Entête Si Chalabre m'était conté

Les facturiers de Chalabre.

(1782-1848)

Selon Gaston MAUGARD.

La géographie économique de 1782 explique les choses. Comme nous, aujourd’hui, située sur un terrain montagneux et peu revenant, cela oblige les habitants à chercher leur aisance dans le commerce et l’industrie. La position sur trois rivières, ou ruisseaux, mais dont les eaux sont excellentes pour le foulage des draps, et le voisinage du pays de Sault, qui ne vit que de lanice (partie grossière de la laine), fournissent aussi une infinité de bras. La dure nécessité en ont fait, depuis un temps immorial, une ville de fabrique. Mais, son commerce a souffert des différentes révolutions.
Mais, tout ce pays d’Hers a développé des fabrications, qui sont renommées : surtout le peigne et le jayet (jais, pierre de carbone noire très dure) de Sainte Colombe, ses voisines avec « les sémals », les clochettes. Chalabre était une « ville de fabrique » pratique en affaires , des rapports réglés entre ville et campagne, des relations avec Bayonne, Bordeaux, Toulouse, Beaucaire et Lyon. La vie devient industrielle à partir des laines de la contrée et des laines importées, des huiles et des chardons de Provence. La division du travail est orchestrée par le facturier, maître de la laine au départ et du tissu à l’arrivée. Un bon fabricant occupe vingt ou trente cardeurs, une trentaine de tisserands, plus de fileurs et de fileuses, des muletiers par ponts de bois, mauvais chemins et d’autre encore… Des espèces sonnantes ici et effets du commerce d’ailleurs. Cette apogée de Chalabre, on la suit dans l’Archive. On passe les 2000 habitants en 1790. On atteint les 3000 vers 1825 (2976 exactement). On approche les 3750 et 3900 de 1830 à 1836. On descend à 3529 en janvier 1840.
Le déclin est amorcé dans cette décennie.
La prospérité est aussi la formation du capital, à laquelle survit le dicton « Chalabra crompario Quilhà ». En effet, cette dernière ville, Quillan, n’avait qu’un millier d’habitants au départ, un cul-de-sac de la route. Avec la maîtrise et les marchands de bois, « refuge de tous les fainéants de la montagne » ajoute un texte à ne pas prendre à la lettre. Un port de bois n’est pas encore une ville de fabrique. Chalabre, comme sa voisine Sainte Colombe, menait loin ses affaires, en Provence des contrats avec Cadix. On trouve au loin des négociants de la contrée, des Acher vers Bayonne, un Laffitte à Bordeaux, des Poulhairies à Limoux et Narbonne. Astruc de Puivert est armateur à Gênes.
Pourtant, persiste l’handicap des voies de communications. Et, 23 années de Guerre n’ont pas arrangé les chemins. Les projets des années 1780 attendent encore en 1818. La situation en 1806 est : Limoux –Chalabre, avec un hiatus de 6 Km le col de Saint-Benoît, la route du Roussillon Chalabre Espéraza par où passent les laines. On devra remodeler le chemin de Villefort au moulin de Saint Jean, à 8 Km. Ce n’est pas encore fait en 1821. Des projets en Ariège et en Pays de Sault. Rattacher encore Chalabre à Puivert et terminer la route de Perpignan à Foix par Quillan et Lavelanet, l’axe du sillon Pyrénéen se fera après 18480. À ce moment là, Chalabre attend le rail. Il passera à Bram vers 1855. Il atteindra Quillan en 1875. La voie Bram, Moulin-Neuf, Chalabre, Lavelanet sera ouverte en 1903. Seulement, il est trop tard !
La fréquentation de l’archive permet au chercheur de se familiariser avec les choses et les ombres. Tout bêtement, c’est enregistré des mots, des noms de rues, voir les lieux, les murs, toucher le cadastre et l’exercice budgétaire. Plus encore, l’archéologie industrielle, la démographie, la comptabilité du fabricant et le livre de raison, la confrérie de Saint Blaise, le roulage, l’octroi… Dans une bourgade industrieuse, l’écriture de conjoncture occupe une bonne place dans les textes de la mairie, tant la postérité est relative et fragile. La crise était obsédante en 1740, en 73-80, en 1794-96 ; mais encore en 1806, en 1813, en 1839, en 1847-48, que de projets contrariés par le juglar et la longue durée.
Enfin, l’archive restitue la cité à son peuple, tout son monde, depuis les bâtards jusqu’aux bourgeois, les briseurs de 1837, le cordonnier qui voudrait sauver la république au 2 décembre, une rue donnée à un communard de 1871. Mais, la vie de Chalabre ne se laisse pas enfermer dans la dialectique capitaliste démocratie socialisme. Une ville est une âme, des gens qui travaillent ensemble, ou l’un pour l’autre, des gens pauvres logés dans la maison du notable. L’espace humain, c’est beaucoup le logis, l’atelier, la confrérie, l’école, le cabaret, le parrain, la mort.
Le corps urbain est à plusieurs espaces. L’espace construit. On sait qu’il habite les belles demeures édifiées de 1780 à 1850 par une quinzaine d’artisans de qualité : Durou, Serrus, Manaut et autres. L’espace du politique, Rieutort maire en 1790, Anduze en 1793 débarqué et menacé…, Clavel en 1806, Bruyères Chalabre en 1820, Anduze Faris en 40, Bézard en 48. On oublie qu’il y avait un Joseph Louis Lassale le Turc, interprète du roi de Turquie qui signe Lasal Louhizian chez le curé, en arabe. Il demeure rue porte d’Abail avec un jardinier locataire, sur la presqu’île entre les deux estuaires. Un homme a été oublié dans la distribution des prix, Isidore Lasale, l’inventeur des tissus « Chalabres » et de la prospérité pour un demi-siècle.

Les draps « Chalabres » 1782.

