivel.

M. Coutouly poursuit : "Nous partions dans une direction inconnue, accompagnés par les gendarmes des brigades environnantes. Dans des wagons à bestiaux cadenassés, les gendarmes subirent le même sort que nous. Le camp de Rivel aux baraquements mal équipés, où le vent ramenait la neige à l’intérieur, est désormais vide d’occupants. Nous sommes le 28 janvier 1941. Que va devenir M. Coutouly ?
À son arrivée à St Sulpice, il est reçu à coups de pieds par le capitaine directeur du camp, un véritable camp d'internement qui verra passer quatre mille six cents personnes, de 1941 à la libération.
M. Coutouly conserve toujours sa place aux cuisines. Il est responsable de la distribution du pain - 3OOg par personne et par jour, avec double ration aux malades. Il quittera St Sulpice en mars 1941. En effet, les détenus jugés très dangereux pour l’ordre public, en particulier les responsables du parti communiste et les délégués syndicaux, sont envoyés en Afrique Française du Nord dans les camps de Bossuet Djelfa et Djenien Bou Rezg.
Ecoutons M. Coutouly :
« En Afrique Française du nord, nous étions au paradis à côté de Dachau et Buchenwald. La redoute de Boussieux, où nous restâmes plusieurs mois, était dirigée par un officier jeune, honnête, sincère et régulier, un gars convenable. Nous étions ainsi sous la tutelle de l’armée française. Avant le débarquement anglo-américain, on avait voulu nous faire signer une déclaration ainsi libellée : « Je soussigné, déclare me rallier à l’ordre social nouveau de Pétain, ne pas porter atteinte à sa personnalité, etc.… »
On me questionna : "Etes-vous pour le maréchal Pétain ? - Je ne connais pas le maréchal Pétain. Il y a trois ans que je suis en prison ! Et, je n’ai pas signé. Ceux qui n’avaient pas signé sont partis pour ces camps de représailles. Moi, je suis resté à Boussieux, bientôt libéré par les Américains qui, rappelons-le, débarquèrent en Afrique du Nord le 8 novembre 1942. En attendant mon retour en France, j'ai travaillé comme chauffeur de camion, à l’usine Caudron-Renault de Boufarik. Là, j’étais devenu gaulliste et je faisais partie de l’organisation "combat". A mon retour dans le Tarn, après la libération, j’ai pu avoir accès aux documents confidentiels de la Préfecture du Tarn et retrouver la lettre qui a motivé mon arrestation. (Nous en avons donné le texte in extenso.)

Dans les années 40-41

Des militants syndicalistes audois et des membres du parti communiste, les uns pour délit d’opinion, les autres pour faits de résistance, sont arrêtés et internés, tel des droits commun au camp de Rivel, puis à Saint Sulpice la Pointe (81), puis certains à la d’Eysses dans le lot, les autres dans diverses prisons du sud de la France.
Voici quelques noms : Victor Crabol, Julien Baudru, Pierre Grauby, Augustin Doumergue, Félix Roques tous de Quillan ; Léon Palisset, Philibert et Raymond Argenty, Herrero, Mounié, et Biart qui étaient d’Espéraza ; et un groupe de vingt-huit narbonnais.

Etrangers et juifs à Rivel

Revenons au camp de Rivel, libre de tout occupant début 1941. Pour comprendre la suite des évènements, nous devrions analyser l'ouvrage de l'avocat M. Serge Klarsfeld : "Vichy-Auschwitz" qui donne tous les détails sur la chasse aux juifs. Dans ces déportations en masse, sont impliqués des fonctionnaires du gouvernement de Vichy, encore en jugement aujourd'hui.
Qui est concerné par ces internements ?