Ballainvilliers, Clavel, le Baron Trouvé (1er préfet), le comte de Bruyères (Jean Louis félicité de Bruyères Chalabre), ont su de 1785 à 1825 sauver de l’oubli les heurs et les malheurs de Chalabre. Premier texte en 1786, celui de l’intendant, entendons le subdélégué chargé d’un pensum, dont il s’est bien tiré en interrogeant les gens du pays. Deuxième texte en 1806, le registre de délibération reproduit une notice sur Chalabre en réponse à la chambre consultative des arts et manufactures de la ville. Troisième texte en 1818, le baron Trouvé donne sa version de l’événement, ajoutant quelques détails sur Isidore Lasale et sur la célébrité des étoffes nouvelles. Quatrième texte en 1822, il est écrit et signé du comte maire (de Bruyères) qui, très honnêtement, renvoie à Clavel : « ce n’est qu’auprès de M. Clavel que je pouvais espérer quelques renseignements ». Le notaire et ancien maire (Clavel) est la bonne source. On doit ajouter un cinquième texte, dans le registre de correspondance de 1825, les réponses à un questionnaire sur la fabrication des machines. Pour l’histoire de la révolution, on ne saurait omettre ce « ras-le-bol » de l’an IV, réponse tassée de ceux du canton à ceux de Carcassonne. Il y a des redites, mais des points de vue différents, des nuances aussi.
Une certitude : l’année 1781-82 est le tournant de cette fabrique. D’abord, avec les nouvelles étoffes c’est la prospérité depuis 1782 et en 1802 et cette aventure des chalabrois conquérant sous la houlette d’Isidore Lasale, fils et petit-fils de fabricant de petites étoffes. Il a fait son voyage en France. Il a travaillé dans le Nord. Il a noté tout ce qui pouvait l’être et formulé les directives de la relance. Cette génération de « 80 », on doit le mentionner : Cazalens aîné, Gaudy, Anduze aîné, Anduze cadet, Castres Saint Martin et Castre Pierre. Il faut sortir de la routine, suivre la mode et créer des tissus. Ces novateurs ont monté des ateliers, attiré des ouvriers étrangers qui formèrent ceux de la contrée. Chalabre jette sur le marché dès les premières années 500 pièces de draps à poil, aussitôt enlevées. Suivront les royales mouchetées, rayées, chinées, losangées. Les draps à poil, on les appelle aussi « Kalmouks », les à poil lisse ont fait la réputation de la ville. On se les arrache. On vient les prendre « sur fabrique ». On les revend sous le nom des principales maisons. De bruyères parle de 1 800 à 2 000 pièces avant 1789. On atteindra 6 000 pièces en 1801-03. On lancera les « castorines ». Elles tiennent assez longtemps. On les vend à Paris sous la restauration. On en tisse encore en 1840. Carruette Duruflé de Paris a reçu 7 castorines en 1810 « pour la vente qu’il a fait pour mon compte » à 17 les ordinaires et 18 les superfines. (1729, 14 francs, correspondance de P. Castre Saint Martin).
Il est moins facile de retrouver tous les monuments du textile, les temps faibles et les temps forts. L’écriture accentue les contrastes de l’histoire économique et sociale. La cessation de la fabrique, c’est la misère, « la classe des indigents » retrouvée comme partout et toujours dans les mondes en mal de développement.
La misère, on la touche et on la met au premier plan. Après le temps zéro vers 1773-1780, un document municipal nous laisse entendre qu’il y en eut un deuxième de 1793 à 1796. Trois explications des choses sont données en trois moments 1796, 1818 et 1822.
Ceux du lieu d’abord, les principaux intéressés, l’administration du canton : « Vous voulez connaître la vérité ? eh bien, je vais vous satisfaire et j’ai le courage de vous la dire… Les personnes et les propriétés n’y sont pas respectées… La fabrique des draps a occupé jusqu’ici tant de bras dans cette commune qu’on n’y connaissait pas la mendicité ; mais les manufactures n’étant quasi plus en activité, et l’hôpital n’ayant d’autre moyen pour subsister leur nombre peut s’élever par aperçu à 500 ». Ailleurs, on parle de 150 familles dans le dénuement. Le texte de 1806 confirme : « Tout était dans l’anéantissement ».
Le baron Trouvé (préfet) intercale sa manière de voir. Chalabre vend ses étoffes sur le marché national. La guerre n’a pas fermé toutes les fabriques. Effectivement, elles sont 13 en 1793. On a travaillé pour l’armée des Pyrénées Orientales. Le maire de 1793, Anduze, a été arrêté en 94, puis libéré comme bon citoyen et fabricant. Certes, les matières premières et le savon sont taxés, les prix offerts en assignats. Les gens refusent de céder. Tout un monde de notables fut placé entre l’enclume et le marteau. Il fallait trouver et fournir des bœufs, des chevaux, parfois des voitures, du blé, de l’avoine, du fourrage, des souliers à double semelle, des manteaux, des matelas…(pour l’armée de volontaires de l’Aude). Tout cela retombe sur les gens aisés et riches.
Vilain mot « réquisition », et encore « bête de fourniture », on a fait « ouf » en 94, en 96, en 1813, en 1815. Les notables de l’an IV attendaient « un gouvernement solide ».
Bruyères Chalabre connaît assez mal son histoire. Il ne peut être à Londres et connaître Chalabre en même temps. Clavel l’a dépanné (en 1797, il baptisa sa fille, Nathalie, à Londres). Mais, il poursuit un débat d’idées, une dialectique de la dynamique ou des changements des formations sociales. En 1820, on a quelque distance par rapport à l’événement. Un noble de race touche à l’assignat et à la formation de capital. « Je ne fais aucun doute que le prodigieux mouvement de capitaux en assignats a été le principal, pour ne pas dire l’unique mobile de cet accroissement de la fabrique de Chalabre ». On lui a rapporté les palabres des uns et des autres. Des gens ont fait fortune, alors qu’ils étaient partis de bas. Cela se sait et se dit dans le bourg. L’assignat a bien arrangé les choses de certains. Les fermiers de l’hôpital ont plumé l’établissement. Bruyères pense que la période 1789-1801, ces 10 à 12 ans, ont servi le capitalisme de Chalabre. La guerre a ébranlé la fabrique. Mais, la terre, le négoce, l’officier et le fonctionnaire sortis du lieu n’ont pas perdu de temps.
Chaque crise modifie le corps social et chaque génération a les riches qu’elle mérite.

Le poids des héritages.

L’archive est lourde de rencontres. Le travail est en miette. Le « système de l’artisan » comme l’historien l’appelle. Les circuits de la matière première, l’argent qui circule de la ville au village et du village à la ville, les petits capitaux, l’outillage du pareur et de l’affineur sont des situations inattendues. Le prêt d’un artisan aux cultivateurs, un travailleur qui achète une demeure. Il y a des maisons à 600 F, à 2 000 F, à 6 000 F et plus. Les affineurs paraissent importants, surtout Cambon. Mais, la famille est nombreuse.
Il pèse 20 000 F, moins les dettes.

Le travail et les coûts.

Les conditions de travail sous l’Empire sont données par le texte de 1806. Il est précieux. Mais, toute écriture sérielle et démonstrative triche un peu ou beaucoup.
Le livre de raison permettra de contrôler.
L’année travail est scindée en deux. Les mois de mai à août sont réservés pour les travaux agricoles. L’état civil confirme la migration saisonnière. Ici, dans le chalabrais, comme en pays de Sault et dans le saint-gironais, le père de l’enfant est absent en juillet. Il est « au pays bas pour couper le blé » (dans le lauragais). Chalabre se vide comme les villages. Le tisserand va prendre l’air, restent deux cent jours de travail dans la cuisine, la passade ou le grenier, dans la boutique de pareur, un atelier de finition et la maison, l’atelier du facturier.
Chaque pièce de draps exige 80 journées à 1,25 F en moyenne. Certes, nos fileuses à main gagnent beaucoup moins. Le filage compte 7,7% à 13,5% du coût. On doit bien tricher un peu à la mairie de Chalabre, afin d’arrondir les chiffres. Filer coûte autant que tisser et parer. Le fil est le poste le plus élevé, après la matière première.
L’année record est 1801 avec 6 000 pièces, 480 000 journées, 500 000 F distribués dans le bourg et 20 villages ou hameaux alentour. Une manne pour 2 500 personnes, y compris chefs d’ateliers et transporteurs, une masse non pas salariale, mais à sa façon salariale. C’est cela la prospérité : l’argent qui tourne, le louis d’or chez le paysan, 17 boulangers, 15 cabaretiers, des cochons à la saison froide, des charges de vin.
L’octroi du seul drap, Chalabre récupère cette somme chaque année.
La valeur de la production, on peut la calculer immédiatement si l’on connaît le poids et le prix de la laine. Celle-ci représente de 45 à 55% du prix des draps. Or, une pièce absorbe 20 kg de laines et 2 kg de lisières. Les prix sont donnés de deux décennies en deux décennies. Ces pièces sont achetées en suint à 45, 50 sols la livre et rendues sur fabrique à 10 F le kg. Le greffier est déjà au système métrique : 6 000 pièces, 120 000 kg douze cent mille francs, le produit fabriqué 2,4 millions de francs environ, 500 000 F pour les travaux, autant pour les frais de commerce et d’expédition, les pertes sèches, les frais divers, les bénéfices. Avec ces chiffres, il faudrait vendre à 400 F. Or, les pièces sont vendues moins. Le chiffre d’affaires serait plus du double par rapport à celui de 1840. Chalabre est le pôle de développement, qui déborde sur 20 villages. Nous connaissons la géographie du textile en 1799, en 1809. Les fleurs sont à l’arrière plan. Hors statistique, ils sont recrutés par le cardeur en chaque village. En 1798, Jean Anduze donne de l’ouvrage à 31 ou 32 artisans du fil et à 29 tisseurs, Castres St Martin utilise 37 artisans et 24 tisseurs.
Le tissage ne se fait pas à Chalabre, car là sont les magasins, les laveries, les drosseurs du Cazal, (Canut et autres). La préparation de la laine est une chose essentielle. On fait des battues, des mélanges. Cette matière est distribuée dans certaines contrées qui filent : le Pays de Sault, Festes, Bouriège, Camon et la Besse, Lavelanet, Sainte Colombe. Elle est tissée autour de Sainte Colombe et de Saint Quentin de préférence. Chalabre récupère et exécute les travaux de finition avec les artisans de qualité et expédié.
L’expédition n’est pas une chose simple, ni courrier régulier, ni banque à Chalabre.
Le prix du travail est connu. Au Pays de Sault, le cardage est à 5 sols l’unité si le travail est rendu dans le mois, sinon il sera de 4 sols. Chaque fabricant a sa clientèle, ses obligés à qui il fait des avances quand ils viennent prendre la laine, ses meilleurs ouvriers à qui il réserve les meilleures battues et les étoffes les plus fines. On ne triche pas avec le livre de raison, les comptes, les règlements de compte toujours remis à jour. Quand le code dit : le patron est cru sur parole, nous devons rectifier. Le prix du travail est largement connu, débattu et écrit sur le livre. On travaille des années et des années pour Anduze, pour Castres. Le livre des cardeurs et des tisserands est un document de poids.

L’hydraulique et la mécanique.