  1. Nous trouvons des Allemands qui ont fui le régime national-socialiste dès 1933, et qui ne sont pas juifs.
  2. Des juifs allemands, persécutés, qui ont cru trouver ici une terre d'asile.
  3. Des étrangers de toutes les nationalités, placés dans ces camps par mesure de sécurité, dès le début des hostilités.
  4. Enfin, des juifs français, arrêtés principalement en 1942.
Rivel verra ainsi arriver des étrangers, si l'on en juge par les listes de noms que nous avons retrouvées. Au hazard, citons: Freundlich Hans, Friedmann Wilhelm, Neumann Isaac, Schneider Willy, Sterlieb David, Tiefenbrunner Germaine, Weiss Ernst, etc…
Ces étrangers occuperont le camp de Rivel, mais aussi une annexe située dans l'ancienne usine Salvat, à Chalabre même. En effet, l'usine Canat vient d'être créée.
(Avec un effectif de plus de huit cents ouvriers dans sa période de prospérité qui périclite depuis 1975).
Cette nouvelle entreprise a besoin de main d'œuvre : ces étrangers disponibles, avec l'accord des services de la préfecture (1ère division – 3ème bureau - Service des Etrangers) et du "Service social des étrangers", basé au N° 44 de la rue Voltaire à Carcassonne, vont arriver à Chalabre pour y travailler.
Qui les commande ? Deux ingénieurs chimistes,
MM. Paul Ehrenstein et David Rosenbaum, de nationalité Autrichienne, sont employés à l'usine.
Arrêtons-nous un moment sur la personnalité de M. Paul Ehrenstein.
Né le 14 août 1895 à Vienne, catholique, baptisé dans l'église St Charles, sur le "Ring", la plus importante église baroque de Vienne, avec son dôme évocateur de St Pierre de Rome (La célèbre Karlakirche). M. Paul, comme on l'appelle encore à Chalabre, a fait de sérieuses études qui lui ont permis d'obtenir le grade d'ingénieur chimiste, docteur ès sciences.
La célèbre Karlskirche.
Avant les hostilités, il a travaillé à l'Institut de physique de Berlin (où il était assistant du savant Albert Einstein), puis à Budapest, pour être embauché à Lyon par la firme "Rhodiaceta" devenue aujourd’hui "Rhône-Poulenc", avant l'ouverture des hostilités. A ce moment-là, il devient "travailleur étranger prestataire".
Il se met au service de la France en 1939, mais n'est pas incorporé, et finit par être détaché dans l'usine Canat par ordre du 27 août 1940 de Monsieur le Colonel Pebay, Commandant du groupement des travailleurs étrangers prestataires d'Albi. M. Ehrenstein est engagé définitivement, pour une durée de deux ans, comme chimiste aux conditions ci-après, que nous trouvons sur son contrat d'embauche :
"Vous recevrez un appointement mensuel de 3 000 F.
Vous aurez à assurer :
  1. la production de produits nécessaires pour notre production courante.
  2. la recherche en vue de nouveaux produits de remplacement et des améliorations des procédés existants.
  3. la surveillance des constructions en cours ou à entreprendre." (Cette lettre est datée du 1er mars 194l)
M. Ehrenstein jouit d'une liberté presque totale, puisqu'il peut se déplacer pour les affaires de l'usine, dans les villes précisées dans la demande de sauf-conduit, datée du 6 mai 1941, et adressée au Capitaine de la Gendarmerie nationale de Limoux.
Liste de ces villes : Limoux-Carcassonne. Dans l’Ariège : Lavelanet et Laroque d'Olmes. Toulouse, Montpellier, Marseille. Dans l’Isère : Vienne, Péage de Roussillon, Décines. Enfin, dans le département du Rhône : Lyon, St Fons et Craponne.
M. Ehrenstein, de nationalité autrichienne, ne l'oublions pas, va essayer d'aider ses compatriotes, prestataires comme lui.
A Lyon, il a connu un réfugié dont nous allons parler plus longuement : il s'agit de M. Wilhelm Schlesinger, docteur en médecine et viennois comme lui.

Le témoignage de M. Schlesinger

Nous avons retrouvé ce témoin à Vienne, en Autriche, et avons échangé avec lui une correspondance du plus haut intérêt.
Qui était ce "Docteur Willy" comme on le nomme encore à Chalabre ?
Voici la traduction des lettres qu'il nous a écrites les 17 octobre et 7 décembre 1990.
« Après l'Anschluss, en 1938, étant juif et adhérent au parti ouvrier social-démocrate, j’ai été
Obligé de quitter ma patrie pour éviter une arrestation et l'internement dans un camp de concentration en Autriche (à noter que les opposants au régime furent conduits à Mauthausen qui devait devenir plus tard tristement célèbre.) J’ai traversé la frontière entre la Suisse et l'Autriche comme un simple promeneur, sans manteau, sans chapeau et naturellement sans un sou dans ma poche. Interrogé par la police suisse à plusieurs reprises, on ne m'arrêta pas, mais on me refusa les papiers pour un séjour légal dans la Confédération Helvétique. Voulant éviter une arrestation ou, au pire, mon extradition vers l'Allemagne, il me fallait fuir. Pour la seconde fois, je passai la frontière sans papiers. De Genève, j'ai atteint la Haute Savoie ».