En 1806, la crise arrive et Chalabre s’interroge : on copie déjà ses tissus à meilleur marché. La solution est pour plus encore dans toutes les villes de fabrique où tout se fait à la main des mécaniques perfectionnées. Celles-ci seraient bien nécessaires pour diminuer le prix de la main d’œuvre et améliorer la qualité aussi. Une lettre de la foire de Toulouse de Pierre Castre Saint Martin, datée du 16 frimaire de l’an XII précise la chose : « Samedi j’ai commencé à vendre 4 pièces, lundi dès l’arrivée des Kalmouks, six, aujourd’hui j’ai terminé ma foire, beaucoup de marchandise et peu d’acheteurs. Surveillez donc le plus possible les moindres opérations et ne livrer la laine à filer qu’à de bons cardeurs et les toques à de bons tisserands. Les kalmouks à l’exception du gris d’acier on été tissés exécrablement et tout ça m’a porté un grand préjudice ».
Le confidentiel des correspondances a une valeur inestimable.
Chalabre en 1806 n’a pas encore les mécaniques. Mais, elle les désire.
L’Ariège dès 1804 annonce la couleur. Elle offre du fil aux chalabrois : Bonnel de Villeneuve d’Olmes et Dessort de Saurat. En 1813, presque tout le fil est fabriqué à la machine. A Carcassonne, dès 1812, il est possible de compter les fileurs. Jusque-là, les chiffres étaient arrondis, grossis par centaines, car ils travaillent dans la maison du fabricant et sont payés à la journée.
Il s’agit de deux modes de production différents à la façon et à la journée. Les rapports de production sont changés par les mécaniques, l’hydraulique : l’avenir de ce piémont et de tous les autres.
L’hydraulique vient du modèle seigneurial « la Paychère », le canal dans la plaine, la « hile » et les moulins battants. On suit le « quai de la hile » à Quillan, Belfort, Sainte Colombe.
L’Hers est à :

Le pouvoir de l’eau se caractérise par les basses chutes de nos torrents.
Les mécaniques, c’est la pression de l’Angleterre, des Flandres et de la Wallonie sur la France. Holker était venu à Castres vers 1770, alors que Cockerill l’anglais de Liège pesa de tout son poids en 1880.
La vente des biens nationaux a été le transfert de propriété, des métairies et de la force de l’eau. Les entrepreneurs d’Alet et Mirepoix sont aux premières loges.
A Chalabre, le capital n’a pas eu à acheter la force motrice de l’Hers, seulement à l’affermer au comte de Bruyères. Il a été créé une usine en aval de la ville. On a partagé le pouvoir de l’eau à Sainte Colombe et ailleurs. Castre Saint Martin acquerra un jour la mécanique de Lagarde et de Mirepoix, les moulins (turbine de nos jours). Le terme facturier est sorti de l’usage. On n’est pas encore manufacturier. Mais, on parle de manufactures, alors qu’il s’agit d’ateliers dans la maison ou à côté. Le fabricant de 1800 à 1830 se situe entre ces deux moments.
Une petite révolution en 1812, de bruyères noble d’épée, qui n’ignore pas les choses de la technique et de la monnaie fiduciaire, dit : « c’est sans doute dans cet état qu’on parvint à l’époque de 1812 qui fut celle d’établissement de filature par mécanique ». Il s’ensuivit une toute autre marche des opérations.
Tout ce qui se vendait autrefois au comptant s’exécute maintenant à crédit, quand il convient aux fabricants de profiter de cette facilité, qu’ils obtiennent non seulement aux établissements de filature, mais encore au foulage et aux teintureries. L’usage des mécaniques a été une grande amélioration de l’importante opération de filature. Il y a eu aussi de grands perfectionnements dans celle du foulage.
Révolution faite et datée par un autre texte de 1825, il répond à un questionnaire du ministère de l’intérieur : « On ne connaît à Chalabre aucune machine pompe à vapeur, ou du moins on ne s’en sert pas, mais on y construit parfois des machines ou mécaniques à l’instar de celles qui s’importent d’Angleterre pour carder ou filer la laine. Il n’y a point d’atelier général de construction, mais deux menuisiers, trois serruriers et deux monteurs, tous bons ouvriers, employant du bois et du fer d’excellente qualité de la contrée, travaillant séparément, chacun en ce qui le concerne, et ont plus ou moins d’aide selon les commandes. C’est à Chalabre qu’ils se sont formés, à l’école des bons maîtres que le constructeur anglais Cockrill envoya en 1812, époque à laquelle le premier établissement de ce genre, de tout le midi fut fait en la dite ville ».
Ainsi, 20 assortiments ont été mis en place de 1812 à 1825. Chacun comprend une drousse, une carde, six métiers à filer. Ils coûtent 13 000 F au départ. Cela a vite baissé à 6 500 F en 1825. On achète peu. On attend la baisse. L’investissement de Chalabre est facile à compter dans la fourchette 130 000 – 260 000 F, plus le bâti, la construction de quelques barrages, la location d’un établissement ancien.
Il existe à Limoux des presses ingénieuses à vapeur. A Chalabre, on a des tables à tondre. Les ouvriers du pays ont leurs mérites. Mais, l’essentiel de l’outillage vient de Paris.

Les fabricants.

Ils étaient 13 en 1793. Ils seront 30 vers 1800 et 32 en 1818, année de bonne conjoncture. Les fabricants associés sont : Anduze frères, Gaudy et compagnies, la Vve Lassale- Patot et Patot associés. Viennent s’ajouter plusieurs Anduze, plusieurs Castres, plusieurs Cazalens en 1840, un fils de propriétaire Serrus gendre Caxieu, Aussenac gendre d’un maçon, Fritz Babou fils d’un marchand épicier, Escolier fils de notaire. Viennent les tempêtes de 1806 ou de 1813. On arrête les frais. On redevient propriétaire, négociant, cabaretier et patenté autrement.
Il y eut 16 faillites sur 69 à Limoux en 1813. Le passif est important dans deux cas : 200 000F et 800 000 F (dont 400 000 F à l’actif). C’était un notable qui sombrait à vouloir sauver un parent. On chute avec lui. La faillite, on en parlait dans les correspondances du temps de Castres Saint Martin. C’est choses faites en 1818. Quelques uns de ces fabricants ont établi chez eux des ateliers en grandet, fondé de véritables manufactures. Cette laine est filée par des mécaniques.
On peut jouer le jeu avec un petit capital de 12 000 F à 20 000 F. Un texte est explicite. Avec une bonne maison de ville, à Limoux, soit 12 000 F, on peut démarrer. Il faut disposer d’un crédit de 5 000 F pour la laine, de quoi payer le travail et la façon, d’un petit capital de roulement. On mettra dans le circuit 10 000 F de draps, une cinquantaine de pièces. On peut alors gagner 1 000 à 1 200 F. Avec 50 000 F, on peut travailler dix fois plus. Le crédit est assuré si l’on a une bonne métairie, un domaine, plusieurs maisons, contre une hypothèque bien entendu. Des créances passent des uns aux autres. Un gendre peut hypothéquer une succession. On peut vendre une maison en ville, ou encore lors du partage le dernier créancier aura son mot à dire.
Les municipaux, notables de Chalabre, sont absents en août 1833. Ils sont à la campagne ou à la foire de Toulouse.
Le capitalisme de 1820 ne sépare pas le domanial de la fabrique. Ceci s’appuie sur cela. On a des moutons pour la laine, du blé et du fourrage pour les juments et les mulets, car il faut aller à Limoux, à Mirepoix, en Capcir, en Fenouillèdes, au pays de Sault. De 1813 à 1830, l’innovation a exigé des capitaux. On a réalisé ici et là des maisons, des champs, des rentes, des locations.
La fortune d’un fabricant n’est pas simple, si fortune il y a.
Nous connaissons Jean Anduze par ses livres de 1799 à 1807. Bien des choses ont changé à sa mort. Fin 1817, selon maître Clavel, le mobilier appartient à la succession, un fils mineur et une fille mineure mariée à Montlouis. La maison d’habitation n’est point évaluée.
L’épouse née Gaudy avait apporté, en 1793, 9 000 livres en assignats et 6 000 livres en numéraire. Le fabricant a acquis deux métairies à Camon, (Daurat et la Prade). Il lui reste à payer 18 512 F.
Il est aussi propriétaire de la métairie du fort à Montbel. Le frère aîné doit 9 000 F sur une succession mal réglée, une dette dite véreuse. Dans la maison d’habitation, (cours Colbert), sont disposés 6 métiers à filer en fin, soit 2 400 F, métiers surnuméraires en sus des assortiments, 4 000 fuseaux, 7 dévidoirs, lampes quinquets, poêle, un atelier de filature. Mais, le travail avait cessé en 1817. De plus, le fabricant a loué une chute d’eau au sieur Avignon de Sainte Colombe. Un établissement a été construit conjointement par Gaudonville et Anduze. La part de ce dernier est de 4 030 F. Le matériel est de 18 000 F pour trois assortiments. Chaque ensemble comprend : une drousse, une carde, un métier à tisser en gros et 4 métiers à tisser en fin, pour un total d’un ensemble 6 000 F. Une drousse vaut 3 000 F. Ajoutons les ¾ d’un diable volant, bétail, charrettes, juments, et les bonnes dettes 1 000 F à un pareur et les dettes véreuses. La dot de la fille 40 000 F n’a pas été remise au gendre. La somme avait servie à l’investissement. On savait donner et retenir. Le gendre prendra Camon et le fils le reste.
Où sont les métiers du fabricant ? Nulle part, le tissage se fait à domicile, à la façon du « Sweating system ». Du passé, la manufacture est inachevée.
Il faut savoir gérer son capital en l’an XII. Un ancien ecclésiastique s’est lancé à Limoux. Un peu plus tard, il rentrera à Chalabre. Son frère lui écrivait : « Vous avez entrepris un état qui ne peut que vous donner de quoi vivre honnêtement pour peu que vous y donniez vos soins, pour peu qu’on veuille s’en donner la peine, on peut manger ses capitaux ». Il fallait s’en donner la peine, beaucoup de peine et beaucoup de savoir. Il faut une méthode de lutte. Certains à Chalabre l’avaient.
C’était ne rien négliger, avoir l’œil du maître, éviter toute indiscrétion des porteurs de lettres. Personne ne doit mettre le nez dans les affaires, compter les sacs de laine vides, compter devant témoins les sacs de Napoléons et d’écus. Il s’agissait de vendre à Beaucaire, avoir un dépôt et vendre à la commission à Toulouse, à Lyon et Bordeaux, vendre sur fabrique, avoir deux banquiers et non un seul. Cela correspondait à ne pas faire trop de vente et trop d’avance à la même saison, éviter de laisser des plumes dans une liquidation, mais également à connaître les gens solvables, renseigner les amis lointains à charge de revanche et le confidentiel, à ne pas exporter directement en Italie. Il y a trop de chicanes et de procédure avec ces gens. Ces messieurs de Lyon sont là pour ça.
Une écriture d’affaires révèle bien des choses. Après 1820, Beaucaire ne fait plus le poids. Elbeuf fait la pluie et le beau temps. Les maisons de Chalabre sont 15 ou 20 sous la restauration. Les apparences sont trompeuses. Il y a trois maisons solides en 1817 : Anduze frères, Cazalens et Castres Saint Martin. Les 9 petits fabricants sont des troubles fête, des brouilleurs de jeu, ceux qui écoulent de la camelote qui déprécient Chalabre et avilissent les prix. La foire de Beaucaire n’est pas négligeable. Elle absorbe 6 000 pièces de Carcassonne sur plus de 25 000. Est elle le baromètre réel ? Son rôle n’est-il pas exagéré ?
On n’y apporte que de la marchandise de foire. Castres Saint Martin vend sur fabrique et le préfet le Baron Trouvé sait qu’à Chalabre, on vend comme cela. On y achète des draps de qualité, revendus sous d’autres étiquettes. Et la conjoncture ? Elle arrive depuis l’auberge, le blé à Auch, le vin à Montpellier, l’olive en Provence. A côté de la conjoncture bruyante, une autre se dévoile plus subtile, à l’abri des regards : le secret du fabricant. Le bavardage du voyageur de commerce du temps tient la place du journaliste actuel. Il s’informe. La conjoncture de messidor avec celle de Saint Marie Madeleine à Beaucaire croît l’espérance en juillet et la désillusion qui suit la foire.

Les usines de Chalabre en 1821-1822.