Puis, en autobus, j’ai réussi à entrer dans Lyon où j'ai fait la connaissance de M. Paul, alors membre d'un comité d’assistance aux réfugiés autrichiens. J'exerçai alors plusieurs métiers, après que la police m'eut interrogé sans me punir. Je travaillai aux marchés, puis dans une usine. Je devins précepteur dans une famille, répondant ainsi à une annonce parue dans le "Progrès de Lyon".
« J’étais capable maintenant de gagner ma vie. J’étais veilleur de nuit à la clinique Lumière, lorsque la guerre éclate en septembre 1939. Les ressortissants allemands furent enfermés dans le stade municipal et, une semaine après, rassemblés dans les camps. J’ai connu Chambarand en Isère, Arandon près de Grenoble. Puis, on m’a envoyé en Bretagne travailler avec les Anglais du côté de Nantes. La défaite de Dunkerque nous obligea à nous replier vers le Sud, Niort, Bordeaux, Toulouse et bientôt Lagrasse dans l’Aude ».
Nous avons interrogé M. Alquier, ancien maire et conseiller général de Lagrasse sur cette période, qui se situe en 1941-1942.
Les prestataires forment le groupe 318 de "Travailleurs Etrangers" et sont logés dans le village même, dans un bâtiment appartenant au bureau d'aide sociale. Les archives de la mairie sont muettes sur cette période. Toutefois, nous pouvons affirmer que certains prestataires étaient employés à des exploitations forestières, principalement à la fabrication de charbon de bois, très demandé à cette époque de restrictions. Il en est question dans une lettre "des hommes de La Laudes". Aucun lieu-dit ne correspond à cette appellation ; nous supposons qu'il s'agit de la maison forestière "Le Lauza", sise à l'ouest de Lagrasse. Le mot a été déformé par M. Bouvery, Chef du groupe 318 de "Travailleurs Etrangers". Il écrit en effet le 4 avril 1942 : "Ces hommes sont payés à la tâche et logés par l'employeur. Le prix de la tâche est le prix conventionnel des Eaux et Forêts, soit 340 F le stère pour la fabrication en four mobile et 440 F pour la fabrication en meules. Ainsi, donc, au moment de la paye, il faudra retenir à chaque travailleur 4 F par jour de calendrier et 4% du gain total."
Mais revenons au docteur Schlesinger et à son compatriote M. Paul Ehrenstein. Nous sommes fin novembre 1941. M. Paul, apprenant que son ami, le docteur Willy se trouve à Lagrasse, va essayer de le faire embaucher dans l'usine Canat. Une lettre adressée au commandant de la 318ème compagnie des "Travailleurs Etrangers" dit en effet : "Nous aurions besoin, pour des travaux de déblaiement d'une centrale hydro-électrique et d'autres travaux de construction, d'une équipe de dix à quinze hommes, et vous prions de bien vouloir nous faire savoir dans quelles conditions nous pourrions obtenir satisfaction pour ces travailleurs étrangers de votre compagnie.
Comme chef d'équipe, nous nous permettons d'insister pour que vous nous adressiez M. Willy Schlesinger, qui nous a été particulièrement recommandé. À toutes fins utiles, nous vous signalons d'autre part que la main d'œuvre du pays est payée 40 F par jour pour ce genre de travail. Si, comme nous le pensons, satisfaction est donnée à notre demande, il conviendrait que, pour une première période d'environ huit jours, vous nous envoyiez M. Schlesinger qui, avec trois ou quatre hommes, s'occuperait de la remise en état de la maison destinée aux travailleurs étrangers. Dans le cas où M. Schlesinger serait actuellement occupé, nous vous demandons de bien vouloir nous l'envoyer dès que cela vous sera possible. Dans l'attente de vous lire...etc." Il semble que cette demande ait rapidement obtenu satisfaction, puisque nous allons retrouver la trace du Docteur Willy à Chalabre, dès le début de 1942. Il est même chargé des services du ravitaillement puisqu'un "Laissez-Passer" daté du 7 février 1942 précise :"Le travailleur étranger Schlesinger Guillaume est chargé de se rendre à... (En blanc) pour les besoins du service du ravitaillement. Il est désigné par le Commissariat à la lutte contre le chômage Groupement 3-groupe 318, pour remplir les fonctions de Chef de détachement d'une équipe de vingt travailleurs étrangers au service de nos Etablissements. Signé : l'Employeur.
Une autre lettre de M. Bouvery, Chef du 318ème Groupe de Travailleurs Etrangers de Lagrasse, adressée à M. Schlesinger lui annonce que : « Les tickets d'alimentation pour tous les Travailleurs Étrangers de votre détachement seront fournis par la Mairie de Lagrasse exclusivement à partir du 1er avril 1942. À cet effet, je vous prie de me faire parvenir, par retour, les coupons n° 1, 6 et 7 des feuilles semestrielles. Veuillez informer la mairie de Chalabre de ce qui précède."
Vous avez certainement remarqué qu'il est question dans ces correspondances de Chalabre et non de Rivel. En fait, la situation est la suivante. À Chalabre, nous trouvons un nombre de "Travailleurs" Étrangers variant de 29 à 41 personnes.
Combien y a-t-il de prestataires à Rivel ? Aucun état en notre possession ne le précise, mais il semble que le camp soit au maximum de sa capacité, c'est-à-dire environ 250 personnes.
Le 18 juillet 1942, le délégué départemental, Chef de l'Equipe Départementale du Service Social des Formations d'Etrangers écrit à M. X. surveillant des Travailleurs Etrangers de Chalabre : "Suite à l'entretien téléphonique que j'ai eu le plaisir d'avoir avec vous ce matin, au sujet de l'utilisation de locaux réservés aux réfugiés dans la commune de Rivel par des étrangers nouvellement arrivés du Centre de Rivesaltes, j'ai l'honneur de vous informer que la décision de la Préfecture ne peut pas être prise avant le début de la semaine prochaine.
Toutefois, ne serait-il pas possible de loger ces gens autrement à Rivel ou dans les environs ?..." Ce qui semble prouver que le camp de Rivel est complet en juillet 1942.
À noter qu'il est toujours question de "Travailleurs Etrangers" et qu'on passe sous silence la confession israélite de la plupart des occupants. Cette précision n'intervient que dans les lettres relatant des affaires personnelles.
Ainsi le Préfet de l'Aude écrit : "Comme suite à mes précédentes correspondances concernant le nommé Preiser Israël} de nationalité Belge et de confession israélite, venant de Vie la Gardiole (Gard) etc.…" (Lettre du 30 avril 1942).