Il faut capter les mots au passage qui arrivent à l’état civil : « le fileur par mécanique, la fileuse par mécanique, le contre-mètre fileur et le mécanicien ». Cela se passe de 1813 à 1830. Le mot usine est courant dans la statistique de 1812. Il désigne n’importe quel établissement au bord de l’eau. L’innovation dans le grand établissement de filature sera la mécanique. Le patron est le filateur. Le langage administratif retarde sur la vie. A Chalabre, en janvier 1815, on n’a point imposé à la patente les entrepreneurs de filature. Ce n’est pas la même pour le fisc. Le mot « filateur » est donc entré dans l’usage. Il devient courant en 1820.
Le patrimoine des Bruyères a été sauvé de la tourmente. Le comte vend son pouvoir d’eau à des entreprises en amont de Chalabre, maire et marchand d’eau au-dessus de la mêlée. Le sieur Toursier a voulu construire un barrage sur l’Hers vers 1806. On a su l’en empêcher. Reste la rivière en aval. 4 chalabrois aménagent une dérivation sur les terres du Ménéchal à la « picharote » au début de 1816 : F. Audouy, B. Ballé, J. Chaumont, P. Anduze. L’établissement de mécanique est un bâtiment rectangulaire de 3 ares environ, qui au cadastre est divisé en 4 parties. Il abrite quatre assortiments de machines, à drousser, à carder, y compris un métier à filer en gros. Pour chaque assortiment, les machines seront au premier étage. Les métiers à filer en fin ne seront pas là. Chacun les placera ailleurs où il voudra. Chaumont et Anduze pourront avoir une drousse surnuméraire. N’importe lequel pourra vendre son lot. Chaumont cèdera son lot à Boire le menuisier. L’artisan aisé joue avec les propriétaires et les négociants.
Monsieur de Bruyères a construit à la même époque son grand établissement au Cazal Saint Marie et plusieurs fabricants partagent le pouvoir de l’eau. La veuve Clanet loue pour 5 ans un moulin entre le comte et la teinturerie de Cambon. Elle y transportera l’assortiment de mécanique à drousser et carder, les mêmes que la veuve a établis dans sa maison par un manége de chevaux, qu’elle va transporter dans la maison appelée de Croux, propriété du sieur Cambon père. Les assortiments : 2 drousses, 2 cardes, un diable volant sont le tout au service de 2 métiers à filer en gros et de 10 à filer en fin. On règle les quantités d’eau, les pertuis et les vannes. Ces deux ensembles, amont et aval, fixent pour un temps la vie de la bourgade. Certes, on doit acheter et produire le fil ailleurs. En 1804, Castres Saint Martin reçoit les offres de filature de l’Ariège, puis en 1813, Pamiers, Saurat, Léran, Villeneuve d’Olmes au prix du cours.
Le 5 septembre 1812, Dumont de Lavelanet reçoit une mécanique. Mais, on lui dispute une chute d’eau. Delpech, contremaître à Fougax, annonce en 1817 un second assortiment avec des bonnes plaques et rubans de Lille. « Je tiens à filer le gros bleu pour faire du fil distingué, le fil que je vous rends est bien filé et très bon ». Bouychou de Léran annonce en juillet 1817 : « Notre prix est de 5 sols les unes et de 6 sols les mélangés ».
Il faut choisir son huile et préciser son degré de filature. Il y a déjà des mécaniques à Chalabre en février 1813. Des gens de l’extérieur cherchent du travail ici. Castre Saint Martin a l’embarras du choix. Il paie Bouychou de Léran avec trois effets de commerce. Celui-ci n’a pas l’habitude de ce papier : « Vous avez tort de refuser les trois effets, c’est la monnaie avec laquelle on paie dans les 10 mn aux autres mécaniques, on ne fait jamais aucune difficulté pour ça, et ou en serions nous s’il fallait payer tout le monde en argent, on ne paie ainsi sue les ouvriers qui vivent du jour à la journée ».
Castres Saint Martin possède à Chalabre un bel enclos avec un magasin de laine, une fabrique et une savonnerie au bord du Blau, sur 1 hectare et demi (ancien couvent des Capucins). Il fondera la mécanique de Lagarde de Mirepoix alimentée par le Touïre, avec un dénivelé de 8 à 9 m, juste avant la confluence de l’Hers.
Une mécanique en 1840 et deux filatures furent confirmées par un acte notarié de 1828 et le cadastre de 1840. Deux cahiers de régie confirment la chose en 1850.
Le fabricant était devenu filateur entre 1817 et 1828. Le fils de celui-ci sera seulement filateur et propriétaire foncier à Chalabre. Ailleurs, on arrêta la fabrique.
Les Chalabrois savent placer leurs capitaux au dehors du canton. L’affineur Cambon est en 1807 l’un des quatre co-propriétaires d’une chute d’eau à Sainte Colombe, avec Labru de Bélesta et Vivies et Avignon de Sainte Colombe.
Un Vivies viendra s’installer à Chalabre.
Des Castres sont à Chalabre et à Limoux. Là, on y trouve des parents comme les Castres Pouilhairiès, et les Pouilhairiès Mouisse. D’autres Pouilhairiès sont marchands de laine et de grain à Narbonne.
Des contremaîtres fileurs viennent de Carcassonne, du Razès, de l’Ariège.
Inversement le sieur Bergé de Lagarde est parti à Manzera en Catalogne.
Quand on brise une machine à Chalabre, le manufacturier part à Lavelanet (Gaudy 1837).
Lorsque la mécanique du Ménéchal brûla, incendié par les ouvriers, les propriétaires émigrèrent à Quillan.

L’industrie manufacturière.

L’usine est la fin de la sous-traitance de la division du travail, mais aussi l’intégration en un bâtiment ou en quelques unités de tout le processus de fabrication. Tout le monde est commandé, contrôlé et payé par le patron ou le contremaître. Sans aucun doute, le mot industriel tarde à venir ici. Pourtant, le terme était vieux.
Dans le textile Audois, les choses se simplifient en 1830-1840. Certains sont filateurs, d’autres sont fabricants de draps. Les deux activités sont séparées à Carcassonne. Deux ou trois filatures suffisent à leurs besoins.
A Sainte Colombe, on trouve un filateur et un fabricant. Mais, à Limoux, comme à Chalabre, on a des métiers à tisser, des assortiments et des mécaniques, chez Gabarrou par exemple. On y mêle les deux activités.
Les observateurs de 1840 disent qu’on produit bien souvent 3 et 4 fois plus de fil que ce que les fabricants du lieu peuvent absorber. Le tissage décline et la filature chôme. Déjà, il y a trop de matériel et les gens de la montagne avilissent les prix. La filature retient des gens dans nos montagnes. La plaine cède du terrain.
On dit que le vignoble tue le drap !
A Sainte Colombe, on a une filature et divers ateliers avec 190 ouvriers, de quoi tisser 4 à 5 000 pièces. Le tissage en produit 1 000 seulement. 80 ouvriers travaillent, certains pour la fabrique de Chalabre. Les mutations industrielles sont à déceler dans toutes les écritures avec de la patience.
Le préfet, Baron Trouvé, vient à notre secours. Décrivant Chalabre, il note la montée de la population, signe de progrès, de l’aisance, de la salubrité et de la nourriture, et cela malgré la conjoncture. Il conclu : « le bourg doit ses accroissements aux progrès de son industrie manufacturière ». Le préfet était bien placé pour situer les choses.
L’industrie tend à devenir manufacturière. Cette révolution (si révolution il y a), est technicienne d’un côté, capitaliste et manufacturière de l’autre. Ni charbon, ni machine à vapeur encore, on ne parle point ici de système industriel. Le système était seulement manufacturier. Car, le mot était partout depuis Colbert, revanche posthume d’un ministre qui a son « cours » à Chalabre. Le modèle séculaire, simple, efficace ou non, cohérent existait. Certes, il était prématuré en 1670-1700, quand le mode de production était encore par trop artisanal. Les nouveaux métiers plus chers à trois personnes et les mécaniques précipitent le mouvement. A côté du capital commercial du passé, un capital industriel tend à se mettre en place. C’est une rationalité de 1812 et de 1817, quand revient la paix, quand on travaille pour le marché national, quand le protectionnisme monte et réduit nos exportations vers l’Italie et l’Espagne.
L’Italie veut saisir sa chance, et son Piémont sait travailler comme les autres.
La manufacture en sa mythologie est la règle des deux unités : le lieu en deux ou trois ateliers et la bourgade proche, mais aussi l’économie de temps qui vient de l’unité d’action et de l’exécution rapide des commandes. Ainsi, de ces unités de travail, des statistiques de 1840 à 1848 montrent que Cazalens est passé de 23, 33, 110, à 166 salariés hommes, femmes et enfants. Les femmes après 1813 sont entrées par cette grande porte et sont payées 8 à 10 sous par jour. 12 sous par jour est assez rare.
Nous retrouvons la formule du préfet dans l’ouvrage en 10 volumes de : Baudrimont, Blanqui, Viollet. Le titre se veut analytique, « dictionnaire de l’industrie manufacturière, commerciale et agricole ». Le commerce est au centre et doit le rester. L’expression est heureuse et valable.
Le sous préfet de Limoux, monsieur Auberjon, suivait de près l’aventure technologique de 1822 à 1825. Des structures nouvelles surgissent : la filature, le tissage, le salariat. Le dictionnaire de 1838 définit et théorise : « nous appelons machine un instrument ou un système quelconque de pièces destiné à transmettre ou à modifier l’action d’une force ».
La mécanique, levier ou roue dentée, ne crée pas la force et ne peut la modifier. Un mécanicien sait les choses par expérience sans passer par la science dite mécanique. Chez le paysan, c’est le levier du frein qui, au lieu d’enrayer, sabote. Une force appliquée contre la jante, enrayer, freiner, saboter, le cheminot a repris le terme et la grève usera de la métaphore à son heure.
La chute d’eau, la vapeur, la force motrice sont des méthodes anciennes, appelées à disparaître, loi inexorable de l’industrie.
Les établissements, restés stationnaires depuis 25 où 30 ans, paraissent vieux de deux siècles. Ce qui fut moderne en 1808 est largement dépassé en 1837.
Il faut investir, renouveler et amortir le matériel, ou céder le terrain. L’homme sage n’est pas dépassé par la conjoncture ni le progrès. Il pèse son avoir et agit en conséquence.
Il faut soutenir la concurrence de Sedan et d’Elbeuf. Il faut distancer les rivaux, ainsi raisonnait Etienne Gaudy.
En mai 1830, l’inventeur parisien Henké mandatait à Chalabre le négociant Schurmann pour régler le contrat avec Gaudy et J. Lapasset. Des machines à décatir draps et étoffes étaient déjà installées. L’acheteur pouvait renouveler les cylindres et autre accessoires, et céder le matériel à un autre s’il cesse la fabrication. Le 17 juillet 1837, une machine à filer « mule-jenny », dernier cri arrivait chez Gaudy au Cazals. Plusieurs patrons chalabrois avaient fait la demande de nouvelles machines à filer. Le monteur était là.