Feuille d'attachement Etablissement Canat

La vie au camp.

L'Administration reconnaît que "ce camp remplit toutes les conditions pour être utilisé comme "Centre de rassemblement provisoire d'individus dangereux pour l'ordre public". (Voir la note du préfet de l’Aude du 26 février 1942).
Or, ces individus dits "dangereux" sont considérés par la population comme d'un niveau intellectuel assez élevé. Il y avait des docteurs, des ingénieurs, des professeurs.
Les habitants de Rivel appelaient alors le camp : "le camp des savants". (Lettre du Commissaire spécial au Préfet de l'Aude en date du 18 juillet 1949) ». Les prestataires pouvaient sortir pendant la journée : le régime était le même que celui appliqué aux "communistes" ou "indésirables" quelques mois plus tôt. Le docteur Schlesinger précise :"En ce qui concerne la surveillance, M. X. appliquait le règlement. Il appartenait à la Compagnie de Lagrasse où il était auparavant, avec nous.
C’était un Alsacien médiocre et méchant, qui nous espionnait et nous volait."
Quant aux évasions, elles furent très rares et on le comprend : ces étrangers ne pouvaient en aucun cas retourner dans leur pays d'origine, occupé par l'armée allemande, alors qu'ici, à Rivel, ils se trouvaient dans la "Zone non occupée". Les maquis n'existaient pas encore. Enfin, le fait de ne pas bien maîtriser la langue française était l'obstacle principal, dans ce pays inconnu où les évènements les avaient confinés. Malgré tout, des évasions se produisirent. Le docteur Willy nous cite trois noms : Folaschek, Frankl et Reiss.
L'un d'entre eux se cacha dans une maison amie, à Ste Colombe, pendant plusieurs mois...

La déportation

Mais, le mécanisme de la déportation massive des juifs se met en place. Nous en connaissons les épisodes les plus terribles : la rafle du Vel d'Hiv les 16 et 17 juillet, les enfants d'Izieux, etc.
Chez nous, on a passé sous silence l’arrestation des familles juives assignées à résidence à Rennes les Bains et ce, avec le scénario bien connu : réveil à l'aube puis départ vers une destination inconnue... Un épisode douloureux qui mériterait, à lui seul, une enquête plus approfondie.
À Chalabre et Rivel, les menaces se précisent, nous sommes en août 1942. Nous savons maintenant que le gouvernement de Vichy a prévu la grande razzia (le mot razzia d’origine arabe est également employé dans la gestapo allemande avec le même sans qu’en français) le 26 août, vers 4 ou 5 heures du matin. (Ouvrage de S. Klarsfeld p. 151) Déjà, le 1er août, un télégramme secret avait alerté les camps de Gurs, Recebedou, Noë, Le Vernet, Rivesaltes et les Milles. La préparation de ces transports massifs de juifs était envisagée.
La nouvelle parvient à Rivel et Chalabre malgré les consignes de discrétion.
Retenons une date. Le 14 août 1942, ce jour-là, intervient une tentative de sauvetage, un geste d'humanité, qui, malheureusement, ne sera suivi d'aucun effet. C'est le télégramme envoyé par M. Canat, et certainement M. Paul, au chef du détachement de Lagrasse. Dans sa brièveté, sa concision, c'est un appel au secours. En voici le texte :
"Bouvery - Groupe 318 - Lagrasse -
Prière venir d'urgence-
Remerciements - Salutations -

Canat.