photo de la Mule Jenny

Le bruit court que la Jenny va supprimer beaucoup de fileurs. D’abord on est venu demander honnêtement le départ du mécanicien monteur et la destruction de la machine.
Le maire Anduze Faris minimise et pense qu’elle en supprimera assez peu.
Un texte du 18 juillet, quand la colère monte, explique la situation : « Messieurs Gaudy frères excédés de voir leurs ouvriers fileurs refuser de travaille lorsque le travail abonde et avoir toute sorte de prétexte pour criailler et demander du secours lorsqu’il manque, ont voulu il y a quelque temps, se procurer une nouvelle machine à filer la laine ».
La situation est complexe, la force motrice de l’Hers est variable dans le temps. On travaille à la saison froide et humide, ferme t’on les portes quand l’eau baisse ?
Le tissage était saisonnier en 1800. L’est-il encore à cause de la force motrice ? Des mots d’ordre circulent. Les femmes du Cazals et d’ailleurs sont aux premières loges. Le travail cesse du 17 au 23 juillet 1837. Les cabarets sont pleins. La filature du Cazals est assiégée. Les forces de l’ordre sont en retard. Une pierre brise le sabre d’un gendarme. On touche Bruyères qui n’y peut rien, et le maire qui veut apaiser les esprits.
On casse les vitres.
On arrête 6 ou 7 meneurs, homme et femmes, dont l’une qui allaite est libérée. Tandis qu’on expédie les prisonniers par la route à Limoux, la foule se porte sur la route et fait barrage. Une autre équipe brise la « mule jenny ». Une femme se vante d’avoir participé à l’opération. Le contremaître Clerc la renvoie. C’est l’émeute !! Les machines sont démontées et jetées dans l’Hers. Le mari de celle-ci frappe de son couteau le fils du fabricant.
Le sang coule !
Le maire n’a pas convoqué la garde nationale, hésitant à distribuer les fusils de l’hôtel de ville. Il y a des petites gens dans la compagnie de la bourgade. La commune doit payer les dégâts et les frais du procès, 14 000 F.
Gaudy laissera tomber Chalabre et transportera ses pénates à Lavelanet.
C’est le déclin, en 1840. La population réside en 10 fabriques de draps. Elles ont aussi des mécaniques, des assortiments, dont la filature avec le tissage, des ateliers à la petite échelle.
On compte 732 ouvriers à Chalabre : 410 femmes, 238 hommes et 84 ados de moins de 16 ans.
Les salaires ordinaires sont de : 1,25 F l’homme, 0,50 F la femme et l’ado.
La population est au-delà de 3 500 habitants. On a perdu des gens depuis 36. Il faudra voir de près en 1841 et 1846. Ils seront seulement 342 a travailler en 1847.
En 1841, on parle déjà de la nullité des affaires.
Puis, survient la crise de 1847-48, le chômage. Cazalens ferme.
Il faut secourir 700 indigents. Les ateliers de charité occupent 100 à 150 personnes quelques semaines.
C’est dangereux, l’hôpital, le bureau de bienfaisance et la municipalité doivent payer 150 à 200 F par jour, en attendant la migration saisonnière agricole, l’antique soupape de sécurité. On ne va pas loin. Le notable a bon dos. Ses affaires sont paralysées. Les centimes additionnels pèsent sur la terre et les maisons.
La reprise vient en 1849. Mais, les fabricants n’emploient en novembre que 302 personnes : 87 hommes, 40 ados, 135 femmes, dont 15 veuves, 80 épouses, 40 célibataires.
Limoux n’a plus que 395 travailleurs du textile. Mais, Quillan est passé de 66 vers 1830 à 196.
Sainte Colombe annonce 298. Là, c’est le jayet et le peigne qui sont en déclin. On glisse vers le textile. Le village voisin a rattrapé Chalabre.
On voit circuler l’argent. Un demi million pour les matières premières, le fond des salaires 165 000 F si l’on travaille 300 jours par an au maximum. Reste 335 000 F pour des postes divers, comme le fermage et l’impôt, l’assurance, l’outillage et l’amortissement, mais aussi pour les frais de commerce, de correspondance, de banque, les pertes, les plus values et les moins values aussi.

Conclusion :

De 1817 à 1847, une génération a passé. Les choses ont changé.
Il faudra épaissir le dossier.
La manufacture est devenue une réalité. Mais, on attend vainement ces halls d’usines qui n’arrivent jamais.
Nous retiendrons la révolution manufacturière pour savoir si l’intégration a été réalisée.
Il suffit de recenser les tisserands des villages de la contrée.
Vers 1840, ils sont encore une quinzaine à Lagarde de Mirepoix.
Le travail à domicile persiste.
Chalabre est vite essoufflé.
La vie industrielle est dévoreuse de ses enfants. Les fabricants se retirent ou se reclassent.
On a bâti l’usine sur des basses chutes, sans édifice important depuis 1817.
On lutte et on accumule des retards sur Elbeuf, Sedan et Roubaix.
En 1837, de nouvelles machines sont nécessaires. Le renouvellement de matériel est impérieux.
Gaudy a le mérite de la voie du perfectionnement. Mais, la population ouvrière est émotive.
Il est difficile de lui parler « long terme » en 1837 ou 1847.
L’industrie paraît l’activité première de 1800 à 1848. Mais, Chalabre reste commerciale, attachée à l’importation et à la revente des laines.
La foire de la Saint Pierre a de beaux jours encore devant elle. Si l’industrie annonce son déclin, peut-on sauver l’autre ? Où vont aller les capitaux de Chalabre ? Glisser vers le rail, vers des affaires plus considérables, vers Paris.
Les liens bourgade-ruraux ont changé. Il n’y a plus guère de gazaille, ce crédit agricole séculaire.
On passe du système de l’artisan au simple « férial ».
Après le tissage, vers 1900-1940, c’est les chapeaux, la confection, les chaussures, toujours la reconversion.

Les fabricants de Chalabre en 1840

NomsPersonnelOutillageValeur de production
TotalHFAdosMoulin à eauMétiersMécanique
Cazalens j.
Fils de N.
1666090162488220 000 F
écoulement intérieur
Cazalens fils
Et Cie
1073560121283230 000 F
croisés, lisses, castorin
Cazalens Auguste85255010303125 000 F
croisés ; castorin, pelote
Anduze Frères1053060151152102 600 F
croisés, lisses, castorin
Anduze Acher5520305110269 120 F
draps
Clerc P.331118416154 000 F
draps
Vivies J.301212615150 400 F
draps
Teulière A.331118415134 200 F
draps
Chambert V. V.
jeune
23912205134 200 F
draps
Gaudy952560101152102 600 F
draps croisés

732 personnes travaillaient
238 hommes,
410 femmes,
84 ados
Les salaires 1,25 F
l’homme, 0, 50 F,
0, 50 F l’enfant ou ado

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