Quelques jours après, le 23 août 1942, Monseigneur Saliège, archevêque de Toulouse, va faire lire dans son diocèse une lettre pastorale contre ces arrestations. Dans les jours suivants, Mgr Theas, évêque de Montauban, le Cardinal Gerlier, archevêque de Lyon, et Mgr Delay, évêque de Marseille, imitent Mgr Saliège. Mais, la déportation est en marche...
Laissons parler le Dr Schlesinger.
"Le jour de notre arrestation, la moitié de Chalabre vint à la gare en nous apportant pour notre voyage quantité de pain, de viande et de pâtisseries. Beaucoup pleuraient et nous souhaitaient bonne chance. Nous étions sans parole devant la serviabilité de cette ville.
À Bram, dès notre arrivée, eut lieu un triage. Les personnes, qui avaient prouvé leur appartenance aux peuples roumains ou hongrois, ou qui avaient apporté une preuve crédible comme quoi elles n'étaient pas originaires d'Autriche, ne furent pas inquiétées. Plus d'un montra par la suite qu'il était bien Arien.
De Bram, de nombreux transports partirent vers Auschwitz en passant par Drancy.
Tant que Laval et le gouvernement de Vichy n'eurent pas satisfait les exigences des Allemands, les déportations continuèrent.
Le docteur ajoute : "Plusieurs réussirent à s'enfuir de Chalabre, d'autres de Bram..." Mais, ce que ne dit pas le docteur Schlesinger, c'est qu'on lui proposa les moyens de s'évader, de se cacher, pour éviter ce départ vers l'inconnu. (N'oublions pas qu'on ignorait tout des camps de la mort à cette époque-là).
Le docteur refusa cette proposition, ne voulant pas abandonner ses camarades, dont certains étaient souffrants... Ce refus, nous l'interprétons aujourd'hui comme une preuve d'héroïsme hors du commun.

Pris dans cet engrenage, le docteur Willy parvint à Auschwitz.
De là, il est transféré à Eirschberg, dans une usine de l'I.G. Farben, qui fabriquait de la viscose.
L'avancée de l'Armée Rouge provoqua l'évacuation des détenus vers la Tchécoslovaquie, dans un autre camp de concentration dénommé Reichenberg ou bien Reichenbach (l'imprécision est du témoin) Puis, ce fut la ville d'Essen, avant l'arrivée au camp tristement célèbre de Buchenwald. La fin de la guerre était imminente.
Enfin, le 13 avril 1945, les troupes américaines pénétraient dans le camp, suivies deux jours plus tard du Général Patton en personne.
Le docteur Wilhelm Schlesinger est maintenant libre.
Il va regagner Vienne, où il réside toujours après une vie dont nous ne vous avons donné que les principaux épisodes...

La tragédie de Bernard Dreifuss.

Nous allons maintenant évoquer le tragique destin de M. Bernard Dreifuss, disparu après son départ de Drancy, en 1943.
Laissons parler la sœur de ce dernier, Mme Henny Dreifuss, qui réside actuellement à Düsseldorf, en Allemagne.
"Nous avons quitté l'Allemagne, mon père, ma mère, Bernard et moi en octobre 1933, pour des raisons politiques.
Notre père était social-démocrate, il militait activement au sein de ce parti.
Le fait d'être juif était de second ordre à cette époque..."
Nous précisons pour les personnes qui ne connaissent pas l'histoire de l'Allemagne, qu'Adolf Hitler est devenu Chancelier le 30 janvier 1933 - avant d'être plébiscité et appelé Führer - c'est-à-dire "guide" ou "conducteur" en langue allemande.
La famille Dreifuss s'installe à Strasbourg, qu'elle quitte en 1935 pour Le Havre. (Strasbourg est trop près de la frontière, d'où déplacement obligatoire.).
1939, c'est l'internement dans un camp qui n'est pas précisé.
Nous retrouvons Bernard à Rivel en 194 2, et nous savons que sa liaison avec une Rivelloise dure depuis quelques années. Mais, l'heure des grandes rafles a sonné.
Bernard doit suivre ses camarades vers Bram et Rivesaltes. Et, là, se produit -un évènement qui aurait pu le sauver. En effet, le 4 septembre 1942, il se marie, entre deux gendarmes, avec Mlle Marguerite Barbe, de Rivel, ce qui lui vaut la libération quelques jours plus tard.
Il va retourner à Rivel, chez ses beaux-parents, boulangers au village...
Mais, il était écrit que le calvaire de Bernard Dreifuss n'était pas terminé. Nous sommes en 1943, l'année de son arrestation dans le village même, arrestation opérée par un gendarme de Chalabre dont nous ne citerons pas le nom, ce dernier ayant laissé dans le canton un très mauvais souvenir.
Bernard, qui pensait que le fait d'être marié avec une Française le sauverait, est conduit au camp de Gurs, dans les Pyrénées Atlantiques, et de là à Drancy.
La suite ? Elle est résumée dans une transcription de décès qui figure à l'Etat-Civil de Rivel, année 1953 et dont nous ne retiendrons que ces quelques lignes : "La date du décès de M. Bernard Dreifuss devait être fixée cinq jours après son départ de Drancy (France) dernier lieu dispositions légales, la disparition de M. Bernard Dreifuss remontant à plus de cinq ans, de déclarer judiciairement son décès.
Précisons en outre que le père et la mère furent déportés à Auschwitz où ils disparurent eux aussi. Quant à Mme Henny Dreifuss, sa sœur, elle a vécu à Lyon avec de faux papiers fournis par la Résistance et a pu travailler dans le mouvement de "L'Allemagne libre". Dans la clandestinité, elle avait pris le nom de sa belle-sœur : Marguerite Barbey.

Après le départ des "prestataires”...

Le camp de Rivel, inoccupé, est devenu silencieux. Plus personne n'y réside, et la clef du portail principal est déposée chez le Chef de gare voisin, M. Senseby, désigné comme "garde du camp". Les couvertures, qui y sont entreposées, disparaîtront mystérieusement, et on les retrouvera, paraît-il, à Chalabre...

Août 1944 - La Libération.

Le camp va accueillir cette fois des prisonniers allemands, italiens et mongols.
Combien ?
Plusieurs témoignages s'accordent pour estimer qu'une soixantaine de détenus vont séjourner sur les bords de l'Hers quelques jours, quelques semaines tout au plus. Ils seront gardés par des gendarmes, détachés des brigades voisines et par l'armée française, en cours de réorganisation. Sur une photographie de l'époque, nous reconnaissons les uniformes allemands mais aussi des gendarmes et des soldats sénégalais et malgaches appartenant à la 47me compagnie.
Les bâtiments paraissent en piteux état...
D'ailleurs, une note de M. Senseby, qui en assumait toujours la garde, avait signalé au Préfet, en juin 1943, que la travée centrale s'était effondrée provoquant beaucoup de dégâts.
Bientôt, ces prisonniers seront regroupés dans des camps mieux organisés, en particulier celui du Vernet d'Ariège qui deviendra un camp de prisonniers allemands et renégats du Turkestan et de Mongolie.
Et, celui de Rivel, inutile, sera démoli. La population du village récupérera portes, fenêtres, charpentes, en un mot tout ce qui pourra être encore utilisé. Quelques mois plus tard, la scierie, reconstruite par son propriétaire, verra arriver les grumes des forêts du Pays de Sault, comme dans le passé...

Le temps qui efface

Il ne reste aujourd'hui qu'un pan de mur et un bâtiment minuscule de cet ensemble. Ce camp n'aura jamais été qu'un "camp de transit" ou de détention provisoire, en attendant les décisions des régimes politiques en place à cette époque.
Permettez-nous un commentaire.
« Rivel, c'était une colonie de vacances ! » a dit plus haut M. Louis Coutouly.
Si, un demi-siècle plus tard, nous comparons la vie à Rivel, à celle des camps tristement célèbres que l'histoire du régime nazi nous a laissé, nous sommes à peu près certains que les détenus en semi-liberté ont passé là des jours paisibles, au milieu d'un environnement agreste et d'une population qui ne manquait pas de leur témoigner sa sympathie...
Il n'en reste pas moins que les nombreuses personnes, qui vont maintenant s'amuser au cours de banquets ou de "bals rétro" au "Moulin de l'Evêque" de Rivel, sont loin de se douter que ce havre de quiétude a été, il y a cinquante ans, l'avant dernier épisode d'une tragédie qui s'est terminée, pour beaucoup, dans les trains et les camps de la mort.

D’autres camps... D'autres témoignages

Mêlée à la guerre, une tragédie -plus cruelle que la guerre elle-même.
Rivel ne fut qu'un petit camp, dit de "prestataires". Mais, il fut un élément d'un vaste ensemble important.
Rappelons quelques noms relatifs à ce filet aux mailles fines et serrées, sinistre toile d'araignée posée sur le "Pays".
Rivesaltes, près de Perpignan,
Les Milles, à 2 kms d'Aix en Provence,
Le Vernet, à quelques kms de Pamiers, en Ariège,
Gurs, dans les Pyrénées Atlantiques,
Beaune-la-Rolande et Pithiviers, dans le Loiret,
Drancy, dans la "banlieue parisienne...
En 1942, il y en avait plus d'une centaine en France, 93 au Sud de la ligne de démarcation, la plupart plus importants que Rivel.
Peut-être pourrions-nous, grâce à un certain recul, mieux saisir l'ensemble et le déroulement des évènements et des faits qui, de 1933 à 1944, ont marqué dans notre siècle cette cruelle décennie.
L'origine remonte à 1933, avec l'accession du chancelier Adolf Hitler au pouvoir.
De 1933 à 1939, la France, terre d'asile, voit affluer des sociaux-démocrates, des antifascistes, des étrangers travailleurs manuels et intellectuels, des juifs fuyant le régime nazi de l'Allemagne et des pays annexés.
Au début de l'année 1939, après trois ans d'une malheureuse guerre civile au-delà des Pyrénées, ce fut le flot des républicains espagnols et des combattants des brigades internationales défaits par les troupes franquistes, qui se pressa à la frontière pyrénéenne pour trouver un refuge dans notre pays. Il convient de dire que leur nombre près d'un demi-million fit que leur hébergement ne fut ni aisé, ni toujours réalisé à un niveau souhaitable, et que l'accueil laissa parfois à désirer. Dans les camps d'Argelès, du Vernet, de Rivesaltes, les malheureux vaincus furent internés. Quelques mois après, c'était le 2 septembre 1939 la guerre.
Des Espagnols étaient parvenus à s'enrôler dans diverses activités économiques. Mais, les places dans les camps n'allaient pas être vacantes pour autant, des constructions nouvelles, toujours aussi inconfortables, donnant de nouvelles possibilités d'hébergement. Ceux qu'on appelle désormais les "Indésirables" ou encore "Individus dangereux pour l'ordre public", c'est-à-dire les antinazis, les communistes, les syndicalistes notoires, des Français, des Allemands, des étrangers de nationalités diverses, vont remplir ce qu'on appelle "les camps du silence" ou "les centres de séjour surveillés" ou "les camps d'internement" ou encore, comme les a appelés le Préfet de 1'Aude dans une correspondance du 7 mars 1943 "les centres de rassemblement provisoire des individus dangereux pour l'ordre public".
Ce fut ensuite l'armistice de juin 1940, suivi assez rapidement des lois anti juives de Vichy d'octobre 1940.
Néanmoins, le funeste point d'orgue monta le 20 janvier 1942 des bords d'un lac où s'étaient réunis les hauts-dignitaires nazis.
Ce jour-là, à Wannsee, au bord de ce lac berlinois, fut froidement décidé le génocide, l'extermination du peuple juif. Désormais, les juifs allemands, français, polonais, autrichiens, russes, de tout âge, des deux sexes, par familles entières, doivent disparaître. Ils seront enfermés dans des camps, d'où ils partiront pour Drancy devenu l'antichambre de la mort.
Parmi les rares rescapés qui ont raconté leur martyre, nous avons retenu le cas d'Annette Kratcer, qui devint orpheline à douze ans, alors qu'elle suivait les cours de 4ème à Paris, au lycée voisin de son domicile, et qui dut à un miraculeux hasard d'avoir la vie sauve.
Son calvaire est retracé dans le témoignage récent d'Anne Grynberg, sous le titre "Les camps de la honte" qui date de 1991.
« Ce calvaire fut aussi celui de 2 000 enfants mêlés à 11 000 ou 12 000 adultes, qui furent tirés du sommeil à Paris à l'aube du 16 juillet 1942, entassés pêle-mêle ce jour-là et le jour suivant au vélodrome d'hiver, puis emmenés dans le Loiret aux camps improvisés de Beaune la Rolande et de Pithiviers. Les 3, 5 et 7 août, les parents furent arrachés à leurs enfants qui ne devaient plus les revoir.
Ces derniers se retrouvèrent seuls (300 environ avaient entre 2 et 5 ans).
Ils restèrent au camp, sans eau, sans soins, parfois sans pain, affamés et désespérés, aux prises avec la misère, la souffrance et la maladie.
Annette Kratcer déclare notamment: "Certains, très jeunes, âgés de 2, 3 ou 4 ans se retrouvèrent seuls du jour au lendemain, sans personne ni pour les consoler, ni pour les laver, ni pour les aider à manger". Précisons qu'un garçon de 15 ans était chef de baraque et qu'elle, 12 ans, en était le sous-chef. Après deux ou trois semaines, ces enfants étaient à leur tour emmenés à Drancy et de là, peu après, vers les lieux de leur extermination. A Drancy, ils étaient encore confiants, malgré tout, deux par deux, ils se donnaient la main : on leur avait dit qu'ils allaient rejoindre leur maman.
"Les camps de la Honte", c'est le titre qu'Anne Grynberg a donné à son témoignage. C'est une honte, en effet, qu'une telle chose ait pu se produire, ce que souligne Raymond Cartier dans son ouvrage "La seconde guerre mondiale", lorsqu'il écrit :"Mêlée à la guerre, une tragédie plus cruelle que la guerre elle-même était en cours".
On a du mal à croire. On a du mal à admettre
Que ces rafles monstrueuses avaient été préparées et organisées par de hautes autorités françaises
Qu'elles avaient été l'œuvre, au niveau de l'exécution, de la police et de la gendarmerie de Vichy. Qu'aient été ainsi approvisionnés les douches maléfiques et les fours crématoires d'Auschwitz, de Buchenwald et de Mauthausen.
Et qu'après tout cela, aucun Français, aucun ! n'ait eu à répondre de crimes contre l'humanité !
Ajoutons, dans un désir d'objectivité, qu'à l'exception de quelques gestes et élans généreux isolés, tout cela se fit dans l'indifférence et la passivité quasi générales de la population d'alentour.
Que reste-t-il aujourd'hui ?
Rivel, un pan de mur de 3m de haut et de quelques dizaines de mètres de long entre des bâtiments récents. La petite maisonnette, passage du poste de garde, la salle du restaurant qui à cette période n’était qu’un préau.
Le transformateur électrique est toujours en place.
Sur le terrain de golf actuel, les bâtiments furent rasés.

Au Vernet d’Ariège, "la lie de la terre", comme le qualifie le célèbre écrivain hongrois Arthur Koestler qui y fut interné, un cimetière où s'alignent 133 tombes; un panneau, à l'entrée, indique que ce fut un camp de répression "où furent internés environ 4 000 antifascistes, résistants et opposants politiques d'origine étrangère, parmi lesquels un certain nombre, de 1942 à 1944, furent dirigés sur Auschwitz et Dachau".
Une stèle, au milieu du cimetière, sur laquelle on lit
À la mémoire des combattants anti fascistes connus et inconnus morts pour la liberté des peuples".
À Beaune la Rolande et à Pithiviers, une stèle discrète rappelle timidement ce passé douloureux. À Beaune, une pierre tombale porte les noms, les dates de la naissance et de la mort de trois enfants :
Gisèle Gertler. 1938-1942
Henri Gartmann 1940-1942
Jean-Maurice Albert 1938-1942
A Pithiviers, dans les registres de l'état-civil, cinq actes de décès précisent le nom et l'âge des petits morts : 4 ans, 7 ans, 4ans, 3 ans, 4 ans.
A Drancy, depuis 1951, s'élève une stèle commémorative avec près de 70 000 noms.
Il reste un peu partout, en ces lieux comme en d'autres, cette espèce d'aura flottant comme un parfum triste et désuet au-dessus des ruines, des cimetières, des lieux que le destin a douloureusement marqués.
Il reste le souvenir lancinant d'un forfait impossible, dont on n'ose parler, qui s'est inscrit en noir dans l'histoire et dans la mémoire des hommes.
Il reste enfin les archives inexplorées.
Car, jusqu'à maintenant, d'une façon générale, volontairement ou non, les documents et archives ont été souvent inconnus, inaccessibles ou sont restés en sommeil. Désormais, après un demi-siècle, la porte sera ouverte aux victimes, aux curieux, aux historiens, aux chercheurs. Ces derniers pourront consulter et exploiter des documents nouveaux qui devraient apporter une connaissance approfondie de ce grave problème dramatiquement inscrit dans l'histoire de notre pays, dans l'histoire de l'Europe et de 1'humanité.

Avril 1992
Jean Tisseyre 11230 Puivert
Louis Vives 11230 Villefort

Le 21 août 1944, sur le territoire de Rimont, une attaque menée par 31 résistants contre une colonne de 1500 allemands turkestanais qui battaient en retraite aura 17 morts.
En représailles, la localité est incendiée. 11 Rimontais sont fusillés. 236 immeubles sont entièrement détruits et 18 partiellement, la mairie et les écoles seront anéanties.
Le 22 août 1944, la colonne ennemie est capturée, avec près de 300 morts, et plus de 1200 prisonniers.

L’armée du TURKESTAN, les coupables de Rimont dans le 09, après leur destruction, font ripaille.

Ici, les officiers. Ils seront prisonniers le lendemain, dans le camp de Rivel
Officiers de l’armée du TURKESTAN Officiers de l’armée du TURKESTAN

Le village martyre de RIMON
Le village martyre de RIMON Le village martyre de RIMON

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